M. de Dillon
4. Charles dOsmond de Médavy, né en 1723, évêque de Comminges (176^-1785).
50 MÉMOIRES DU PRINCE DE TALLEYUANl».
cliouarl, soit chez M. d'Albarel, soit chez iiKuiame Lebrun'. Je me gardais bien d'avoir une opinion sur la musique française ou sur la musique italienne, ou sur celle de Gluck. J'étais trop jeune pour raisonner mes jouissances. Si cependant il avait fallu avoir un avis, j'aurais été porté à dire que la musique n'étant en général qu'un langage qui exprime d'une manière idéale les sensations et même les sentiments que nous éprouvons, chaque nation doit avoir un genre de musique qui lui est propre et qu'elle est appelée par ses organes à préférer à tous les autres. Mais mon ignorance me préserva, et je n'ai eu sur cette grande affaire de querelle avec personne.
La position (pie j'avais prise dans le monde donnait une sorte d'éclat à mon agence ; je la faisais à j)eu près seul, parce qu'une aventure un peu trop publique avait ôté à l'abbé de Boisgelin S mon collègue, la confiance du clergé, dès les premiers mois de nos fondions. Son indolence naturelle, sa passion pour madame de Cavanae (fameuse lorsipi'elle portait le nom de niadenioiseile de Uonians, et {larce (ju'elle était la mère de l'abbé de Hourbon'') l'avaient délerniiné aisément à se reposer sur moi de tout le travail.
1. .Mario-Loiiiso Viirôe-Lebruii, née en 1755, fut un des peintres les plus célèbres du xviir siècle. Elle quitta la France en 1789 et fut reçue avec distinction dans la plupart des cours étrangères. Elle mourut en 184"2. Elle a laissé des Méiiiuircs très intéressants,
2. L'abbé de Boisgeiin était un cousin du cardinal-archevêque. Il périt en 1191 dans les massacres de seplembre.
3. niadenioiseile de Romans eut de Louis .W un lils qui fut baptisé sous le nom de Bourbon, ce qui ne se fit pour aucun autre enfant naturel du roi. Toutefois, elle ne parvint pas à le faire légitimer. 11 fut connu plus tard sous le nom d'abbé de Bourbon, et mourut sous le règne de Louis \VI. Mademoiselle de Romans épousa plus tard M. de Cavanae. (^■oir les Mcinuires de madame Canipan, t. 111.)
Je m'étais entouré de personnes instruites et dun bon esprit, de M. Mannay^ depuis évèquo de Trêves; de M. Bourlier% plus tard évoque d'Evreux; de M. Duvoisin"", qui devint évêque de Nantes, et de M. des Renaudes' qui n'était pas sur la même ligne. Je me plais à reconnaître toutes les marques d'amitié que m'ont données M.Nf. Alannay, Bourlier et Duvoisin avec lesquels j'ai été heureux de me retrouver à toutes les époques de ma vie. M. desHenaudes m'a quitté pour entrer chez le secrétaire d'l-]tal Maret^, son genre de talent trouvant dans cette administration un enqjloi habituel pouvait le conduire promptement à la fortune: c'était un homme assez habile à mettre en œuvre les idées des autres.
1. Chnrlcs llannay, né à Champoix (l'iiy-de Dôme), en 17'»j, évêque de Trêves en 1802.
2. Jean-Baptiste, cunite Buurlier, né à Dijon en 1731. 11 entra dans les ordres et prêta serment à la cunstilulion civile. K\êiiue d'Evreux en 1802, député au Corps létçis'alif, sénateur en 1812, pair de France sous la Restauration, il mourut en 1821.
3. Jean-Baptiste, baron Duvoisin, né à Langres en 174'(, fut professeur en Sorbonne, promoteur de rollicialilé de l'aris, grand vicaire doLaon. H fui exilé en 1792 comme prêtre réfractairc. Nommé é\êque de Nantes en 1802, il fut mêlé aux dissensions de l'empereur avec le Saint-Siè},'e. 11 mourut en 1813.
4. Martial Borge des Ilenaudes, né à Tulle en 1753, fut j^Tand vicaire de M. de Tallcyrand à Autun, et l'assista en qualité de sous-diacre à la messe de la Fédération. 11 était l'Iiomme de conliancc de Tallcyrand qui, dit-on, se décliarf^eait sur lui du soin de composer ses discours. Le rapport sur l'instruction publique est entièrement son œuvre. Sous le consulat, des Renaudes lut nommé tribun. Fliminé en 1802, il fut plus tard nommé censeur, et consersa ces fonctions sous la Restauration. 11 mourut en 1825.
5. Uugues Maret, né à Dijon en 17G3, avocat au parlement de Bourgogne. Envoyé à Naples en 1792, il fut enlevé par les Autricliiens et fut remis en liberté en 1795, par suite d'un échange avec la duchesse d'.4ngoulême. Ministre secrétaire d'État en 180i, il fut ministre des allaires étrangères en 1811, et créé duc de Bassano; ministre de la guerre (1813). Il fut exilé en 1815; pair de France en 1831, il fut un instant président du conseil (novembre 1834). 11 mourut en 1839.
Je cherchais, en conservant cependant des ménagements convenables, à ne pas être nniquement agent général du clergé; et pour cela je m'occupai particulièrement de travaux qui, sans être dans mes devoirs, n'étaient point trop étrangers aux fonctions que je remplissais.
La suppression des loteries était une de mes pensées favorites ; j'avais calculé toutes les chances et toutes les conséquences de cet établissement désastreux. J'observais en môme temps que le clergé, attaqué et raillé par les philosophes, perdait chaque jour de sa considération. Je voulais lui en rendre, et, pour cela, le montrer au peuple comme le protecteur de la grande morale. En engageant le clergé à lui faire quelques sacrifices pécuniaires, j'aurais donc servi, non seulement les mœurs publiques, jnais l'ordre même dans lequel je m'étais soumis à entrer.
Je voulais que le clergé proposât d'acheter au gouvernement la loterie royale pour la supprimer ; c'est-à-dire qu'il s'engageât à fournir annuellement, par un don gratuit régulier, ce que la loterie produisait de revenu pour le trésor royal. Le mémoire à présenter au roi pour lui demander de proscrire cette institution funeste aurait pu être superbe : j'aurais été bien heureux de le faire ^
Les membres du clergé, sur lesquels je comptais davantage pour appuyer ma proposition, s'y refusèrent. Je dois remar([iier que mes premières armes en politique n'ont pas été heureuses, et j'ose l'attribuer à ce qu'elles étaient d'une
1. Pendant longtemps les loteries constituèrent en France un revenu pour l'État. Il percevait des droits sur celles qu'il protégeait, et en organisait lui-mênae. L'arrêt du conseil du 30 juin 1776 créa la loterie royale de France. Celle-ci supprimée en l'an II, rétablie en l'an VI, ne fut définitivement abolie qu'en 1836, en exécution de la loi des finances de 1832.
trempe trop forte pour les hommes avec qui je voulais m'en servir. L'amélioration du sorl des curés fixée par Fédit de 1768 me paraissait bien loin d'être suffisante ^ Il fallait engager le clergé à proposer quelque augmentation; et pour ne point trop heurter l'intérêt des gros décimateurs, je suivis la marche qu'employèrent M. de Malesherbes et M. de Rulhière lorsqu'ils plaidèrent la cause des protestants. Pour arriver à leur but, ils soutenaient l'un et l'autre, que l'on n'avait pas exécuté ce que Louis XIV avait voulu faire. Je soutins de môme que le principe sur lequel on avait établi la nouvelle fixation des portions congrues, avait été violé en ne les portant qu'à cinq cents francs. Je m'étais attaché à ne demander que le redressement d'une erreur dont le clergé, disais-je, désirerait sûrement d'être averti. D'après la valeur du marc d'argent, dont je suivais la progression, et sa proportion avec celle des denrées, l'augmentation pour être juste aurait dû être portée à sept cent cinquante francs. 11 faudrait aujourd'hui mille francs au moins pour obtenir ce que ces sept cent cinquante francs auraient alors largement payé. Je ne réussis point. Les portions congrues restèrent à cinq cents francs et aujourd'hui je les crois encore à peu près au même taux.
1. Le bas clergé s'était toujours plaint de n'avoir pas de quoi vivre, au lieu que les évêques et les abbés commandalaires jouissaient de revenus considérables. A différentes époques, le gouvernement était intervenu pour améliorer leur sort. Un édit de 1768 assurait un minimum de 500 livres au curé et de 200 au vicaire. En 1778, le premier reçut 700 livres, et le second 250 puis 350 livres (1785). C'était là la portion congrue; en regard, il convient de citer le cbiffre de rentes de certains gros décimateurs qui, souvent, retenaient pour eux la moitié, parfois même les trois quarts du produit des dîmes. L'abbé de Clairvaux louchait ainsi 400 000 livres par an ; le cardinal de Rohan, 1 million; les Bénédictins de Cluny, 1 800 000 ; les Bénédictins de Saint-Maur, au nombre de 1672, 8 millions; et ce ne sont pas là des exceptions.
Un autre de mes essais ne fut pas plus heureux. Un voyage que j'avais fait en Bretagne m'avait fait remarquer qu'il y avait dans le pays une quantité de femmes qui n'étaient ni filles, ni mariées, ni veuves. Elles avaient, à une époque de leur vie, épousé des matelots qui n'étaient pas revenus, et dont la mort n'était pas constatée. La loi s'opposait à ce qu'elles pussent se remarier. Je me servis de toute la théologie qui, lorsqu'on est un peu entendu, ne manque pas de souplesse, pour établir qu'au bout de tel nombre d'années, suffisant pour qu'il n'y ait pas de désordre social, ces pauvres femmes pouvaient, comme on dit, convoler à de secondes noces. Mon mémoire fut remis à M. de Castries qui crut devoir consulter son ami, l'évêque d'Arras^ Celui-ci vit dans sa théologie que cela ne lui serait bon à rien ; en conséquence, il se plaça dans une grande rigueur. On jeta mon mémoire au feu, et il n'a fallu rien moins que la Révolution pour que toutes ces Bretonnes, ijui, je pense, avaient un peu vieilli, pussent se remarier.
Les soins que je donnais aux affaires particulières du clergé, et le succès de quelques-uns de mes rapports au conseil des parties % faisaient que l'on me passait toutes les petites entre-
1. Louis de Conziè, né en 1732, entra d'abord au serviceet futofficier de dragons. Ayant embrassé la carrière ecclésiastique, il fut nommé évèque de Saint-Omer (1766), d'Arras (1769). Violent adversaire de la Révolution, il refusa de siéger aux états généraux, et passa en Angleterre. Il mourut en 1804 à Londres.
2. Le conseil des parties était une section du conseil d'État, ou conseil du roi, le grand corps administratif du royaume. 11 jugeait les conflits de juridiction, interprélait les lois et ordonnances, et connaissait des procès que le roi « avait jugé bon d'évoquer en son conseil ». Il était composé du chancelier président, de vingt-six conseillers ordinaires et de seize conseillers de semestre.
prises d'utilité générale que je tâchais de faire entrer dans mes devoirs. On disait : C'est de la jeunesse ; avec un peu d'usage, cela passera. Enhardi par les dispositions bienveillantes que je voyais pour moi, je me jetai dans une affaire que je faisais tenir par un fd à l'intérêt du clergé, et qui, dans la vérité, lui était fort étrangère. M. d'Ormesson ^, très honnête homme, mais l'un des plus pauvres contrôleurs généraux du siècle dernier, avait fait une telle suite de mauvaises opérations, que le gouvernement n'avait plus ni argent ni crédit. L'inquiétude était générale; on se portait en foule à la caisse d'escompte, qui, gouvernée uniquement par l'intérêt de quelques banquiers, aima mieux solliciter un arrêt de surséance que de diminuer ses escomptes. M. d'Ormesson avait accordé l'arrêt que demandait l'administration de la caisse. Les billets, devenus forcés, allaient nécessairement perdre de leur valeur ^ La caisse du clergé en avait un grand nombre; des motifs de surveillance que je mis en
1. Henri Lefèvre d'Ormesson appartenait à une vieille et illustre famille de robe. Il naquit en 1751, fut conseiller au parlement et intendant des finances; appelé au contrôle ^'ènéral en 1783, il échoua complètement dans cette tàclie et fut remplacé par Galonné. Il fut élu maire de Paris en 1792, mais il déclina ces fonctions. Il fut, plus tard, administrateur du département de la Seine, et mourut en 1807.
2. L'ordonnance du 24 mars 1776 autorisa la création d'une banque nommée caisse d'escompte qui, sans privilège exclusif, prêtait au commerce de l'argent à 4 p. 100. En 1783, le trésor se trouvant dans une situation des plus critiques, M. d'Ormesson se fit prêter secrètement six millions par cette caisse. Le secret fut éventé. Les porteurs de billets s'inquiétèrent et voulurent se faire rembourser. D'Ormesson autorisa la caisse à suspendre pendant trois mois le payement en numéraire des billets de plus de trois cents livres, et donna cours forcé aux billets. La panique augmenta; le payement des arrérages faillit être suspendu. Galonné supprima le cours forcé; les banquiers avancèrent à la caisse les sommes nécessaires à ses remboursements ; son crédit se rétablit, et elle reprit la plus grande faveur.
avant me firent arriver aux premières assemblées des actionnaires. Les hommes éclairés pensaient avec raison que le règlement ancien était insuffisant. Une commission fut nommée pour l'examiner; on en fit un nouveau, et je fus choisi pour en faire le rapport à l'assemblée générale.
C'était la première fois que je paraissais sur le théâtre des affaires proprement dites. Je fis précéder le rapport dont j'étais chargé, d'un discours dans lequel je m'attachai à développer tous les avantages du crédit public; j'en démontrai fimportance; j'établis que tout était possible à qui possédait un grand crédit; que le crédit seul pouvait suffire à tous les besoins du commerce, des grands établissements d'exploitation, des manufactures, etc. Après avoir exposé tous les avantages du crédit, je parlais des moyens de l'obtenir et de le conserver. Je me souviens que, dans cet article, je m'étais tellement plu à faire connaître toutes les susceptibilités du crédit, que j'avais employé une foule d'expressions qui ne sont en usage que pour peindre les sentiments les plus timides et les plus délicats. Un vieux banquier, nommé Rillet, Genevois renforcé, qui m'écoutait avec attention, apprit avec un plaisir extrême, qu'il exprimait avec les gestes les plus grossiers, qu'en payant exactement ses lettres de change, il faisait quelque chose de si beau, qu'on ne pouvait bien le rendre qu'en employant le langage de l'imagination; il vint à moi et me pria, en me serrant les mains, de lui laisser copier cette partie de mon discours. Son enthousiasme me devint utile, car il répétait si mal ce que je venais de dire que je le trouvai tout à fait déplacé et que je le retranchai à l'impression.
Des avantages du crédit, des moyens de l'obtenir, j'en venais
enfin aux institutions particulières qui facilitent, accélèrent et simplifient tous ses mouvements en hâtant et assurant sa marche.
La plus importante de ces institutions était une banque, dont le premier objet devait être de maintenir le bas prix de l'argent, et de fournir avec abondance à tous les besoins de la circulation. La crise que venait d'éprouver la caisse d'escompte exigeait de grands changements à son régime; ils furent tous adoptés. Le seul article qui éprouva quelque difficulté fut celui où je proposai qu'on ne composât pas l'assemblée d'autant de banquiers, parce que leur intérêt personnel était opposé à celui de l'établissement qu'ils étaient appelés à conduire; mais comme la plus grande partie des actions était entre les mains des banquiers de Paris, on prévit que l'article serait bientôt éludé et on l'adopta.
Je suis bien long : mais on parle de ses souvenirs comme on parle de ce qu'on aime; et puis, bien ou mal, j"ai eu, en commençant cet écrit, l'intention de faire connaître franchement mon opinion sur tout ce qui, dans le cours de ma vie, ou comme acte d'administration, ou comme projet accrédité, a fixé pendant quelque temps mon attention, et aussi l'attention publique.
Les objets de genres différents dont je m'étais occupé, attiraient sur moi les regards des personnes qui, par métier, étaient au courant de toutes les ambitions nouvelles. Foulon',
1. Joseph-François Foulon, né à Sauniur en 1715. 11 fut commissaire des guerres sous le ministère de M. de Belle-Isle. Nommé intendant général des armées des maréchaux de Broglie et de Soubise, il fut ensuile intendant des finances (1771). En 1789, il était conseiller d'Etat, et fut chargé de l'administration des troupes destinées à agir contre Paris. Au 14 juillet, craignant pour sa vie, il voulut s'enfuir. Mais, arrêté à quatre lieues de Paris, il y fut ramené et traîné à l'Hùtel de ville, où on l'assassina.
Pancliaud, Saintc-Foy S Favier*, Daudé me recherchaient, et m'annonçaient comme devant un jour appartenir aux grandes afTaircs. H y avait quelque danger à être trop Hé avec eux; il était bon aussi de les avoir pour soi. Mais il fallait pour arriver convenablement, être ])orté par le suffrage de la bonne compagnie, aux places auxquelles on pouvait prétendre. Du reste, je n'étais pas pressé; je m'instruisais; je faisais des voyages; j'avais cherché à prendre une idée des pays d'états', €t je m'étais aisément persuadé que celui de Bretagne, où était madame de Girac*, belle-sœur de levêque de