‹ Mémoires. Publiés avec une préface et des notes par le duc de BroglieChapitre 15 sur 79 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Je suis né en 1754'; mon père et ma mère avaient peu de fortune; ils avaient une position de cour, qui, bien conduite, pouvait mener à tout, eux et leurs entants.

Pendant longtemps, les grandes maisons de France avaient, sinon formellement dédaigné, du moins peu recliei'clié le genre de services qui attachait à la personne du souverain. II leur avait suffi d'être ou de se croire au premier rang de la nation. Aussi les descendants des anciens grands vassaux de la couronne ont-ils eu moins d'occasion de se faire con-

1. L'auteur des Mémoires, Gliarles-^Iaurice de Tallcyrand est le fils de Charles-Daniel de Talleyrand-Périj;ord (1734-1788), lieutenant général, nienin du Dauphin ; et le pelit-lils de Daniel-Marie de Talleyrand, comte de Grignols, brigadier des armées du roi. Sa mère était Alexandrine de Damas, fille de Joseph de Damas, marquis d'Antigny. Sa grand'mère était Marie-Elisabeth Chamillard, fille de Jlichel Chandllard, marquis de Canv.

4 MEMOIRES DU PlUNCE DE TALLEYRAXD.

naître que les descendants de quelques barons particuliers du duché de France, portés naturellement à des places plus élevées auprès du monarque.

L'orgueil qui engageait la plupart des maisons d'une haute origine à se tenir à l'écart, les rendait par cela même moins agréables au roi.

Le cardinal de Richelieu, pour accroître le pouvoir royal, appela près du souverain les chefs des grandes maisons. Ils vinrent s'établir à la cour, abdi(iuèrent leur indépendance, et cherchèrent à compenser par un dévouement plus profond le désavantage d'être arrivés plus tard.

La gloire de Louis XIV avait contribué à resserrer toutes les idées dans les limites du château de Versailles.

La Régence avait été une espèce d'interrègne dont la tranquillité avait résisté au bouleversement des finances, et à la dépravation des mœurs (jui, à la tin du règne précédent, avait été sévèrement réprimée.

Le respect pour Louis XV était alors dans toute sa force; les premiers sujets de l'État mettaient encore leur gloire dans l'obéissance; ils ne concevaient pas d'autre pouvoir, d'autre lustre, que celui qui émanait du roi,

La reine était vénérée ^ mais ses vertus avaient quelque chose de triste qui ne portait à aucun entraînement vers elle. Elle manquait des agréments extérieurs qui rendaient la nation si Hère de la beauté de Louis XV'. De là cette justice indulgente qui s'acquittait envers la reine, en la plaignant, mais qui exca>ait le goût du roi i»our madame de Pompa-

1. Marie Leczinslia, reine de France, fille de Stanislas roi de Pologne, et de Catherine Opalinska. Née en 1703, elle épousa Louis XV eu 1725. Elle lui donna deux lils et huit filles; elle mourut en 1768.

dour. M. (le Pentliit'viV. la maréchale de Diiras\ madame de Luynes\ madame de Marsan*, madame de Périgord'', la duchesse de Fleury'', M. de Soiirches ", madame de Yi!lars\ M. de Ta vannes % madame d'Estissac'*, gémissaient sans doute,

1. Louis (le Rourbon, duc de l'enthicîvre, ne en 1725, fils du comte de Toulouse et petit-fils de Louis XIV et de madame de Montespan. 11 épousa mademoiselle d'Esté. Un de ses fils fut le prince de Lamballe; une de ses fllles épousa le duc d'Orléans. Le duc de l'enthièvre fut créé grand amiral en 1734, lieutenant général en 1744. En 1787 il présida un des bureaux de l'assemblée des notables. Il vécut dans ses terres jusqu'à sa mort en 1793.

2. Angélique de Bournonville, fille du prince de nournonvillc, comte d'Hénin, épousa en 1706 Jean-Baptiste de Durfort, duc de Duias, marécbal de France. Elle fut dame d'iionneur de Jlesdames, filles de Louis XV, et mourut en 17G4.

:3. :Marie Brùlart de la Borde, fille d'un premier président au parlement de iJijon. épousa en deuxièmes noces, en 1732, Tbilippe d'Albert, duc de Luynes. Elle fut dame d'iionneur de la reine, et mourut en 17ti3.

4. Marie-Louise de llohan-Soubise, parente du marécbal de ce nom, née en 1720, épousa en 173G, (laston de Lorraine, comte de .Alarsan. Elle fut gouvernante des enfants de France.

ô. ^larguerite de Talleyrand, fdle de Louis de Talleyrand prince de Chalais, grand'tante de l'auteur. Née en 1727, elle épousa en 17'(3 Gabriel de Talle\rand, comte de l'érigord.

6. Anne d'Auxy de Jlonceauv, née en 1721 épousa en 17.3G André de Rossef, duc de Fleury, descendant du cardinal. Elle fut nommée dame du palais de la reine en 1739.

7. Louis-François du Bouchet, comte de Sourchcs, marquis de Tourzel, né en 1744, chevalier de Malte, grand prév(Jt de France, marié en 1764 à Louise de Croy d'Havre.

8. Gabrielle de Xoailles, fille du maréchal duc de Noailles. née en 1706, épousa en 1721, Armand, duc de Villars, fils du maréchal de Villars. Nommée dame du palais de la reine, puis dame d'atours, elle moiu-ut en 1771.

9. Charles, comte de Saulx-Tavannes, né en 1713, était lieutenant général et chevalier d'honneur de la reine (1758).

10. ."\Iarie de La Rochefoucauld (dite mademoiselle de La Roche-r.uyon), née en 1718, épousa en 1737 Louis de La Rochefoucauld de Roye, duc d'Estissac, grand maître de la garde-robe

mais on craitrnait alors de constater par le blàine. ce qu'on regardait comme un de ces secrets de famille que chacun sait, que personne n'ose nier, mais qu'on espère atténuer en les taisant, et en se conduisant comme si on les ignorait. Aux yeux de toutes les personnes que je viens de citer, c'eût été manquer à l'honneur que de trop voir les faiblesses du roi.

Mes parents tenaient par différentes places à la famille royale. IMa grand'mère était dame du palais de la reine : le roi avait pour elle une considération toute particulière; elle demeurait toujours à Versailles et n'avait point de maison h Paris.

Ses enfants étaient au nombre de cinq. Leur première éducation, comme celle de tout ce qui tenait immédiatement à la cour, avait été assez négligée, ou du moins peu remplie de notions importantes. La seconde ne devait consister qu'à leur donner ce qu'on appelait l'usage du monde. Des avantages extérieurs prévenaient en leur faveur.

Ma grand'mère avait des manières nobles, polies et réservées. Sa dévotion la faisait respecter, et une famille nombreuse rendait simples les démarches fréquentes qu'elle faisait pour l'avancement de ses enfants.

Mon père avait les mômes principes que sa mère sur l'éducation des enfants d'une famille fixée à la cour. Aussi la mienne fut-elle un peu abandonnée au hasard : ce n'était point par indifférence, mais par cette disposition d'esprit qui porte à trouver que ce qu'il faut avant tout : c'est de faire, ce>it d'être comme tout le monde.

Des soins trop multipliés auraient paru de la pédanterie; une tendresse trop exprimée aurait paru quelque chose de nouveau et par conséquent de ridicule. Les enfants, à cette

époque, étaient les héritiers du nom et ch's armes. On croyait avoir assez fait pour eux en iiHir préparant de ravanecment, des places, quelques substitutions; en s'occupant de les marier, en améliorant leur fortune.

La mode des soins paternels n'était pas encore arrivée ; la mode même était tout autre dans mon enfance; aussi ai-je été laissé plusieurs années dans un faubourg; de Paris. A quatre ans, j'y étais encore. C'est à cet âge que la femme chez laquelle on m'avait mis en pension, me laissa tomber de dessus une commode. Je me démis un pied; elle fut plusieurs mois sans le dire ; on s'en aperçut lorsqu'on vint me prendre pour m'envoycr en Périgord chez madame de Chalais^ ma grand'mère, qui m'avait demandé. Quoique madame de Chalais fût ma bisaïeule, il a toujours été dans mes habitudes de l'appeler ma grand'mère; je crois que c'est parce que ce nom me rapproche davantage d'elle. L'accident que j'avais éprouvé était déjà trop ancien pour qu'on pût me guérir; l'autre pied même qui, pendant le temps de mes premières douleurs, avait eu seul à supporter le poids de mon corps, s'était afîaibh ; je suis resté boiteux.

Cet accident a influé sur tout le reste de ma vie; c'est lui qui, ayant persuadé à mes parents que je ne pouvais être militaire, ou du moins l'être sans désavantage, les a portés à me diriger vers une autre profession. (À'ia leur parut plus favorable à l'avancement de la famille. Car dans les grandes maisons, c'était la famille que Ton aimait, bien plus

1. Marie-Françoise de Ilocliecliouart, fille de Louis de Rochechouart, duc de .Mortemart, mariée en premières noces à .Miclio! Cliamillart, marquis de Cany dont elle eut une fille qui fut la grand'mère de l'auteur. — Elle épousa en secondes noces Louis-Charles de Talleyrand , prince de Chalais, grand d'Espagne, mort en 175".

que los individus, et surtout que les jeunes individus que l'on ne connaissait pas encore. Je n'aime [toint à m'arrèter sur cette idée... je la quitte.

On me mit, sous la gard(! d'une excellente femme nommée mademoiselle Charlemagne, dans le coche de Bordeaux, qui employa dix-sept jours à me conduire à Chalais^

Madame de ('Jialais était une personne fort distinguée; son esprit, son langage, la noblesse de ses manières, le son de sa voix, avaient un grand charme. Elle avait conservé ce qu'on appelait encore l'esprit des Mortemart ; c'était son nom.

Je lui plus; elle me fit connaître un genre de douceurs que je n'avais pas encore éprouvé. C'est la première personne de ma famille ([ui m'ait témoigné de l'affection, et c'est la première aussi qui m'ait fait goûter le bonheur d'aimer. Grâces lui en soient rendues!... Oui, je l'aimais beaucoup! Sa mémoire m'est encore très chère. Que de fois dans ma vie je l'ai regrettée ! Que de fois j'ai senti avec amerlume le prix dont devait être une affection sincère trouvée dans sa propre famille. Quand cette affection est près de vous, c'est dans les peines de la vie une grande consolation. Si elle est éloignée, c'est un repos pour l'esprit et pour le cœur, et un asile pour la pensée.

Le temps (]ue j'ai passé à Chalais a fait sur moi une profonde impression. Les premiers objets qui frappent les yeux et le cœur de l'enfance déterminent souvent ses dispositions, et donnent au caractère les penchants que nous suivons dans le cours de notre vie.

1. Chalais, chef-lieu de canton de la Charente, près Barbezieux.

Dans les provinces rloi^nécs de la capilali', une, sorte de soin (|iio l'on donnait à la di.nnilé, réglait les rapports des anciens grands seigneurs qui iialiitaienl eneme lenrs châteaux avec la noblesse d'un ordre inférieur et avec les autres habitants de leurs terres. La première personne d'une province aurait cru s'avilir, si elle n'avait pas été polie et bienfaisanle. Ses voisins distingués auraient cru se inan(|uer à eux-mêmes, s'ils n'avaient pas eu pour les anciens noms une considération, un respect, qui, exprimés avec une liberté décente, paraissaient n'être qu'un honunage du co3ur. Les paysans ne voyaient leur seigneur que pour en recevoir des secours et quelques paroles encourageantes et consolatrices, dont l'influence se faisait sentir dans les environs, parce que les gentilshommes cherchaient à se modeler sur les grands de leur province.

Les mœurs de la noblesse en Périgord ressemblaient à ses vieux châteaux; elles avaient ([uelque chose de grand et de stable; la lumière pénétrait peu, mais elle arrivait douce. (Jii s'avanrait avec une utile lenteur vers une civilisation plus éclairée.

La tyrannie des petites souverainetés n'existait plus; elle avait été détruite 'par l'esprit chevaleresque, par le sentiment de galanterie qui, chez les peuples du iWidi, en fat la suite, et surtout par l'accroissement du pouvoir royal qui s'était fondé sur l'émancipation des peuples.

Quelques vieillards dont la carrière de cour était fhiie, aimaient à se retirer dans les provinces qui avaient vu la grandeur de leur famille. Rentrés dans leurs domaines, ils y jouissaient d'une autorité d'atfection que décoraient, qu'augmentaient les traditions de la province et le souvenir de ce

10 MKMOIUKS I>1 l'UINCK DE T A LLH Y I! A N D .

(liravaiciil vie leurs aiicùU'cs. De cette espèce de considération, il rejaillissait une sorte de crédit sur ceux qui se tenaient près de la laveur. La Révolution même n'est pas parvenue à désenchanter les anciennes demeures où avait résidé la souveraineté. Elles sont restées comme ces vieux temples déserts dont les fidèles s'étaient retirés, mais dont la tradition soutenait encore la vénération.

Chalais était un des châteaux de ce temps révéré et chéri.

Plusieurs gentilshommes d'ancienne extraction y formaient à ma grand'mère une espèce de cour qui n'avait rien de la vassalité du xni'' siècle, mais où les habitudes de déférence se mêlaient aux sentiments les plus élevés. M. de Benac, M. de Verteuil, M. d'Absac, M. de Gourvillc, M. de Chauveron, M. de Chamillard, se plaisaient à l'accompagner tous les dimanches à la messe paroissiale, remplissant chacun auprès d'elle des fonctions que la haute politesse ennoblissait. Auprès du prie-Dieu de ma grand'mère, il y avait une petite chaise qui m'était destinée.

Au retour de la messe, on se rendait dans une vaste pièce du château qu'on nommait l'apothicairerie. Là, sur des tablettes, étaient rangés et très proprement tenus de grands pots renfermant divers onguents dont, de tout temps, on avait la recette au château; ils étaient chaque année préparés avec soin par le chirurgien et le curé du village. 11 y avait aussi quelques bouteilles d'élixirs, de sirops, et des boîtes contenant d'autres médicaments. Les armoires renfermaient une provision considérable de charpie , et un grand nombre de rouleaux de vieux linge très fin et de difïérentes dimensions.

Dans la pièce qui précédait l'apothicairerie, étaient réunis

175 '(-1791. Il

tons 1(>N iiial.hlcs (|iii viMiaicnl demander (les socoiii's. Nous pas sioiis au milieu d'eux en les saluanl. >[ idemoiselle Saunier, la jilus ancienne des femmes de cliaiid3re do ma ii,Taiid'mère, les faisait entrer l'un après l'autre: ma grand'mère était dans un fauteuil de velours; elle avait devant elle une table noire de vieux laque; sa rol)e était de soie, ;^arnie de dentelles; elle portait une éeliellc de rubans et des nœuds de manches analogues k la saison. Ses manchettes à grands dessins avaient trois rangs : une ])a]atine, un bonnet avec un papillon, une coiffe noire se nouant sous le menton, formaient sa toilette du dimanche, qui avait plus de recherche que celle des autres jours de la semaine.

Le sac de velours rouge galonné d'or, ([ui renfermait les livres avec lesquels elle avait été à la messe, était porté par M. de Benac, qui. par sa bisaïeule, était un peu de nos parents.

Mon droit me plaçait auprès de son fauteuil. Deux sœurs de la charité interrogeaient chaque malade sur son infirmité ou sur sa blessure. Elles indiquaient l'espèce d'onguent qui pouvait les guérir ou les soulager. Ma grand'mère désignait la place où. était le remède ; un des gentilshommes qui l'avaient suivie à la messe allait le clicrcher ; un autre apportait le tiroir renfermant le linge: j'en prenais un morceau, cl ma grand'mère couj)ait elle-m 'me les bandes et les compresses dont on avait besoin. Le maladi» emportait quelques herbes pour sa tisane, du vin. dos drogues pour une médecine, toujours quelques autres adoucissements, dont celui qui le touchait le plus était quelque bon et obligeant propos de la dame secourable qui s'était occupée de ses souffrances.

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