‹ Mémoires. Publiés avec une préface et des notes par le duc de Broglie (volume 2)Chapitre 77 sur 159 · FIN DE LAI · texte numérisé non relu

FIN DE LAI

Commencé à Bourhon-lWrchimbauld en 181 1, et fini à Châteauneiif , près de Saint-Germain, chez madame la Duchesse de Courlande en 18/6,

M. le duc de Choiseul avait de l'esprit naturel, peu d'instruction, beaucoup d'assurance; un lieau nom avec un léger vernis d'étranger qui le classait également parmi les grands seigneurs de France et d'A.lemagne. La branche de la maison de Choiseul à laquelle il appartenait était au service des ducs de Lorraine. Le comte de Stainville, son père, était grand chambellan de François, dernier duc de Lorraine, devenu grand-duc de Toscane, et ensuite empereur d'Allemagne par son mariage avec Maiie- Thérèse. C'était une chose assez

1. Cet écrit sur le duc de Choiseul se trouvait, dans les papiers de M. de Talleyrand, annexée ses Mémoires. Il en est toutefois entièrement indépendant. C'est un morceau détaché, qui, ainsi que la date en fait fol, fut commencé par le prince plusieurs années avant qu'il songeât à mettie la main à ses Mémoires. Cependant l'intérêt particulier que présente cet écrit l'a fait joindre à la présente publication. On a déjà indiqué dans la préface (I-XV) les raisons qui l'ont fait rejeter à la lin du dernier volume, bien que la chronologie marquât sa place en tête de l'ouvrage. Il a semblé préférable, en effet, de ne pas rompre la suite et l'unité des Mémoires, et de prévenir toute confusion entre les souvenirs personnels du prince et un simple chapitre d'iiistoire.

singulière en 1737, que de voir M. le comte de Stainville, le père, chevalier de la Toison d'Or et ministre de l'empereur à Paris, et le comte de Stainville, son fils, chevalier de l'ordre du Saint-Esprit, ambassadeur de France à Vienne, à la cour de ce même empereur. A cette même époque, les âeux autres fils du comte de Stainville étaient aussi, l'un abbé commandataire en France et prieur de Reuil, et l'autre major dans un régiment de Croates au fond de la Hongrie.

Le traité de 1736^ ayant incorporé la Lorraine à la France, la maison de Choiseul avait dû rentrer au jjerceaude ses pères. Le jeune comte de Stainville débuta par une sous-lieutenance au régiment du Roi, et bientôt après, obtint le régiment de Navarre. 11 fit bien la guerre comme colonel, mais il parut d'une manière encore plus brillante dans la société. Ses premiers succès y eurent beaucoup d'éclat. M. de Stainville fut l'amant et l'amant éperdument aimé de madame de Gontaut^ fille aînée de M. Crozat-DuchàteP, lieutenant général, cordon rouge, sous lequel il avait servi dans la guerre de 1740. Madame Duchàtel, née GoufTier, réunissait tous les

1. Le traitt^ de Vienne qui mit fin à la guerre de succession de Pologne. Il reconnaissait les droits de l'électeur de Saxe qui fut couronné sous le nom d'Auguste III. Quant à Stanislas Leczinsiii dont la France avait soutenu les intérêts, il reçut en dédommagement la Lorraine, sous cette condition, qu'à sa mort, ce duché reviendrait à la France. Stanislas étant mort en 1766, c'est à cette date que la Lorraine devint province française.

:2. Antoinette Crozat du Chàtel (1728-1747) fille du lieutenant général de ce nom et de Marie Thérèse Gouffier de HeUly, épousa en 1744, le duc Charles de Gontaut, frère cadet du maréchal de Biron. De ce mariage naquit le duc de Lauzun.

3. Louis François Crozat, marquis du Chàtel, appartenait à une riche famille de financiers; un de ses membres s'était récemment anobli en achetant le marquisat du Chàtel en Bretagne.

soirs dans sa maison quel([ucs personnes d'un esprit distingué, telles que niadanio du Ded'uut', Pont de Vcyle% le chevalier de Curten'', et M. de Shiinville, quoique distrait par bon nombre d'infidélités qu"il taisait à madame de Gontaul. ne manquait guère d'y venir quelques moments. L'exactitude d'un peu de soins était un de ses principes. M. de Gontaut, l'un des favoris de Louis XV, d'un caractère gai et facile, avec assez peu d'esprit, tel qu'il fallait être dans la société de madame de Pompadour, l'avait pris dans la plus grande amitié, mais n'avait pu encore le faire pénétrer dans cet intérieur suprême, où l'on avait de son caractère une opinion peu avantageuse. Il circulait autour de madame de Pompadour que M. de Stainville avait été un des principaux modèles que Gresset^ avait pris pour la comédie du Méchant. Cela, quelques bons mots , une ambition assez annoncée, le faisaient passer pour un homme dangereux, et probablement, il aurait été retardé dans sa brillante carrière, si une circonstance qui aurait dû accroître l'inquiétude que donnait son approche, n'eût servi

1 . Marie de Vichy Chamrond, née en 1697 d'une vieille famille de Bourgogne, épousa toute jeune le marquis du Deffant, dont elle se sépara peu après. Son salon lut durant quarante ans le centre d'une société élégante et spirituelle. Elle mourut en 1780.

±. Antoine de Ferriol, comte de Pont de Veyle, naquit en 1697. Son père était président du parlement de Metz. Lui-même fut intendant général des classes de la marine. 11 composa quelques comédies et un grand nombre de poésies légères. Il mourut en 1774 après avoir été pendant cinquante ans l'ami de madame du Deffant.

3. Maurice de Curten, issu d'une famille suisse, passée au service de la France, né en 1692, entré à l'armée en 1706, maréchal de camp en 1743, lieutenant général en 1748, grand croix de l'Ordre de Saint-Louis en 1757. Il mourut en 1766.

4. Gresset, poète comique, né en 1709 à Amiens, mort en 1777. Le Méchant qui est sa meilleure comédie est de 1747.

au contraire à le mettre hors de ligne. Le roi témoigna quelque goût pour une très belle personne que le comte de Choiseul- BeaupréS menin de M. le Dauphin, venait d'épouser; madame de Pompadour en montrait de la jalousie. Il se formait déjà à Versailles une espèce de parti qui favorisait cette intrigue; et M. de Stainville, assez maltraité par madame de Pompadour. et parent de madame de Choiseul, se trouvait naturellement rangé du côté de la prétendante. On a supposé que lui ayant fait sa cour , et n'ayant pas reconnu à son esprit assez d'habileté pour le rôle qu'il voulait lui faire jouer, il l'avait sacrifiée, et avait envoyé à madame de Pompadour, par l'entremise de M. de Gontaut, pour être montrées au roi, les lettres que dans un premier moment de passion, elle lui avait écrites. Et comme madame de Choiseul périt, peu de temps après, de la manière la plus inattendue, on a prétendu, aussi, qu'il n'avait pas été étranger à sa mort. Ce n'est pas le seul soupçon de ce genre qu'on ait osé former sur 31. de Stainville. Quelque persuadé que je sois qu'aucun n'ait été fondé, j'éprouve une sorte d'embarras de ne pouvoir tirer mes motifs de conviction de la moralité de sa vie, et d'être obligé d'aller les ehercher dans la légèreté de sou caractère. Madame de Pompadour, tranquillisée, chercha à se faire de nouvelles créatures, et passa, immédiatement, trop vite peut-être, pour la réputation de M. de Stainville, de l'éloignement le plus marqué pour lui, à un intérêt dont elle ne tarda pas à lui

1. François comte de Choiseul -Beaupré était lieutenant général et menin du Dauphin. (Ce nom de Menin était d'origine espagnole; il désignait les six gentilshommes attachés spécialement à la personne du Dauphin.) Il épousa en 1751 mademoiselle de Romanet, nièce de madame de Pompadour.

donner des preuves. Dans ces circonstances. Madame de Gontaut tomba gravement malade, et sur son lit de mort, elle supplia sa jeune sœur, qui n'avait que. quatorze ans, d'épouser M. de Stainville, voulant emporter, en mourant, la satisfaction d'avoir assuré la fortune de son amant, et aussi, ce que l'exaltation de sa tète lui présentait comme le bonheur de sa sœur. Une espèce d'enchantement que M. de Stainville avait répandu sur toute cette famille, décida bientôt la mère ainsi que la fille, de sorte que devenu presque imm(''diatement maître d'une fortune de cent vingt mille livres de rente, il n'eu! plus qu'à s'occuper des moyens d'entrer dans une carrière dans laquelle sa naissance, son esprit, son activité et la médiocrité de ceux qui y occupaient les premières places, permettaient de lui donner bien des avantages. Ses vues se portèrent sur l'ambassade de Rome. Quelques flatteries adressées à M. Rouillé \ ministre des affaires étrangères, l'appui de son beau-frère, M. de Gontaut, le retour vers lui de madame de Pompadour, un peu même de cette répugnance que le roi lui conservait encore, tout concourut à lui faire obtenir ce brillant éloignement ; et il partit pour remplacer M. de Nivernais. La magnificence de son début, à Rome, effaça tous les ambassadeurs qui l'avaient précédé ; le luxe prodigieux de l'entrée qu'il y fit, l'éclat de sa maison, le choix de ses sociétés particulières, l'eurent bientôt rendu maître de toutes les nominations ecclésiastiques ; il sut gagner l'amitié de

1. Antoine Rouillé, comte de Jouy, né en 1689, d'une vieille famille de robe, conseiller au parlement en 1711; secrétaire d'Étal à la marine (1749, puis aux affaires étrangères (1754). 11 donna sa démission en 1757, fut nommé surintendant général des postes, se retira en 1758 et mourut en 1761.

Benoît XIV qui ne l'appelait que son cher fils, et qui jamais ne put lui refuser rien dans les entretiens fréquents et tout à fait familiers qu'il avait avec lui. C'est à cette époque que M. de Stainville reçut les premières impressions, qui ont concouru depuis à la destruction de Tordre des jésuites. La faveur dont il jouissait auprès du Saint-Père le mit en confidence avec les principaux personnages de cet ordre, et l'un des assesseurs du Général eut l'imprudence de lui ouvrir le registre secret dans lequel la 8ocîé'fé inscrivait tous les noms de ses élèves, avec des notes sur le caractère et les sentiments que leur jeunesse avait pu faire connaître, et il y lut, à son article, que l'on devait, s'il arrivait à des places importantes, le tenir pour un homme qui n'aimait et qui naimerait jamais la Société'^. Le rapprochement de M. de Stainville avec madame de Pompadour n'était pas tel. qui! Ji'y eût dans la même route que celle où il se trouvait, un homme plus avancé que lui. L'abbé de Bernis", favori plus ancien et plus intime, traçait

1. Benoit XIV (Prosper Lambertini) naquit à Bologne en 1675. Entré dans les ordres, il fut nommé évèque d"Ancône, puis archevêque de Bologne. 11 était cardinal depuis 1726. En 1740 il tut choisi pour succéder au pape Clément XII. Il mourut en 1758.

2. C'est en effet sous le ministère de Choiseul que les jésuites furent expulsés de France (1762-1764).

3. François-Joachim de Pierres, comte de Bernis, naquit au cliàteau de Saint-Marcel en Vivarais (1715) d'une des plus vieilles familles de France. Il fut de bonne heure destiné à l'état ecclésiastique: toutefois, bien qu'il ait porté toute sa jeunesse le titre d'abbé, il ne prononça ses vœux qu'à quarante ans. Il dut à la protection de madame de Pompadour d'ctre nommé ambassadeur à Venise (1752). Revenu à Paris en 1755. il négocia, bien que n'ayant aucun titre officiel, le traité de 1756 avec l'ambassadeur impérial. Il fut presque aussitôt nommé secrétaire d'Etat aux affaires étrangères, puis cardinal. Disgracié et exilé en 1757, il sortit de sa retraite en 1764, fut nommé archevêque d'Alby, puis ambassadeur à Rome (1769): — ^1 fut destitué en février 1791 pour avoir refusé de prêter serment à la constitution civile, et il mourut en 1794.

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assez ennuyeusement dans raiiibassado de Venise, les de^Tés de sa future élévation.

lAI. de Stainville ne manfjua pas de proliler de la connexion de leurs afliiires respectives, de quekjues querelles que la république de Venise avait alors avec le Saint Pèi-e, pour établir entre eux une correspondance (pii ne tarda pas à former une espèce d'intimité, en sorte que l'abljé de Bernis, de retour en France, pour être le plénipotentiaire ostensible du fameux traité de 17o6, et entre-r ensuite au conseil, en qualité de ministre, attendant la prochaine retraite de M. Rouillé, regardait M. de Stainville comme un des futurs collaborateurs du grand et brusf[ue cliangement qui allait s'opérer dans la balance politique de l'Europe.

De son côté, M. de Stainville, qui commençait à en avoir assez des négociations ecclésiastiques, dévoré du désir de passer sur le théâtre des grandes affaires qui se préparaient, entretenant une correspondance régulière avec madame de Pompadour, soignant toutes les commissions de curiosités ou autres, que l'Italie pouvait lui présenter pour la favorite, •obtint par elle, à la fin de 17o6, un congé qui lui permit de reparaître à Versailles.

Dans l'hiver qui suivit, de grands changements se firent dans le ministère* ; il est hors de mon sujet de m'y arrêter; mais je ne saurais, en passant, m'empêcher de dire que la

1. Allusion à la révolution de cabinet qui inaivjua le rétablissement du 1-01. Durant sa maladie (suite de l'attentat de Damiens), Machault et ^rAi'fienson avaient pris sur eux de renvoyer madame de t'ompadour. A son retour, elle exigea leur destitution. Macliault céda la place à Peirenc de Moras, et d'Argenson au marquis de Paulmy, son neveu (février 1757).

f,22 MÉMOIRES DU PRINCE DE TALLEYRAND.

destitution de M. d" Argenson ^ et celle de M. de Macliault^ ont eu une influence bien funeste sur les événements de la guerre (jui connnença en 4757. L'abbé de Bernis était alors nommé à lambassade de Vienne, faveur qui avait été la suite naturelle du traité qu'il avait signé avec M. de Stahremberg » ; et comme l'impératrice Marie-Thérèse pressait vivement pour l'arrivée du ministre de France, et que le bon M. Rouillé se défendait encore un peu dans sa place, l'abbé de Bernis, pour ne quitter ni le terrain, ni la carrière, se fit nommer à l'ambassade de Madrid, où il n'y avait pas d'affaires pressantes à traiter ; et M. de Stainville fut destiné à se rendre immédiatement à Vienne, à sa place. Ses préparatifs furent prompts; tout le faste de sa représentation y passa de Rome directement, et lui-même s'y rendit dans les premiers jours d'août. 11 trouva la cour impériale, naguère si désolée, toute remplie des espérances que lui donnait la victoire de Kollin S remportée par le maréchal Daun % dont l'effet avait été la levée du

1 . Mai-c-Pierre de Voyer, comte d'Argenson , né en 1696, appartenait à une vieille amille de Touraine qui jeta un vif éclat aux xvir et xviiP siècles. Sept de ses membres parvinrent aux plus hautes charges de l'État. Lui-même fut lieutenant général de la police (1720) , ministre d'État (1742), secrétaire d'État à la guerre (1743-1757). 11 mourut peu après sa disgrâce en 1764.

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