‹ Mémoires. Publiés avec une préface et des notes par le duc de BroglieChapitre 20 sur 79 · Ouvrage de Rulhière · texte numérisé non relu

Ouvrage de Rulhière

talion. J'étais à cet égard comme un honnnc dont parlait le chevalier de Chastelliix^ : a. Il a sûrement beaucoup cVesprit, disait-il, je ne le connais pas, mais il va cJiez madame Geoffrin. »

J'avais remarqué aussi qu'il y avait quelque avantage, lorsqu'on ne voulait pas se faire classer parmi les habitués des maisons ouvertes, et rester ainsi confondu avec la foule, à montrer de l'éloignement, de l'opposition même pour quelque personne marquante dans l'ojjinion. J'avais choisi pour cela M. Nccker. Je m'étais refusé à toutes les propositions qui m'avaient été faites daller chez lui. Je disais assez hardiment qu'il n'était ni bon ministre des iînanccs, ni homme d'État ; qu'il avait pou d'idées, qu'il n'avait point de principes d'administration, que ses emprunts étaient mal faits, chers et nuisibles à la morale publitpie : mal faits, parce qu'ils ne portaient point avec eux de principes d'extinction ; chers, parce que le taux des effets publics n'exigeait pas un prix aussi élevé que celui auquel il empruntait, ni des facilités pareilles à celles qui, pour faire la fortune de la maison Girardot et de la maison Germani, étaient accordées à trente tètes genevoises ; — nuisibles à la morale publique, parce que ses emprunts viagers créaient une espèce d'égoïsme qu'on ne trouve que depuis M. A'ecker dans la généralité des mœurs françaises. Je disais qu'il parlait mal et qu'il ne savait pas discuter, que jamais il n'était simple; je disais que la faiblesse d'organes qui faisait qu'il était dans un état de crainte continuelle, influait sur toutes les facultés de son âme. Je disais

1. Lectievalier deChastellux (1734-1788), lieutenant général, se distingua dans la campagne d'Amérique. Quelques comédies assez insignifiantes lui valurent un fauteuil à l'Académie (1775).

que son orgueil ne venait pas de son caractère, mais plutôt d'un travers de son esprit et d'un défaut de goût ; — je disais qu'avec sa coiffure bizarre, sa tête haute, son corps gros, grand et uniforme, son air inattentif, son maintien dédaigneux, son emploi de maximes qu'il tirait péniblement de son laboratoire, il avait l'air dun charlatan. Je disais, je crois, mille autres choses encore qu'il serait inutile de répéter, parce que aujourd'hui elles sont dans la bouche de tout le monde.

La maison de madame de Montesson qui se tenait tout à l'extrémité de la décence, était singulièrement agréable. Pour amuser M. le duc d'Orléans, madame de Montesson faisait jouer par sa société quelques pièces qu'elle savait devoir lui plaire; et pour non pas l'amuser, mais l'intéresser davantage, elle en avait elle-même composé plusieurs. Sur son théâtre, il y avait pour le clergé un peu dissipé, une loge dans laquelle M. l'arehevéque de Toulouse', M. l'évêque de Rodez ^ M. l'archevêque de Narbonne^ M, l'évêque de Comminges* m'avaient fait admettre.

La curiosité, beaucoup plus qu'un goût décidé pour la musique, me conduisait aussi à tous les savants et ennuyeux concerts qu'on donnait alors, soit chez M. le comte de Roche-

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