XIV PREFACE
trois fois une chose avant de la mettre en effet ^. n Enfin le 9 mai i63o-j après une courte maladie, u las de vains travaux, rassasié mais non ennuyé de vivre », expira cet homme, sur la tombe duquel on aurait pu graver comme sur celle de J.-J. Trivulce : Hic quiescit qui nunquam quievit. // fut enterré à Genève dans le cloître de la cathédrale de Saint- Pierre, où se lit encore l'épitaphe bizarre (ju'il avait composée lui-même.
C'est un sentiment d'orgueil très naturel qui a porté Aubigné à écrire pour ses enfants « le Discours de sa vie en sa privauté paternelle ». Dans son Histoire UNIVERSELLE, il s'étuit cru obligé « de cacher ce qui là eust esté de mauvais goust «. Il y avait passé sous silence certains actes glorieux de sa vie, et, quard il avait dû parler de lui, il s'était caché sous divers noms : « un guidon de Fcrvacques, un lieutenant de Vachonnière », ou avait remplacé ces mots par une lettre hébraïque, un aleph. D'ailleurs son
1. « Je n'oublierai jamais, écrivaii-elle le 16 juillet i63o, celui de qui j'ai eu Phoiineur d'être si chèrement aimée, et à qui je ne puis penser que je ne jette un ruisseau de larmes. »
Dans une autre lettre elle disait : << L'heure de son repos étoit venue, il s'alioit mettre dans un labyrinthe de fâcheuses affaires que je n'ai sçu qu'après sa mon. » Voy. p. 228-235.
2. Le 29 avril, suivant le vieux calendrier, qui n'avait pas encore été remplacé à Genève par le calendrier grégorien.
PREFACE XV
Histoire s'arrêle à la mort du roi (1610), et le tiers environ de ses Mémoires est consacré à des événements postérieurs à cette date et où i7 a joué un rôle important. — Ils sont dédiés par l'auteur aux trois enfants qui lui restaient des cinq que lui avait donnés Suzanne de Lezay : Constant, né en i585; Marie, qui épousa en 161 3 Josué de Caumond, sieur d'Adde ; Louise- Arthémise, mariée en 1610 à Benjamin Le Valois, sieur de Villetle. ï/ faut qu'ils aient été commencés avant sa brouille avec Constant; autrement on ne comprendrait guère que le père eût dédié à son fils un écrit où i7 racontait de ce même fils les perfidies et les crimes.
Familiarisé dès son enfance avec les grands auteurs de l'antiquité, Aubigné est l'une des gloires Itttéraires du protestantisme français. Si remarquable comme poète, il ne l'est pas moins comme prosateur. Il possède à un haut degré une intelligence élevée, une imagination ardente, un langage souvent obscur, mais vif, acéré et auquel l'inspiration du poète, la verve du pamphlétaire, la fierté du soldat et les convictions passionnées du calviniste donnent parfois des accents d'une admirable éloquence. — Ces qualités, on les retrouve dans les Mémoires, autant du moins que le permettait le cadre étroit du sujet '.
I . Je ne parle point de la crédulité que montrent quelques récits d'Aubigné, car je ne crois pas qu'il se trouve
Les MÉMOIRES parurent pour la première fois sous le titre d'HiSTOiRE secrète, et réunis au Baron de FiENESTE dans un recueil édité par Le Duchat, en 1 7 29 '.~ £/i I yS I , ils furent réimprimés, à La Haye, avec d'autres pièces. C'est le texte de cette seconde édition qui a été reproduit par M. Buchon dans le Panthéon littéraire.
Le premier éditeur, poussé par celte manie déplorable qui a fait dénaturer, au XVIIl^ siècle, tant d'écrivains originaux, a cru devoir moderniser le style si concis et si énergique d'Aubigné. C'est bien pis encore dans l'édition de lySi, qui ne présente plus qu'une paraphrase du texte original. Et ce n'est point à des altérations philologiques que se sont bornés les éditeurs; ils ont tronqué et allongé certains récits, supprimé des pages entières, ou intercalé des anecdotes plus que suspectes.
J'avais été depuis longlen-ips frappé de la dissemblance profonde que le style des Mémoires ainsi pu-
aujourd'hui beaucoup de gens pour ajouter foi aux fables ridicules qu'il a débitées sur le sourd-muet attaché à sa maison (p. i3i) et qui, ne sachant certainement ni lire ni écrire et ne pouvant se faire comprendre que par signes, prédisait l'avenir d'une façon si merveilleuse.
I. Cologne, Pierre Marteau, 2 vol. in-8. Il paraît que l'impression en avait été commencée lors de la paix de Ryiwick et que M'"'^ de Maintenon parvint à la faire arrêter. Voy. Journal littéraire de La Haye, t. XVI.