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RÉVOLrTION DE 1830 (1832-1833). 105
Zéa aurait, dit-on, enlevé à l 'ambassadeur d'Angleterre un de ses plus puissants moyens d'action, en se prononçant avant son arrivée d'une manière éclatante pour les droits de l'infante Isabelle.
» Comme la relation qui m'a été faite pourrait aussi venir de Madrid, je ne vous la transmets qu'avec une certaine défiance. Vous serez en position d'en vérifier bientôt l'exactitude et, je vous le répète, on peut se reposer sur l'habileté de M. do Rayneval pour découvrir toutes les intrigues qui ne tarderont pas à se développer dans la péninsule.
w Parmi les diflférentes explications qu'on cherche à donner au voyage de M. le général Pozzo, à Londres, il en est une qui ne m'a pas paru dénuée de vraisemblance. On prétend que le cabinet de Pétersbourg reçoit depuis quelques mois, sur l'Angleterre des dépêches assez contradictoires qui lui sont adressées par le prince de Lieven d'une part, et de l'autre par le comte l\[atusiewicz ; qu'incertain sur l'opinion qu'il doit se former entre les relations si différentes de ses ministres en Angleterre, l'empereur Nicolas a désiré envoyer à Londres le général Pozzo. qui aurait acquis toute sa confiance pendant le séjour qu'il vient de faire à Pétersbourg, afin d'avoir par lui des notions positives, d'après lesquelles il pût régler ses rapports politiques avec la Grande-Bretagne. Ce voyage ne serait donc que le complément de la mission du général Pozzo à Berlin et dans les différentes cours d'Allemagne. Vous jugerez si cette explication a quelque valeur »
a Le 20 janvier.
» ... J'ai déjà eu l'honneur d'appeler votre attention sur une question dont les membres du cabinet anglais m'entre-
106 .mi;moihhs du prince de talleykand. tiennent souvent, et qui est pour eux d'un grand intérêt. H s'agit des changements qu'on voudrait ici voir adopter dans nos lois de douane.
» Les pétitions adressées dernièrement à la Chambre des députés à ce sujet par le commerce de Lyon, Bordeaux, Nantes et autres villes industrielles, ont eu un grand retentissement en Angleterre oîi elles ont constaté que l'opinion publique s'était extrêmement modifiée en France à l'égard des lois prohibitives. On pense qu'aujourd'hui il serait facile au gouvernement français d'entrer dans une voie plus large, et on le désire pour des raisons assez graves.
» Le cabinet anglais actuel envisage cette question plutôt politiquement que commercialement; car, sous ce dernier point de vue, on a trouvé que le système de M. Huskisson' avait déjà produit les plus heureux résultats, et que la diminution dans les droits d'importation sur les soieries . les gants et autres objets, avait été bien plus que compensée par l'accroissement immense de la consommation. Ainsi, en ne considérant que l'intérêt commercial de l'Angleterre, les ministres pourraient peut-être se passer des mesures de réciprocité des autres pays, et tirer encore de grands avantages du système libéral pour lequel ils se sont prononcés. Mais un intérêt politique iiiqxiitant leur fait un devoir de rechercher des relations commerciales plus étendues avec la France.
» Lors des dernières élections, on a prononcé dans plusieurs villes manufacturières d'Angleterre des discours qui ne vous ont certainement pas échappé, et dans lesquels vous au-
1. William Huskisson (1770-1830) président du bureau du commerce en 182.}, avait été en cette qualité, l'un des champions les plus ardents de la liberté du commerce.
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rez pu remarquer de nombreuses allusions à l'alliance qui a récemment uni la France et la Grande-Bretagne; on l'invoque fréquemment comme devant placer bientôt sur une ligne plus égale les relations entre les deux pays. Les journaux , dont l'action est si puissante en Angleterre, ont vivement secondé cette nouvelle tendance de la classe industrielle. Aujourd'bui le ministère sent, que, de la manière donl la Chambre des communes est composée, il ne pourrait peutêtre pas compter sur une majorité solide, ni sur l'appui de l'opinion publique s'il ne présentait pas quelques résultats avantageux de son alliance avec le gouvernement français. Ce ne sont pas des privilèges nuisibles à la France qu'il réclame; c'est un échange mieux combiné des produits des deux pays à l'aide duquel se resserrent chaque jour davantage les liens dont les deux nations sentiront mieux alors l'utilité et l'importance.
» On ne doit pas perdre de vue qu'en affermissant au pouvoir le cabinet anglais actuel, on assure une durée certaine à l'alliance intime qui subsiste depuis quelques mois seulement, entre la France et l'Angleterre; et que c'est cette alliance, qui en créant une force nouvelle en Europe, réprime toutes les intrigues du Nord , et donne un véritable point d'appui à tous les intérêts de la société.
» Il me semble que des considérations d'une aussi haute portée politique seront appréciées par le gouvernement du roi, et je ne doute pas que vous n'en fassiez ressortir toute la valeur.
» Comme j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, presque tous les ministres m'ont chargé de vous exprimer leurs vœux dans le sens que je viens d'indiquer. Je vous serai particu-
liùrement reconnaissant de me mettre incessamment en position de leur faire connaître l'influence que ces vœux auront eue sur les déterminations du gouvernement français... »
LE DlC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND. « Paris, le 21 janvier 1833.
>> Mon prince, » J'ai peu de chose à ajouter à la dépèche officielle que je vous adresse. Je me suis entretenu à cœur ouvert avec lord Granville sur le contenu de cette dépêche. Ce qui va arriver en Orient, personne ne peut le dire ; mais les événements ne nous ont point pris au dépourvu , puisque des propositions raisonnables et trouvées telles par toutes les personnes douées de quelque sens dans l'intérieur du Divan ont été obtenues de Méhémet-Ali par notre consul et transmises à Constantinople par notre chargé d'affaires, et puisque c'est sur ces propositions qu'on négocie en ce moment Ml importe de bien avertir lord Palmerston qu'il ne se fie en rien à Namick Pacha; c'est un très petit intrigant, envoyé non par la Porte, mais par le Sérail, ce qui ne peut être bon à rien. C'est à Constantinople qu'il faut agir maintenant. Je crois que les intérêts du gouvernement anglais sur ce point sont identiques au nôtre et que le temps presse. J'ai tout lieu de croire que si nos deux gouvernements s'entendent bien, l'Autriche
1. Méhémet-Ali avait l'ait parvenir au sultan ses propositions au comnience)nent de janvier. Il offrait de traiter sur les bases suivantes :
Cession par la Porte des pachaliks de la Syrie moyennant tribut, ainsi que du district d'Adana.
Modification dans le lien qui rattachait l'Egypte à la Porte, de façon à placer le pacha d'Egypte dans la situation des anciens deys d'Alger.
HÉVOLUTION DE 1830 (1832-1833). 100
finira par se réunir à nous contre l'agrandissement éventuel de la Russie.
» C'est là l'œuvre que vous avez tentée au congrès do Vienne et que les Cent-jours sont venus déranger. C'est à vous qu'il appartient de l'achever... »
MADAME ADÉLAÏDE d'oRLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.
" Tuileries, le 24 janvier 1833.
» Mon cher prince,
» .l'ai tout de suite fait pari au roi de ce que vous rne mandez sur les douanes. 11 me charge de vous dire qu'il entre tout à fait dans votre manière de voir à cet égard, et qu'il ne cesse de parler dans ce sens, et pour amener le résultat que vous désirez et lui aussi avec toute sagesse et raison, car, certes, notre alliance avec l'Angleterre est plus heureuse et plus importante que jamais pour nous et pour elle.
y> C'est une bien grande iiouvelleque la victoire d'Ibrahim '. Notre cher roi désire vivement savoir quelles sont vos idées sur cet événement?... quelles seront ses conséquences?... et sur ce que vous pensez qu'il y aurait à faire maintenant, et à préparer pour les suites qu'elles peuvent avoir el pour l'avenir. Il pense avec raison que personne ne peut mieux juger cela que vous ; et dans sa grande conhance en vos lumières, il tient beaucoup à avoir votre avis sur celte importante question... o
1. Bataille de Konieh (21 décembre 1832), où rarmée turque l'ut taillée en pièces. C'est à la suite de cette bataille que furent entamées les négociations dont il est question plus haut.
tin MÉMOIRES DL l'HlNCE DE ÏALLE VIî.AND.
LE PHI.NCE DK TALLEYRA^D AU DUC DE HKOGLIE. <' Londres, le 28 janvier 1833.
» Monsieur le duc,
» Vous avez connu par ma dépèche numéro 56 les obstacles qui s'opposaient à ce que je communiquasse à lord Palmerston, aussitôt que je l'aurais désiré, l'oljjet de la dépèche que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser le 21 de ce mois. C'est avant-hier seulement que j'ai pu le faire, et lord Palmerston me promit alors de soumettre les propositions du gouvernement français à un conseil de cabinet qu'il convoqua à cet effet pour le lendemain. Ce conseil a eu lieu hier dimanche, mais avant de vous faire connaître le résultat de ses délibéralions, je dois vous entretenir de quelques circonstances qui l'ont précédé.
» Si vous voulez bien vous faire représenter la dépèche que j'ai eu l'honneur de vous adresser le 6 de ce mois, vous pourrez y remarquer que j'étais déjà fortement préoccupé alors des événements qui se passaient en Orient ; j'avoue que les dépêches que jai reçues de vous le 10 et le 14 ne m'avaient point complètement rassuré et que j'élais resté dans l'opinion qu'une action quelconque de la France et de l'Angleterre deviendrait bientôt nécessaire de ce côté. Dans mes conversations avec les membres du cabinet anglais, j'avais cherché à attirer leur attention sur les graves conséquences que pouvait avoir la lutte entre le sultan et le pacha d'Egypte, si les succès prolongés de ce dernier devaient placer la Porte ottomane dans l'obligation de recourir à la protection de la Russie.
UÉVULLTIOA' lUi 1830 ( 1832- 1><:53) . 111
» C'est dans ces entrefaites que j'ai reçu voire dépêche numéro 13 qui m'a fourni la preuve que mes prévisions s'étaient mallieureusement réalisées. Cette dépêche contient un admirable exposé de l'état actuel de l'Orient et des mesures qui doivent être employées pour arrêter les dangers qui menacent l'empire ottomane Elle m'a paru si remarquable que j'ai cru devoir en donner lecture à lord Palmerston dans l'entretien que j'ai eu avec lui samedi soir. Il a été frappé, comme moi, des considérations habilement développées dans cette dépêche, et convaincu de la nécessité dans laquelle se trouvaient l'Angleterre et la P'rance de prendre immédiatement un parti, et de commencer par faire à Constantinople et à Alexandrie l'offre d'une médiation armée à laquelle on inviterait l'Autriche à se joindre.
» Après avoir quitté lord Palmerston, je me suis encore occupé des moyens qui pourraient assurer le succès le plus prompt denotre médiation, ethier matin, jelui ai écrit une lettre dont vous voudrez bien me permettre d'insérer ici un extrait :
)^ Si le cabinet anglais approuve le projet de médiation » tel que je l'ai proposé hier soir, il faudrait que la marche )) qui sera suivie fût extrêmement prompte; et voici, dans mon » opinion, celle qui pourrait être adoptée.
» Des instructions seraient rédigées pour sir Frédéric » Lainb. Elles seraient transmises à lord Granville, qui les ») communiquerait au duc de Broglie. Celui-ci croirait sans » doute devoir rédiger à son tour des instructions pour le
1. Par celte dépêche (dépêclie ii" 13 en date du 21 janvier) le duc de Broglie invitait M. de Talleyrand à proposer au cabinet d'Angleterre un projet de médiation commune en Orient. — Voir cette dépèche à l'Appen^ dice, page 493.
» maréchal Maison, analogues à celles de lord Palmerston. » M. le duc de Broglie n'hésiterait probablement pas à » les communiquer à lord Granville, et, d'accord avec » lui, ils expédieraient chacun un courrier pour Vienne. Ces » courriers partiraient ensemble.
» Les instructions porteraient aux deux ambassadeurs à » Vienne l'ordre de proposer à M. de Metternich de joindre » l'offre de la médiation de l'Autriche à celles de la France » et de l'Angleterre.
» Si le cabinet de Vienne accepte la proposition qui lui » est faite, les deux ambassadeurs, guidés par leurs instruc- » tions dont ils n'auraient pas la faculté de se départir, » s'entendraient avec M. de Metternich sur les termes de » la médiation à proposer à Constantinople, et les courriers » anglais, français et autrichien continueraient ensuite leur » route vers cette capitale. Ils y remettraient aux représen- » tants de l'Autriche, de l'Angleterre et de la France, les » instructions de leur cour respective.
» Si le cabinet de Vienne refuse la proposition, les cour- » riers anglais et français n'en iront pas moins directement » à Constantinople. 11 est bien entendu que dans les deux » cas les courriers seront porteurs de pouvoirs et d instruc- 0 lions directes de lord Palmerston et du duc de Broglie » pour les représentants de l'Angleterre el de la France, près » la Porte ottomane.
» Tel est le plan que je proposais de suivre, monsieur le duc; il présentait, dans mon opinion, l'avantage de hâter autant qu'il était possible l'exécution des mesures qui me sont recommandées par votre dépêche du 21, et de provoquer en même temps le concours de l'Autriche.
HKVOLUTIOX ru- 18:{0 ( 1 8:i->- 1 8;{3). Ii;i
» Les ministres anglais, après avoir discuté pendant plusieurs heures le projet de médiation tel que je l'avais remis à lord Palmerston, ont fini par s'arrêter à l'idée un peu étrange d'étendre l'ofTre d'entrer dans la médiation non seulement h l'Autriche, mais encore à la Russie. Ils se sont laissés déterminer par Timportance qu'il y aurait, dans cette circonstance, à lier la politique de la Russie à celle des trois autres cours.
» Cette résolution m'a été aussitôt communiquée par lord Palmerston, et j'ai fait tous mes efforts pour la combattre dans une conférence qui a duré plus de cinq heures. Je vous en rendrai compte demain, mais déjà vous aurez pressenti toutes les raisons que je devais opposer au concours de la ■Russie. Je n'avais rien obtenu hier lorsque nous nous sommes séparés. En quittant lord Palmerston, je l'avais engagé à réfléchir sur les fâcheuses complications dans lesquelles le système du cabinet anglais nous entraînerait, et nous nous étions donné rendez-vous pour aujourd'hui. Je sors d'une nouvelle conférence, et, après une très longue discussion, j'ai enfin obtenu que la médiation ne serait proposée qu'au nom de la France et de la Grande-Bretagne. C'est demain seulement que nous en réglerons les conditions. J'ai à peine le temps de finir cette dépêche, et vous comprendrez l'impossibilité dans laquelle je me trouve d'entrer dans plus de détails aujourd'hui ; je les réserve pour demain.
» Je veux seuloiient ajouter que loi*d Ponsonby a reçu l'ordre de partir immédiatement pour Constantinople' l't que le consul d'Angleterre à Alexandrie, de la conduite
I. Lord Ponsonbv venait d'être nommé ambassadeur près la Porte. V 8
duquel vous vous plaigniez, a été rappelé. Le parlement se réunit demain, et c'est le 5 que le discours du trône sera prononcé... »
« Le 31 janvier.
» Vous aurez sans doute été surpris de ne pas connaître plus tôt le résultat de la communication que vous m'aviez chargé de faire au gouvernement anglais ; j'éprouve le besoin de vous donner des explications à ce sujet.
» 11 ne faut pas perdre de vue qu'ici, les affaires intérieures du pays passent avant toutes les autres, quelque intérêt, d'ailleurs, que puissent avoir ces dernières. En ce moment, le parlement vient de s'assembler ; le cabinet doit lui proposer des mesures qui le préoccupent fortement : l'état de l'Irlande, les dîmes du clergé, les finances réclament sa plus sérieuse attention ; et il m'est souvent impossible de la détourner du milieu de ce conflit d'intérêts si pressants, pour la ramener à des questions de politique extérieure. Depuis huit jours, tous mes efforts tendent à fan^e comprendre ce que la question d'Orient exige de célérité, pour ne pas rendre notre intervention ridicule; on convient de tout ce que je dis; on promet de s'en occuper le jour même, et chaque jour on remet la cfuestion au lendemain. Vous jugerez mieux que personne que ces retards ne sont que la conséquence de la position où on se trouve.
» Je vous ai annoncé par ma dépêche du 28 de nouveaux détails sur la conversation que j'ai eue avec lord Palmerston au sujet de notre médiation.
» Comme j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, le système des ministres anglais reposait sur leur désir d'arrêter
la politique envahissante de la Russie, tout en conservant envers elle des apparonces.de bonne intelligence; ils croyaient que l'adjonction de cette puissance à notre médiation atteindrait ce but.
» J'ai dû, en m'opposant à un pareil système, faire sentir tous les dangers qu'il présentait. J'ai fait remarquer à lord Palmerston que la rapidité d'exécution était la première condition de succès de notre entreprise; que nous nous en priverions en nous mettant dans l'obligation d'attendre la réponse de la cour de Russie, et que la conséquence inévitable serait d'arriver trop tard à Constantinople et à Alexandrie , que cette question de temps aurait de plus l'immense inconvénient d'empêcher la France et l'Angleterre d'agir, puisqu'elles se trouveraient, par le fait même de leur proposition à la Russie, obligées à ne faire aucune démarche avant de -connaître la réponse de cette puissance, tandis que le cabinet de Pétersbourg, libre de tout engagement pendant un certain temps encore, ne manquerait pas de mettre ce retard à profit ; que d'ailleurs, par suite de la mission du général Mourawieffprès du sultan i, la cour de Russie avait pris le rôle d'alliée de la Turquie, et que, dès lors, le pacha d'Egypte serait en droit de lui refuser le caractère de médiateur.
1. Le général Mourawieir avait été chargé par le czar d'offrir au sultan des secours contre Méhémet-Ali. Le sultan, sous le coup de la défaite de Konieli, accepta d'abord avec empressement et donna en outre son assentiment à une mission que le général Mourawieff devait remplir à Alexandrie pour sommer Méhémet d'arrêter ses troupes.
Nicolas Nicolaiewitch, prince Mourawietf-Karski, né en 1793, entra au service et fit les campagnes de 1812 à 1815, devint major général en 1829, lieutenant général après la guerre de Pologne (1831), fut en 1832 envoyé en Turqui(î et en Egypte. Disgracié de 1838 à 1848, il devint en 1854 général en chef de l'armée du Caucase, puis conseiller d'État (1855). Il mourut en 1866.
116 MKMUllîKS \)V l'HlNCE DE ÏALLEYRAND.
» J'ai enfin fait valoir prôs do lord Palmerston une considération qui, pour un ministre anglais, est toujours d'un très grand poids, c'est celle du côté constitutionnel de la question qui nous occupe : j'ai pu lui dire à ce sujet qu'une médiation établie seulement par deux pays soumis à des gouvernements constitutionnels trouverait une approbation plus générale dans le parlement anglais et dans les Chambres françaises, que si on voyait la Russie y prendre part. Cette considération a fait assez d'impression sur lord Palmerston pour ({u'il ait cru devoir revenir sur la décision prise dans le conseil de cabinet, et, comme ici tout finit par se résoudre en questions parlementaires, il est probable que c'est par la considération que je viens d'indiquer, que le cabinet anglais a été amené à changer sa première détermination.
); Mais si on est décidé sur la médiation en elle-même, on n'a pu encore arrêter, ni la forme de cette médiation, ni la marche qu'on suivra. Depuis trois jours on renvoie ces questions au lendemain, et comme j'avais l'honneur de vous le dire au commencement de cette dépèche, mes démarches n'ont pu, jusqu'à présent, amener aucun résultat. ,Je suis porté à croire que les dernières nouvelles de Constantinople, qui annoncent que le sultan s'est décidé à traiter avec le pacha d'Egypte, augmenteront les hésitations des ministres ; et il se pourrait bien qu'on finît par ne prendre aucune résolution.
» Quoi qu'il en soit, monsieur le duc, il me semble que le gouvernement du roi s'est très bien placé, et qu'il a fait tout ce qu'on pouvait attendre de lui dans une circonstance où la Russie était déjà engagée, et où l'Autriche refusnit d'entrer dans une médiation... »
RÉVOLUTION l)K 1830 1 1 83:J-1 8;î:! ). 117
LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND
« Paris, le 28 janvier 18:53.
» 3Ion prince.
» Avant-hier soir, au milieu d'une grande réunion, le chargé d'affaires de Russie. M. de Medeni", s'approcha de moi et me demanda si je désirais qu'il me donnât connaissance conlidenliellement des instructions données au général MourawielT.
» Je crus ne devoir lui témoigner aucun empressement excessif et je me bornai à lui répondre que j'en serais très reconnaissant.
» Ce matin, il est venu, de lui-même, me réitérer son offre, en m'ajoutant que c'était en grande confidence qu'il me parlait, n'ayant point d'ordres de sa cour. Puis, il a tiré de sa poche, d'abord, une dépêche contenant un exposé des motifs généraux qui déterminent l'empereur Nicolas à l'envoi du général Mourawieff. puis un avertissement, que la communication des instructions données à ce général n'est faite qu'à l'ambassadeur lui-même, qu'il ne doit point en faire part au gouvernement français, avec lequel, est-il dit, les rapports ne sont pas assez confiants pour que l'ambassadeur de Russie doive aller au-devant d'explications.
» Vous noterez cependant, mon prince, que c'est le chargé d'affaires qui a fait toutes les avances; que même je n'ai répondu à ses ouvertures qu'avec assez d'inditférence et que c'est lui qui est revenu à la charge.
1. Le comte de Medeni, cunseiller di' Tambassade de Russie à Paris, faisait fonctions de chargé d'affaires pendant l'absence de l'ambassadeur comte Pozzo di Borgo.
» Après la lecture de cette dépêche, est yenue la lecture des instructions mêmes; en voici à peu près la substance:
» L'instruction débute par un exposé des événements d'Orient, et des progrès de Méhémet-Ali depuis six mois.
» 11 est dit ensuite que la continuation de ces progrès amènerait nécessairement une catastrophe; que le résultat de cette catastrophe devant être de donner à la Russie un voisin, probablement peu disposé à respecter le traité d'Andrinople, la Russie serait obligée de prendre une attitude menaçante, ce qu'elle veut éviter.
» Il a ajouté que l'empereur sait que Méhémet-Ali a dit que, s'il avait été possible de prévoir les progrès de l'armée égyptienne, la Russie se serait bien gardée de retirer son consul d'Alexandrie.
» La mission du général Mourawiefî a pour but de répondre à cette idée.
» Le général doit se rendre d'abord à Constantinople et, là, remettre au sultan une lettre de cabinet, portant une assurance de l'amitié inaltérable de la Russie, de l'horreur que lui inspire la rébellion de Méhémet-Ali, solliciter enfin de la Porte son adhésion à la démarche que le général est chargé de faire vis-à-vis du pacha.
» Cette adhésion obtenue, le général doit se rendre à Alexandrie et donner à sa démarche auprès du pacha toute la solennité possible; lui exposer sous les couleurs les plus noires toute l'énormité de ses attentats; l'inviter à rentrer dans le devoir, et, en cas de refus, lui déclarer qu'il n'aura à imputer qu'à lui-même les conséquences de sa conduite. — Rien de plus.
» Si Méhémet-Ali, touché de la remontrance, demandait
au général de se porter médiateur entre la Porte et lui, le général devrait refuser, la Russie ne voulant pas intervenir dans les affaires des autres, pas plus qu'elle ne souffrirait qu'on intervînt dans les siennes.
» (N.-B. que ceci est probablement le but de la communication; c'est ou un reproche ou un avertissement indirect, adressé à la France.)
» Si Méhémet-Ali persiste dans son égarement, le général doit revenir à Saint-Pétersbourg et en rendre compte à son maître.
» Il est ajouté dans un post-scriptum que si le général n'obtenait pas l'adhésion de la Porte à sa mission, il retournerait à Saint-Pétersbourg, sans aller à Alexandrie ; mais le ministre de Russie écrirait à Méhémet-Ali ce que M. de Mourawieff avait pour mission de lui dire.
» Le chargé d'affaires de Russie s'est épuisé en protestations sur la ferme volonté où était son maître de n'employer que la voie d'influence et d'exhortation ; il m'a même dit et répété que l'empereur Nicolas était plus embarrassé qu'enrichi par les provinces qu'il avait conquises sur la Porte, et qu'il serait plus disposé à renoncer à ses conquêtes qu'à les pousser plus loin.
» Mon opinion sur cette communication est qu'elle ne contient que la moitié de la vérité; qu'elle expose réellement les instructions données au général Mourawieff dans l'hypothèse où le conflit entre la. Porte et le pacha resterait douteux, mais qu'il avait d'autres instructions éventuelles, le cas échéant de la défaite de l'armée musulmane, instructions en conformité desquelles il a agi, ainsi que je vous l'ai mandé dans ma dernière dépêche. La source des renseignements que je vous
120 MÉMOIKES DU PRINCE DE TALLE YRAjND.
ai donnés dans cotte dépèche est de nature à ne me laisser
aucun doute à cet égard.
» Je me suis borné à répondre à cette communication en très peu de mots, et en termes très généraux, protestant de nos desseins pacifiques et de l'envie que nous avions de voir la querelle se terminer à l'amiable.
» M. de Medom m'ayant recommandé sur cette communication le plus profond secret, je vous prie, mon prince, de conserver pour vous ces renseignements, bien que je sois porté à penser que M. de Medem ne s'est pas grandement compromis en me la confiant... »
LE COMTE DE RAYN'EVAL AU PRINCE DE TALLEYRAND
« Madrid, le 25 janvier 1833.
» Prince,
» J'ai pensé que, dans les circonstances actuelles, il pourrait vous être agréable d'être exactement et directement informé de la situation dans laquelle sir Stratford Canning trouve l'Espagne. Je profite donc, pour vous donner à ce sujet quelques détails, du premier courrier qu'il expédie, et j'en profite avec d'autant plus d'empressement que c'est une occasion de me rappeler à votre souvenir et de vous demander la continuation de vos anciennes bontés.
» 11 semblait naturel de penser que le changement de politique intérieure de l'Espagne en amènerait aussi un dans sa politique extérieure. On a dû croire que le parti que la reine L't ses adhérents ont à combattre, étant celui qui soutient de ses vœux et peut-être de ses secours secrets la cause de doni Miguel, l'intôrêl que le cabinet espagnol portait à ce prince
(levait disparaître devant un intérêt plus rapproclié et plus pressant. Mais les ministres espagnols raisonnent autrement. Selon eux, le gouvernement ne parvient à contenir le parti apostolique* qu'en usant à son égard de beaucoup de ménagements. Ils croient qu'ils lui donneraient pour auxiliaires tous les royalistes d'Espagne, s'ils favorisaient dom Pedro, que l'on regarde comme le chef des libéraux de la péninsule entière, et s'ils manquaient aux engagements précédemment pris avec dom Miguel.
» Lorsqu'on laisse entendre qu'il serait possible d'écarter dom Pedro et la constitution, ils répondent qu'il ne le serait pas d'écarter ses partisans, ses ministres, ses conseillers, dont quelques-uns sont plus dangereux que lui-môme. Telle est la manière de voir de M. de Zéa et de M. d'Oflalia. Tant qu'ils conserveront la direction des affaires, on ne doit donc pas s'attendre à voir l'Espagne adhérer à un projet de conciliation, et cesser d'insister sur le maintien de la neutralité de la part de toutes les puissances. Les différents partis travaillent chacun de leur côté, mais avec une égale ardeur, contre ces ministres. Cependant leur chute ne peut pas être regardée comme prochaine. Dans ce moment-ci la marche qu'ils suivent dans l'affaire de la succession leur assure la confiance et la faveur du roi et de la reine.
» C'est réellement ce qui se passera en Portugal qui décidera de leur sort, et peut-être de celui de la monarchie espagnole. On le sent, et pour celte raison on s'alarme excessivement des suites que peut avoir le différend qui s'est élevé entre notre gouvernement et celui de dom Miguel au sujet
1. Nom doiint' au parli absolutiste, c'est-à-diif au\ carlistes.
d'un bâtiment fian»;ais coulé bas dans le Douro, et que va aggraver une autre insulte faite à notre pavillon à l'entrée du Tage. Le cabinet espagnol soutient que le tort est de notre côté, et par conséquent que nous ne sommes pas dans le cas de demander réparation, mais il ne nous accuse pas d'arrière-pensées. Dans le public on est plus sévère, et depuis le moment du départ du général Solignac* pour Porto, on annonce hautement que, directement ou indirectement, nous voulons intervenir dans la lutte des deux frères et y mettre fin par la force. Le gouvernement espagnol juge notre intervention plus dangereuse pour dom Miguel et le repos de la péninsule, que celle de l'Angleterre. Aussi, dans l'instant actuel, notre querelle avec le Portugal l'occupe-t-il presque plus que la mission de M. Canning.
» Voilà, prince, où nous en sommes ici. Tout cela peut mener à de telles complications et exalter si fort^sment les passions qu'aucune force humaine ne puisse sauver ce pays-ci d'une secousse. Je trouve, dans de pareilles circonstances, le fardeau qu'on m'a donné à porter beaucoup trop lourd. Que ne donnerais-je pas pour pouvoir recourir à vos conseils ! Mais l'éloignement, la rapidité avec laquelle les événements marchent, y mettent malheureusement obstacle. Cependant, quelques mots oîi je pourrais lire votre pensée sur l'ensemble des affaires de la péninsule me seraient si utiles, que je ne puis m'empêcher d'exprimer le plaisir et la reconnaissance avec lesquels ils seraient reçus.
» Je vous écris dans un moment où vous ressentez une
1. Le général français Solignac commandait à Porto une partie des troupes de dom Pedro.
RKVOLUTIOX DE 1S30 ( 183:>-183:}). 123
vive allliction. En perdant la princesse de Vaudémont, vous avez fait une de ces perles qui ne se réparent point. Je ne crois pas que jamais amitié ait été plus vraie que celle qu'elle vous portait. Il était impossible de la connaître sans lui être attaché. C'est un sentiment que j'éprouvais bien sincèrement et auquel elle avait tout à fait droit de ma part, sa bienveillance pour moi ne s'étant jamais démentie. « Veuillez agréer, prince... »
Je suis heureux de pouvoir donner ici cette lettre de M. de Rayneval qui fait autant d'honneur à son cœur qu'à son excellent esprit et à son jugement. Il trace là un tableau de la péninsule qui faisait parfaitement saisir les difficultés du présent et pressentir celles encore plus grandes de l'avenir. Ses prévisions se sont réalisées avec une rare exactitude ; et au moment où je rassemble ces souvenirs, l'Espagne et le Portugal sont en proie à des discordes dont il serait impossible de présager le terme. On verra bientôt quels ont été les efforts des gouvernements de France et d'Angleterre pour prévenir les désordres qui menaçaient la malheureuse péninsule : puissent ces efforts aboutir un jour à un heureux résultat ! Je ne veux point anticiper sur la marche des événements ; mais il m'a été doux d'exprimer en passant la bonne opinion que j'avais toujours eue du caractère et de la capacité de M. de Rayneval, qui a succombé au fardeau dont il trouvait déjà le poids trop lourd lorsqu'il m'écrivait l'admirable lettre qu'on vient de lire. Ai-je besoin d'ajouter à cette occasion, comme dans toutes les autres précédentes du même genre, que je voudrais retrancher des lettres que je cite les passages flatteurs et louangeurs pour moi, si je ne pensais pas
124 MÉMOIRES DL l'RINCE DE TALLEYRAND.
([ue les éloges mêmes, dans de pareilles circonstances, ne sont
(|u"un reflet de la situation, et qu'on est d'autant plus porté
à louer les autres qu'on est soi-même plus embarrassé ou plus
affligé.
LE PRINCE DE TALI>EVRAND AU DUC DE BKOGLIE
a Londres, le 3 février 1833.
» Monsieur le duc.
» Les difficultés que je vous ai indiquées dans ma dépêche numéro o9', au sujet des affaires d'Orient, ne m'ont point empêché de continuer à réclamer le concours du gouvernement anglais dans une question qui m'a toujours paru du plus haut intérêt pour l'Europe. Je puis enfin vous annoncer que mes efTorts ne sont point demeurés absolument sans résultat. Voici le parti auquel l'Angleterre s'esl arrêtée.
)) Le colonel Campbell vient d'être nommé consul général à Alexandrie : il part demain pour se rendre en toute hâte à son poste. Les instructions dont il sera porteur seront envoyées par le courrier de ce soir à lord Granville, qui doit vous les communiquer. Je puis déjà vous dire à peu près ce que ces instructions renferment.
» On a dû. dans les circonstances actuelles, et à d'aussi longues distances, admettre les deux éventualités : que la paix ne serait pas encore, ou serait déjà conclue entre le sultan et le pacha, au monienl où le colonel Campbell arrivera à Alexandrie.