‹ Mémoires. Publiés avec une préface et des notes par le duc de BroglieChapitre 16 sur 79 · ii;.M(>iin:s i>r i'imnci: di- taluvYisam · texte numérisé non relu

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Des itlianiiacii's |)liis comiilrlcs l'L |tlus savanlcs employées même aussi graluilemtnl par (]('> docteurs de grande réputation, auraient été loin de rassembler autant de pauvres gens, et surtout de leur l'aire autant de bien. Il leur aurait manqué les grands moyens de guérison pour le jieuple : la [irévenlion, le respect, la toi et la reconnaissance.

Lliomme est composé d'une âme et d'un corps, et c'est la première qui gouverne l'autre. Les blessés sur la plaie desquels (tii a versé des consolations, les malades à qui on a montré de l'espérance sont tout disposés à la guérison; leur sang circule mieux, leurs humeurs se purifient, leurs nerfs se raniment, le sommeil revient et le corps reprend de la force. Rien n'est aussi efficace que la confiance; et elle est dans toute sa plénitude, quand elle émane des soins d'une grande dame autour de laquelle se rallient toutes les idées de puissance et de ])roteclion.

Je m'arrête probablement trop sur ces détails, mais je ne fais point un livre; je recueille seulement mes impressions; les souvenirs de ce que je voyais, de ce que j'entendais dans ces premiers temps de ma vie sont pour moi d'une douceur extrême. « Votre nom, me répétait-on chaque jour, a toujours été en vénération dans notre pays. Notre famille, me disaiton atrectueusement, a été de tout temps attachée à quelqu'un de la maison... C'est de votre grand-père que nous tenons ce terrain... c'est lui rpii a fait bâtir notre église... la croix de ma mère lui a été donnée par Madame... les bons arbres ne dégénèrent pas! Vous serez bon aussi, n'est-ce pas?... » Je dois vraisemblablement à ces premières années l'esprit général de ma conduite. Si j'ai montré des sentiments affectueux, même tendres, sans trop de familiarité; si j'ai gardé en diffé-

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rentes circonstances quelque élévation sans aucune hauteur, si j'aime, si je respecte les vieilles gens, c'est à Chalais, c'est près de ma grand'mère que j'ai puisé tous les bons sentiments dont je voyais mes })arents entourés dans cette province, et dont ils jouissaient avec délices. Car il y a un héritage de sentiments qui s'accroit de génération en génération. Les nouvelles fortunes, les nouvelles illustrations ne pourront de longtemps en connaître les douceurs '. Les meilleurs d'entre eux protègent trop. Faites dire par la maréchale Lefebvre''^ à une noble famille d'Alsace, pauvre et revenue de l'émigration: « Que ferons-nous de notre fds aîné?... Dans quel régiment idacerons-nous son frère?... Avons-nous un bénéfice en vue })uur l'abbé?... Quand marierons-nous Henriette?... Je sais un chapitre où nous devrions faire entrer la petite.... » Elle voudra être bonne, elle sera ridicule. Un sentiment intérieur repoussera sa bienveillance, et l'orgueil de la pauvreté jouira même de ses refus. Mais j'oublie trop que je n'ai que huit ans; je ne dois pas voir encore que les mœurs actuelles annoncent que cet héritage de sentiments doit diminuer chaque jour.

J'appris à Chalais tout ce qu'on savait dans le pays quand ou était bien élevé; cela se bornait à lire, à écrire et

1. L'article de la charte qui dit que la noblesse ancienne et la noblesse nouvelle sont conservées n'a pas plus de sens que la proposition de M. Mathieu de Montmorency, faite à l'Assemblée constituante, d'abolir la noblesse. Dans notre gouvernement, la noblesse politiqui est tout entière dans la Chambre des pairs; elle y est individuelle. Hors de là, il y a des souvenirs qui n'emportent aucun droit, et auxquels on ne peut ni ôter ni ajouter. (Note du prince de Tallcyrand.)

2. Le maréchal Lefebvre. duc de Danlzig, avait épousé, étant simple soldat, la blanchisseuse de son régiment.

14 MHMOIRKS DU PRLNCE DE TALLEYRAXD.

h parler un peu lu itériguurdin. J'en étais là de mes études

quand je dus repartir pour Paris. Je quittai ma grand'mère

avec des larmes que sa tendresse me rendit. Le coche de

Bordeaux me ramena en dix-sept jours comme il m'avait

amené.

Le dix-septième jour j'arrivai à Paris à onze heures du matin. Un vieux valet de chambre de mes parents m'attendait rue d'Enfer, au bureau des coches. 11 me conduisit directement au collège d'Harcourt^ A midi, j'y étais à table, au réfectoire, à coté d'un aimable enfant de mon âge qui a jtartagé et qui jiartage encore tous les soucis, tous les plaisirs, tous les projets, qui ont agité mon âme dans le courant de ma vie. C'était M. de Choiseul connu depuis son mariage sous le nom de Choiseul-Gouffier ^ J'avais été frappé de ma subite entrée au collège sans préalablement avoir été conduit chez mon père et ma mère. J'avais huit ans, et l'œil paternel ne s'était pas encore arrêté sur moi. On me dit, et je crus que c'était (pielque circonstance impérieuse qui avait causé cet arrangement précipité : je suivis ma route.

On me mena dans l'appartement d'un de mes cousins

1. Ce collège fondé en 1280 par Raoul dHarcourt, chanoine de l'Église de Paris, pour vingt-qualre étudiants pauvres de Normandie, se trouvait, à la Révolution, le plus vieil établissement scolaire de Paris. Converti alors en prison, il servit plus tard à TEcole normale. Il ne reprit son ancienne destination qu"en 18i0, sous le nom de lycée Saint-Louis.

2. Le comte Auguste de Choiseul-Beaupré, hô en 1752, épousa ilarie de Goulïler, dont il joignit alors le nom au sien. 11 fut d'abord capitaine de cuirassiers, mais céda à son goût pour les voyages et visita tout l'Orient. Ambassadeur à Constantinople (1784). En 1789 il se retira en Russie, revint en France en 1802, fut nommé à la Restauration pair de France, ministre d'État et membre du conseil privé. II mourut en 1817.

(M. de la Suze'j et je fus confié au précepteur qui, depuis plusieurs années, était chargé de son éducation.

Si j'ai fait quelques progrès, on ne peut les attribuer ni à l'exemple de mon cousin, ni aux talents de mon précepteur.

Une fois par semaine, l'abbé Hardi me conduisait chez mes parents où je duiais. En sortant de table, nous retournions au collège, après avoir entendu régulièrement les mêmes mots : « Soye:^ sage, mon fils, et contentez M. l'abbé. » Je travaillais passablement bien ; mes camarades m'aimaient et je m'accoutumais assez gahnent à ma situation. Ce genre de vie durait depuis trois ans, quand j'eus la petite vérole; cette maladie contagieuse obligeait les enfants à quitter le collège. -Mon précepteur avertit ma famille (jui m'envoya une chaise à porteurs j)Our me transporter rue Saint-Jacques chez madame Lerond, garde-malade employée par M. Lehoc, •médecin du collège. A cette époque, on enfei'inait encore les personnes attaquées de la petite vérole sous de doubles rideaux ; on calfeutrait les fenêtres, on faisait grand feu, et l'on excitait la fièvre par des potions très actives. Malgré ce régime incendiaire qui a tué beaucoup de monde, je guéris, et ne fus pas même marqué.

J'avais douze ans ; pendant ma convalescence , je fus étonné de ma position. Le peu d'intérêt qu'on avait pris à ma maladie . mon entrée au collège sans avoir vu

1 . Le fils de Louis-Michel Chamillard, comte de la Suze, né en 1709, grand maréchal des logis de la maison du roi et lieutenant général (1748). La sœur du grand maréchal, Marie- Elisabeth Chamillard, épousa en 1732, Daniel-Marie de Talleyrand, et devint la grand'mère de lauleur des Mémoires.

16 MÉMOIRES DU l'UlNCE DE TALLEVRAND.

mes paiviUs. ([ucl([Lies aulies souveniis atlrislanls blessaient mon cœur. Je me sentis isolé , sans soutien , toujours repoussé vers moi ; je ne m'en plains pas, car je crois que ces retours sur moi-même ont hâté ma force de réflexion. Je dois aux peines de mon premier âge de l'avoir exercée de bonne heure , et d'avoir pris l'habitude de penser plus profondément que, peut-être, je ne l'eusse fait, si je n'avais eu que des sujets de contentement. Il se peut aussi que, par là, j'aie appris à supporter les temps de malheur avec assez d'indifférence , et en ne m'occupant (jue des ressources que j'avais la confiance de trouver en moi.

Une sorte d'orgueil me fait trouver du plaisir à reporter mes pensées vers ces premiers temps de ma vie.

J'ai compris depuis que mes parents s'étant déterminés, selon ce qu'ils regardaient comme un intérêt de famille, à me conduire à un état pour lequel je ne montrais aucune disposition, se défiaient de leur courage pour l'exécution de ce projet, s'ils me voyaient trop souvent. Cette crainte est une preuve de tendresse dont je me plais à leur savoir gré.

L'abbé Hardi, après avoir fini l'éducation de M. de la Suze, c'est-à-dire après avoir été son précepteur jusqu'à l'âge de seize ans, se retira. J'eus pendant quelques mois un gouverneur nommé M. Hullol ; il devint fou. On me mit alors entre les mains de M. Langluis qui est resté avec moi jusqu'au moment où je sortis du collège, et qui depuis a élevé mes frères. C'était un fort galant homme qui ne savait très bien que l'histoire de France, et qui s'était attaché un peu plus qu'il ne fallait à la lecture de l'Almanach de la cour.

C'est dans des livres de cette espèce qu'il avait appris que les places de porle-manteau chez les princes anoblissaient, et qu'elles étaient données sur la présentation du grand maréchal. Le grand maréchal était mon oncle*: nous obtuimes la place que désirait vivement M. Langlois. En 1790, il fit faire son uniforme de porte-manteau et émigra, pour avoir une bonne date de noblesse. S'étant un peu trop hâté de rentrer pour en jouir, il fut, dans les troubles révolutionnaires, mis en prison : ce qui fait que maintenant, avec la double illustration de la prison et de l'émigration, il passe doucement sa vie dans la très bonne compagnie du faubourg Saint-Germain. On peut juger que si j'ai cédé depuis à la tentation de prendre part à de grandes affaires publiques, ce n'est pas M. Langlois qui m'en a inspiré le désir.

J'aurais pu avoir quelques succès dans mes études : les dispositions que j'avais me portent à le croire, et je vois qu'il est resté à peu près la même opinion à la plupart des personnes qui ont été élevées avec moi. Le peu d'encouragement que je reçus, par la crainte que l'on avait de donner trop d'éclat à ma jeunesse, me fit passer d'une manière assez terne les premières années de ma vie. La fin de ce que l'on appelle les classes une fois arrivée, le silence absolu de mon père sur mon avenir, joint à quelques propos tenus autour de moi, fut le premier avertissement que je reçus.

Pour me donner une idée avantageuse et même tentante de l'état auquel on me destinait, on crut devoir m'envoyer à Reims, premier archevêché de France dont un de mes oncles

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