‹ Mémoires. Publiés avec une préface et des notes par le duc de BroglieChapitre 18 sur 79 · juin · texte numérisé non relu

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C'est du sacro do Louis XVI que datent mes liaisous avec plusieurs femmes que leurs avantages dans des genres différents rendaient remarquables, et dont l'amitié n'a pas cessé un moment de jeter du charme sur ma vie. C'est de madame la duchesse de Luynes ' , de madame la duchesse de Fitz-James ^ et de madame la vicomtesse de Laval ^ que je veux parler.

L'assemblée du clergé * était au moment de se tenir; je fus nommé par la province de Reims pour en être membre. J'observai avec soin la manière dont les affaires se conduisaient dans ce grand corps. L'ambition y revêtait toutes les formes. Religion, humanité, patriotisme, philosophie, chacun prenait là une couleur ! Quand l'intérêt pécuniaire du clergé était attaqué, la défense était générale; mais les moyens étaient différents. Les évêques les plus religieux craignaient qu'on ne touchât au patrimoine des pauvres; ceux qui appartenaient à la grande noblesse, étaient effrayés de toute espèce d'innovations ; ceux dont l'ambition était à découvert disaient que le clergé étant le corps le plus éclairé du

1. Elisabelli de Montiiiorency-Laval, fille du maréchal duc de Montmorency-Laval, mariée en 17(8 à Louis d'Albert duc de Luynes, qui fut maréchal de camp, député aux états généraux, et sénateur sous Fempire.

2. Probablement Marie de Thiard, fdle de Henry de Thiard comte de Bissy, mariée en 1768 au duc de Fitz-James, maréchal de camp.

3. Catherine Tavernier de BouUongne, mariôj en 1765 à Mathieu de Montmorency-Laval, connu sous le nom de vicomte de Laval.

4. L'origine des assemblées du clergé remonte au xvr siècle. Depuis 1567, elles se tenaient tous les cinq ans. Elles avaient pour objet la détermination et la répartition des subsides (don gratuit) à fournir au roi. Elles s'occupaient aussi d'affaires religieuses. On distinguait les grandes et les petites assemblées, qui se tenaient alternativement. Los grandes duraient six mois, et comptaient deux députés du premier ordre et deux députés du second ordre par province ecclésiastique ; les petites duraient trois mois et ne comptaient par province qu'un député de chaque ordre.

royaume, devait être à la tète de toutes les administrations, et pour ne point être à charge à l'État, devait trouver dans les biens dont la piété de nos pères l'avait enrichi, de quoi satisfaire aux dépenses de représentation indispensables dans les grandes places. Ainsi, dans son administration temporelle, le clergé du xvni° siècle ne faisait aucune concession à l'esprit du temps. Lorsque M. de MachaultS ministre des finances avait voulu imposer les biens du clergé comme ceux de tous les autres sujets de l'État, le clergé tout entier s'y était refusé. Les biens donnés à l'Église, disaientils, sont consacrés à Dieu. Cette consécration leur donne une destination parliculièrc dont les ministres de la religion sont les seuls dispensateurs, les seuls économes : l'immunité des biens de l'Église fait partie du droit public français. L'intervention de la conscience dans tous ces démêlés pécuniaires, avait donné aux pièces de cette grande affaire un caractère d'éloquence que le clergé seul sait avoir. M. de Montauset% M. de Brelcuil'', M. de Nicolai'S s'étant

1. Jean-Baptiste de Machault, comte d'Arnouville, né en en 1701 d'une ancienne famille de robe. Consedler au parlement (1721), contrôleurgénéral (1743-17ô'i), garde des sceaux (1750), secrétaire d'Etat à la marine (1754). Destitué de toutes ses charges en 1757, il vécut dans la retraite jusqu'à la Révolution. Arrêté en 179 i, il mourut en prison au bout de quelques semaines.

2. Il n'y avait à celte époque aucun personnage du nom de Montauset. II est probable qu'il s'agit ici de M. de Montazet, né en 1713, aumônier du roi en 17^.2, évéque d'Autun (1748), archevêque de Lyon (1759), mort en 1788.

3. François- Victor le Tonnelier de Breteuil, né en 1724, évéque de Montauban en 1762.

4. Il y avait alors deux prélats de la famille Nicolaï : Louis-Marie, né en 1729, évéque de Cahors en 1777; Aimar-Claude, né en 1738, évéque de Bézicrs en 1771, qui émigra en 1792 et mourut à Florence en 1814.

fait remarquer, avaient obtenu des places éminentes et jouissaient de toute l'importance que la démission de M. de Macliault leur avait donnée.

A celte question, abandonnée par le gouvernement, en succéda une autre, qui, en touchant à la manière dont le clergé possédait ses biens, pouvait conduire à ébranler la possession elle-même. Il s'agissait de savoir si le clergé était soumis à la foi et hommage, à l'aveu et dénombrement, en un mot aux devoirs féodaux envers le roi. A plusieurs époques de cette discussion élevée dès le commencement du xvn° siècle, le clergé avait obtenu des décisions favorables ; mais sa jouissance ne reposant pas sur des titres authentiques, les attaques s'étaient renouvelées. En 172o, sur son refus de se soumettre à l'imposition du cinquantième, le gouvernement pressa l'exécution d'une déclaration antérieure, par laquelle la prétention du clergé à un affi'anchissement complet de tout service féodal était déclarée nulle et abusive. Depuis cette époque, sous différents prétextes, le clergé obtint à chaque assemblée des arrêts de surséance, qui, sans toucher au fond de la question, suspendaient l'exécution de la loi de 1674.

Quelques difficultés et quelques retards à rexpédition de l'arrêt de surséance de 177o, engagèrent le clergé à faire de nouveaux efforts. Les travaux de Dom Bouquet^ furent tirés des archives; et le clergé établit dans une foule de mémoires

1. Dom Martin Bouquet, savant bénédictin, né à Amiens (1C85-1754). Bibliolhécaire de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés. Il publia un Recueil des historiens de la Gaule. Un autre Bouquet, jurisconsulte distingué, neveu du précédent, mort en 1781, publia des ouvrages de droit ecclésiastique. Il est probable qu'on l'a confondu avec son oncle, et que ce sont ses traités dont il est parlé plus haut.

dont je crois qu'un c.-t de moi, que tenant ses exemptions de la munificence des rois de France, sa cause se rattachait à la législation générale du royaume, qui met sous la môme sauvegarde les droits de tous les ordres et la propriété des citoyens. Puis, entrant dans les détails de l'affaire, il prétendait ne posséder aucun bien avant 1700, qui ne fût ou des dîmes ou des alleus, ou qui ne lui eût été donné en franches aumônes. Or le service féodal n'étant dû, ni pour les dîmes, ni pour les alleus, ni pour les donations en franches auuKjnes, on en concluait que les biens du clergé devaient être exempts de tous les devoirs féodaux. Je ne sais plus comment on se tirait de la difficulté qui provenait des pairies ecclésiastiques'. M, l'archevêque de Narbonne% M. l'archevêque d'Aix% M. Farchevéque de Bordeaux S M. l'évéque de Nevers'Mnonlièrent beaucoup do talent dans cette grande discussion. Mais les éclaircissements demandés par un arrêt du conseil à la chambre des comptes et fournis par M. de Saint-

1. Les pairs du royaume, ecclésiastiques ou laïques, devaient foi et hommage au roi, et étaient tenus vis-à-vis de lui de tous les devoirs féodaux.

2. Arthur de Dillon, né en 1721, évêque d'Evreux (I7î3), archevêque de Toulouse (1758), de Narbonne (1762), président des états du Languedoc, président de l'assemblée du clergé de 1780.

3. Jean-de-Dieu Raymond de Boisgelin, né à Rennes (1732), évêque de Lavaur (17C5), archevêque d'Aix (1770), président dos étals de Provence, député du clergé aux états généraux. Président de l'Assemblée constituante (1790). Il émigra, revint en France en 1802, fut nommé archevêque de Tours, cardinal, et mourut en 1804.

4. Ferdinand Jlériadec, prince de Rohan-Guéménée, né en 1738, archevêque de Bordeaux (1709), de Cambrai (1781). Il émigra en 1792, revint en France en 1802, et devint aumùuier de l'impératrice Joséphine.

5. Jean- Antoine Tinseau, né à Besançon (1697), évcquc de >{evers (175!)..

Geuiis*, élaifiit près d'amener une décision diamétralement opposée aux prétentions du clergé, lorsque les états généraux vinrent enlever toutes les parties.

Quelques idées philosophiques qui, connue je viens de le dire, avaient pénétré dans la partie ambitieuse du clergé, avaient porté plusieurs évêr]ues fort accrédités à solliciter l'arrêt du conseil de 1766, par lequel le roi créait une commission qui devait s'occuper de la réforme de quelques corps réguliers^. Une réforme particulière, aussi d'accord avec les idées du temps, devait nécessairement conduire à une attaque générale contre ces corps illustres. Toute cette milice savante une fois dispersée, on approchait plus aisément de l'édifice religieux, qui, dépouillé de tout ce qui en faisait l'âme et la force, ne pouvait pas se défendre longtemps lorsqu'il ne lui restait plus que les seules cérémonies extérieures de la religion.

M. de Brienne^ archevêque de Toulouse, qui cherchait son appui dans les idées nouvelles, était en 1775, chef de la com-

1. Nicolas de Saint-Genis, né en 1741, mort en 1S08, oommissaire des guenvs (1762), auditeur à la cour des comptes (1769). Il a laissé un ouvrage de droit ecclésiastique important.

2. La réforme des ordres religieux était demandée en 1765 par l'assemblée du clergé elle-même. En conséquence le conseil du roi, par arrêt du 26 mai 1766, nomma une commission « pour la réforme de l'état religieux » composée de cinq prélats et de cinq conseillers d'Etat. Cette commission prépara la rédaction d'une ordonnance du 24 mars 1768 qui décida : 1° que l'âge des vœux serait reculé à vingt ans pour les hommes, à dix-huit, pour les filles; 2° que tous les religieux devaient être Français ; 3° qu'il ne devait pas y avoir dans une ville plus de deux couvents du même ordre ; 4° que chaque monastère devait avoir au moins quinze religieux.

3. Etienne de Loménie, comte de Brienne, né en 1727. Évèque de Condom (1760), archevêque de Toulouse (1763), chef du conseil des finances (1787), puis principal ministre, archevêque de Sens (1788), cardinal en décembre 1788 ; il prêta serment à la constitution civile, et se démit de sa dignité de cardinal. Arrêté en 1793, il mourut subitement.

mission. Déjà les religieux de Sainte-Croix, les religieux de Grandmont, les Camaldules, les Servîtes, les Célestins, avaient été frappés de destruction. L'ordre de Saint-Ruf venait d'éprouver le même sort^ Les commissaires dans les rapports par lesquels ils provoquaient ces suppressions , les arrêts qui les prononçaient, ne parlaient qu'avec regret de cette mesure extrême ; mais on voulait alors la regarder comme indispensable pour rendre la discipline de l'Église plus régulière, et pour prévenir la décadence des mœurs, dans les ordres dont on pouvait espérer la conservation .

Je suis bien éloigné de croire que les évêques qui avaient doimé le projet de cette commission permanente, connussent tout le danger dont son établissement pouvait être pour le clergé. Ils pensaient sûrement qu'ils seraient maîtres d'en conduire et d'en arrêter la marche. Mais déjà dans les questions religieuses, on ne s'arrêtait plus. Cliaque jour, il paraissait un ouvrage sur les abus introduits dans tel ordre, sur l'inutilité de tel autre, et je ne me rappelle pas que dans les vingt ans

1 . Les chanoines réguliers de Sainte-Croix avaient leur chef-lieu à Liège, ils ne comptaient en France que douze maisons et quarante-sept religieux ; leur dissolution fut prononcée le 14 octobre 1769. — L'ordre de Grandmont, fondé en 1124 par saint-Etienne à Murât (Limousin), ne comptait plus au xviii' siècle, que cent huit religieux répartis en sept maisons. La dissolution fut décrétée par un édit du 3 mai's 1770, confirmé par une bulle du 6 août 1772. — Les Camaldules dont l'ordre remontait au x' siècle, comprenaient huit couvents d'hommes (dont le plus important était au mont Valérien) et douze de religieuses. C'était l'ordre le plus riche de France. — L'ordre des Seroites avait été fondé à Florence au xiir siècle par sept marchands. Leur établissement principal était au couvent de l'Annonciade à Florence; ils s'étaient répandus en France, où on les appelait les Blancs-Manteaux, à cause de leur costume. — L'ordre de Saint-Ruf, qui datait du vr siècle, ne comptait plus que cinquantesept monastères, et deux cents religieux. Sur leur demande, le pape Clément XIV les sécularisa, et les incorp)ra à l'ordre militaire de Saint- Lazare (juillet 1771).

30 MEMOIRES DU PRINCK DE TALLEYRAXD.

qui ont précédé la Révolution française, une seule plume liabilo ail défendu les ordres religieux. Les historiens n'osaient même plus dire que ce genre d'établissement, plus que toute autre cause, a donné un caractère particulier à la grande civilisation européenne et la distingue éminemment de toutes les autres, 11 m'est souvent venu dans l'esprit que le célibat des prêtres a essentiellement contribué à empêcher l'esprit de caste de s'établir en Europe ; et il ne faut qu'ouvrir l'histoire pour observer que cet esprit tend en général à arrêter les progrès de la civilisation. M. de Bonald pourrait trouver là le texte d'un mémoire qui serait bien d'accord avec ses idées. L'époque à laquelle j'arrive avait cela de particulier, que chacun éprouvait le besoin de se faire remarquer par des talents employés hors de son état. La formation des assemblées provinciales ^ pouvait appeler l'attention publique sur les personnes choisies pour les présider. M. rsecker% qui craignait

1. Les assemblées provinciales étaient des administrations collectives instituées sous Louis XVI dans les vingt-.MX généralités d'élections du royaume. Turgot y avait song>> le premier. Xecker mit l'idée à exécution. Ces assemblées comprenaient des membres des trois ordres, le tiers étant doublé : elles tenaient une session d'un mois tous les deux ans, elles étaient chargées de la répartition et de la perception de l'impôt, et en outre avaient à peu près toutes les attributions de nos conseds généraux. Le roi nommait la moitié des membres, et ceux-ci se complétaient euxmêmes.

2. Jacques Necker appartenait à une famille d'origine allemande. En 1724, son père vint s'établir à Genève, comme professeur de droit. 11 naquit en 1732, vint à Paris en 1750, et fonda une maison de banque. Directeur du trésor en 1776, puis directeur général des finances avec tout le pouvoir d'un ministre, dont sa qualité de protestant et d'étranger, lui avait fait refuser le titre. Il se retira en 1780. Exilé en 1787, il revint au pouvoir en 1788; de nouveau exilé le 11 juillet 1789, il fut rappelé par l'Assemblée dix jours plus tard. Mais sa popularité ne tarda pas à l'abandonner: le 18 septembre 1790, il donna sa démission. Il se retira à Coppet, ■où il mourut en 1804.

toujours qu'on lui reprochât d'être calviniste, crut se mettre à l'abri de ce reproche en approchant de son administration les évêques qui avaient quelque talent, et c'est ainsi que l'on vit en peu d'années toutes les administrations provinciales avoir à leur tète l'évèque le plus distingué de la province,

rs'est-il pas remarquable qu'un clergé, composé d'hommes dont quelques-uns étaient très pieux, d'autres spécialement administrateurs , d'autres enfin, mondains et mettant, comme M. l'archevêque de Narbonne, une certaine gloire à quitter les formes de leur état pour vivre en gentilshommes'; n'est-il pas remarquable, dis-je, qu'un clergé, composé d'éléments aussi différents, conservât néanmoins un même esprit ? Et cependant cela sera assez prouvé par un fait que j'aurais de la peine à croire, si je n'en avais pas été le témoin. Peu de jours après l'ouverture des états généraux, je me trouvais avec les principaux membres du clergé à une conférence tenue à Versailles chez >]. le cardinal de la Rochefoucauld - ; M. Dulau ^ archevêque d'Arles, y proposa sérieusement de profiter d'une occasion aussi favorable, ce sont ses expressions, pour faire payer par la nation les dettes du clergé. Cette proposition,

1. ^I de Dillon, arclievèque de Narbonne, avait une terre auprès de Soissons, où il passait six mois de l'année à la grande chasse. Cette terre se nommait Haute-Fontaine. {Note du prince de Talleyrand.)

2. Dominique de La Rochefoucauld, comte de Saint-Elpis, né en 17i3. Archevêque d'Albi (1747), de Rouen (175'J), cardinal il778). Député du clergé aux états généraux, il émigra en 179-2, et mourut en 18J0.

3. Jean-Marie Dulau, né près de Périgueux en 1738. Archevêque d'Arles en 1775, député du clergé aux états généraux. Arrêté après le 10 Août, il fut enfermé aux Carmes et massacré dans les journées de septembre.

comme celle de xM. do Thémincs * lorsqu'il avait engagé le clergé à demander les états généraux, ne rencontra aucune opposition. On chargea M. l'archevêque d'Arles, dans les lumières de qui on avait confiance, de choisir le moment le plus opportun pour la faire adopter par les états généraux. 11 fallut plusieurs mois et tous les événements qui les remplirent, pour que le bon esprit de M. de Boisgelin, archevêque d'Aix, pût persuader au clergé, non seulement de renoncer à cette absurde proposition, mais même de faire un sacrifice considérable })Our combler le fameux déficit qui avait été le prétexte de tout ce qui se faisait depuis un an; il était trop tard, il est vrai; le prétexte était oublié, et on n'en avait plus besoin depuis que les étals généraux étaient devenus TAssemblée nationale.

Je remarque qu'en parlant du clergé, je ne m'astreins pas à l'ordre des temps; je suis entraîné dans cette marche. La coupe par année d'un travail sur une matière quelconque le rend souvent obscur et toujours sans intérêt. Je trouve préférable pour la clarté de présenter avec ensemble tout ce qui appartient naturellement à l'objet dont on parle. C'est d'ailleurs beaucoup plus commode, et quand on n'a pas la prétention de faire un livre, on peut bien prendre un peu ses aises.

Le cardinal de la Rochc-Aymou, en me nommant promoteur de l'assemblée de 1775 ^ me donna l'occasion de m'y faire

1. Alexandre de Lauzières de Thémines (1742-1829), aumônier du roi, évêque de Blois (1776). Il émigra en 1791, refusa sa démission en 1801, ne voulut jamais reconnaître le concordat^ et mourut à Bruxelles en 1829 sans être rentré en France.

2. Le promoteur était chargé de requérir au nom de rintérèt public. C'était l'équivalent du ministère public qui fonctionnait auprès des tribunaux. Il avait charge de dénoncer les ecclésiastiques en faute, et de veiller à la conservation des droits, des libertés et de la discipline de l'Eglise.

remarquer, et dès ce moment on me destina une place d'agent général du clergé'.

L'assemblée de 1775 finie, j'entrai en Sorbonne. J'y passai deux ans occupé de toute autre chose que de théologie, car les plaisirs tiennent une grande place dans les journées d'un jeune l)achelier. L'ambition prend aussi quelques moments, et le souvenir du cardinal de Richelieu, dont le beau mausolée était dans l'église de la Sorbonne, n'était pas décourageant à cet égard. Je ne connaissais encore l'amljilion que dans sa bonne acception; je voulais arriver à tout ce ({ue je croyais pouvoir bien faire. Les cinq ann(;'es d'humeur, de silence et de lecture qui au séminaire m'avaient paru si longues et si tristes, ne furent plus tout à fait perdues pour moi. Une jeunesse pénible a ses avantages; il est bon d'avoir été trempé dans les eaux du Styx, et je me plais, par une foule de raisons, à conserver de la reconnaissance pour ce temps d'épreuve.

En sortant de Sorbonne, je me trouvai enfui sous ma propre, Vûnv et unique direction.

Je me logeai à Bellcchasse dans une maison petite et commode. Mon premier soin fut d'y former une bibliothèque, qui dans la suite devint précieuse par le choix des livres, la rareté des éditions et l'élégance des reliures. Je cherchai à me lier avec les hommes les plus distingués par leur vie passée, ou par leurs ouvrages, ou par leur ambition, ou par l'avenir que leur promettaient leur naissance, leurs relations, leurs talents. Placé ainsi par ma propre impulsion dans le vaste

1. Il y avait deux agents généraux du clergé. Ils avaient mission d'être, auprès du gouvernement les représentants des intérêts du clergé en ce qui avait trait à la recette et à l'emploi des deniers de l'Eglise, et au maintien de ses privilèges. Ils étaient élus pour cinq ans par les assemblées du clergé.

34 MÉMOIRES D L' l'HlNCK D K TALLE Y RAM).

cercle où brillaient si diversement tant d'hommes supérieurs, je me laissai aller à rorgucilleux plaisir de tenir de moi seul toute mon existence. J'eus même un moment fort doux lorsque, nonnnc par le roi à l'abbaye de Saint-Denis de Reims, je pus employer mes premiers revenus à payer au collège d'Harcourt une forte partie de ma pension qui y était due encore, et à m'acquitter envers M. Langlois des soins qu'il avait eus de moi dans mon enfance.

Le séminaire, la Sorbonne, m'avaient séparé de M. de Clioiseul-GoufTier. Des jeunes gens avec lesquels j'avais été élevé, il fut le premier que je tâchai de retrouver. Depuis que je ne l'avais vu. il s'était marié, il avait eu un ou deux enfants; et il s'était déjà fait remarquer dans le monde par un voyage difficile et curieux qui avait commencé sa réputation et qui détermina ensuite sa carrière.

J'aurai si souvent à parler de M. de Choiseul dans le courant de ma vie, que je dois céder au plaisir de le faire connaître. M. de Choiseul est né avec de Timagination, avec du talent; il a de l'instruction ; il parle et raconte bien; sa conversation est naturelle et abondante. Si dans sa jeunesse il avait moins admiré les belles phrases de M. de Buffon, il aurait pu être un écrivain distingué. On trouve qu'il fait trop de gestes; je suis de cet avis; quand il parle, cela l'aide; et comme tous les gens qui font beaucoup de gestes, il s'amuse de ce qu'il dit et se répète un peu. Sa vieillesse sera pénible pour les personnes qui la soigneront, parce que la vieillesse d'un talent ordinaire ne conserve que des formes. L'esprit seul rend la vieillesse aimable, parce qu'il donne à l'expérience un air de nouveauté et presque de découverte. Le caractère de M. de Choiseul est noble, bon, confiant, sincère

Il est aimant, facile et oublieux. Aussi est-il très bon père et très bon mari, quoiqu'il u"aille guère chez sa femme, ni chez ses enfants. Il a des amis, il les aiuie, il leur souhaite du bonheur, il leur ferait du bien, mais il se passe à merveille de les voir. Les affaires n'ont rempli qu'une petite partie de sa vie; il s'est créé des occupations qui lui suffisent. Le goût exquis et l'érudition qu'il a portés dans les arts, le placent parmi les amateurs les plus utiles et les plus distingués.

M. de Choiseul est l'homme que j'ai le plus aimé. Quoique dans le monde on ait souvent réuni les noms de M. de Choiseul, de M. de Narbonne^ et de l'abbé de Périgord^ notre liaison à l'un et à l'autre avec M. de Narbonnc avait moins le caractère de l'amitié. M. de Narbonne a ce genre d'esprit qui ne vise ({u'à l 'effet, qui est brillant ou nul, qui s'épuise dans un billet ou dans un bon mot. Il a une politesse sans nuances; sa gaîté compromet souvent le goût, et son caractère n'inspire pas la confiance qu'exigent des rapports intimes. On s'amusait plus avec lui qu'on ne s'y trouvait bien. Une sorte de grâce, que mieux que personne il sait donner à la camaraderie, lui a valu beaucoup de succès, surtout parmi les hommes spirituels et un peu vulgaires. Il plaisait moins aux hommes

1. Le comte Louis de Narbonne-Lara, né en 17ô5 à Colorno (duché de Parme) d'une très ancienne famille d'Espagne. Venu en France en 1760, il servit dans l'artillerie, puis dans les bureaux des affaires étrangères. Maréchal de camp en 1791, ministre de la guerre du 6 décembre 1791 au 10 mars 1792. Décrété d'accusation après le 10 Août, il put s'échapper et demeura à l'étranger. En 1803, il fut réintégré dans son grade, et nommé gouverneur de Raab, puis de Trieste. Ministre en Bavière, aide de camp de l'empereur, ambassadeur à Vienne (1813). II mourut peuaprès à Torgau. M. de Narbonne avait épousé mademoiselle de Montbulon, dont il eut deux filles.

2. C'est sous ce nom qu'était connu M. de Talleyrand dans sa jeunesse.

qui incîttaicnt du prix ;ï ce que dans notre jeunesse on appelait le bon ton. Si l'on citait les hommes qui avaient soupe tel jour chez la maréchale de Luxembourg', et qu'il y eût été, les noms de vingt personne? se seraient présentés avant le sien; chez Julie, il aurait été nommé le premier.

Ma chambre, où l'on se réunissait tous les matins et où l'on trouvait un déjeuner tel quel, offrait un singulier mélange : le duc deLauzun^, Panchaud^, Barthès^, l'abbé DelilleS Mirabeau^ Chamforf, Lauraguais% Dupont

1. Madeleine- Angélique de Neufville-Villeroi, petite-fille du maréchal duc de Villeroi, née en 1707, épousa en premières noces, le duc de Boufflers, mort en 1747. En 1750, elle se remaria avec le maréchal duc de Luxembourg et mourut en 1787.

2. Armand de Gontaut, comte de Biron, puis duc de Lauzun, né en 1747, entra au service, combattit en Corse, puis en Amérique. — Député de la noblesse du Quercy aux états généraux, il se rangea dans le parti du duc d'Orléans. Général en chef de l'armée du Rhin en 1792, puis de l'armée de Vendée, il fut accusé de trahison, arrêté et guillotiné en 1793.

3. Panchaud était un banquier genevois établi à Paris. Il a publié sur les finances de son temps un ouvrage intéressant intitulé: Réflexions sur l'état actuel du crédit de l'Angleterre et de la France (Paris 1781).

4. Joseph Barthès (1734-1806j, médecin et philosophe d'une grande réputation.

5. L'abbé Delille, né à Aigues-Perse (Auvergne) (1738-1813), un des poètes les plus connus du xviu" siècle. — Il était membre de l'Académie.

6. Honoré-Gabriel Riquelli de Mirabeau, le grand orateur de l'Assemblée constituante (1749-1791), fils du marquis de Mirabeau, l'économiste et l'agronome bien connu.

7. Sébastien Cliamfort (1741-1794), né prés de Clermont-Ferrand. Il fit plusieurs tragédies et des poésies qui lui valurent quelque faveur. Il était lié avec les principaux personnages de la Révolution, et travaillait avec Sieyès et Mirabeau. Décrété d'accusation en 1794, il se tua comme on venait l'arrêter.

8. Léon de Lauraguais, duc de Brancas (1733-1824). II se renferma toute sa vie dans l'étude des lettres et dans ses travaux scientifiques. Il fut membre de la Chambre des pairs en 1814.

do Nemours s Rulhière% Choiseul-Gouffier, Louis de Narbonne s'y rencontraient habituellement et toujours avec plaisir. On y parlait un peu de tout, et avec la plus i;fande liberté. C'étaient l'esprit et la mode du temps. Il y avait pour nous tous plaisir et instruction, en réalité quelque ambition eu perspective. C'étaient des matinées excellentes pour lesquelles je me sentirais encore du goût.

Les nouvelles du jour, les questions de politique, de commerce, d'administration, de finances, arrivaient toutes successivement dans la conversation. Une des choses dont on s'occupait le plus alors, était le traité de commerce de la France avec l'Angieterre qui venait d'être conclu''. J^es détails de cette grande question intéressaient particulièrement les hommes instruits tels quePanchaud, Dupont de Nemours, etc.; nous autres ignorants, mais un peu amateurs, comme Lauzun, Barthès, Choiseul et moi, nous nous en tenions aux généralités. Je désire consigner ici ce qui me reste de ces

1. Pierre Dupont de Nemours (1739-1817), l'un des plus fervents adeptes de l'école plivsiocralic|ue. Il fut conseiller d'Etat et commissaire général du commerce sous Galonné. Député aux états généraux. Emprisonné sous la Terreur, il fut sauvé par le 9 thermidor. Membre du conseil des Cinq- Cents. Il vécut dans la retraite sous l'empire, émigra en 1815 et mourut en Amériiiue.

2. Claude Rulhière, né à Bondy, près de Paris, en 1735, fut aide de camp du maréchal de Richelieu. Plus tard, M. de Breteuil l'emmena comme secrétaire à Pétersbourg (1760). 11 assista à la révolution de 1762 et entreprit de la raconter. Cet ouvrage, les Révolutions de Russie, eut un tel succès que son auteur fut désigné pour écrire une histoire de Pologne destinée à l'instruction du dauphin. Membre de l'Académie en 1787, il mourut trois ans après.

3. C'est le traité du 26 septembre 1786 signé sous le ministère de Vergennes, en exécution de l'article 18 du traité de Versailles de 1783. II souleva de nombreuses critiques ; on accusa Vergennes d'avoir sacrifié nos manufactures.

discussions, parce qu'elles apparlieiinent à un ordre d'idées si difFérent de ce que j'ai vu depuis, qu'il me paraît utile d'en conserver la trace. Et pour cela, je réunis dans un seul aperçu ce qui se passa à cet égard dans le cours de plusieurs années.

Les cabinets de Versailles et de Londres étaient pénétrés de l'avantage réciproque qui devait résulter de relations commerciales franchement établies. Aucune époque de l'histoire ne présentait une occasion aussi favorable. Depuis la paix de 1763 ' les antipalliies nationales paraissaient éteintes, et aussitôt après la reconnaissance de l'indépendance de l'Amérique par l'Angleterre, des communications fréquentes entre la France et la Grande-Bretagne avaient détruit, en partie, bien des répugnances. Le goût réciproque se montrait; il n'était plus question que de le fixer et de le rendre respectivement utile. Les deux gouvernements nommèrent des plénipotentiaires pour traiter cette grande affaire.

On se rappelait en Angleterre que mylord Bolingbroke^, après avoir conclu le traité d'Utrecht, avait eu l'idée de faire un traité de commerce avec la France. Ce projet, dans lequel il avait échoué, avait été un des motifs ou un des prétextes de la persécution qu'il avait éprouvée de la part des whigs. Les raisons alléguées alors contre un traité de connnerce avec la France pouvaient être plausibles. Les mœurs anglaises étaient

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