‹ Mémoires. Publiés avec une préface et des notes par le duc de BroglieChapitre 23 sur 79 · Agent diplomatique et secrétaire du comte d'Artois · texte numérisé non relu

Agent diplomatique et secrétaire du comte d'Artois

2. Jean-Louis Favier, né en 1711, fut syndic général des états du Languedoc. Il entra ensuite dans la diplomatie et devint un des principaux agents secret-; de Louis XV. Arrêté à Hambourg sur l'ordre du duc d'Aiguillon, et conduit à la Bastille, il y resta jusqu'à l'avènement de Louis XVI. Il mourut en 1784. Favier a laissé île nombreux écrits politiques. Le plus important : Réflexions contre le traité de I7'66, fut composé, dit-on, pour M. d'Argenson.

3. On connaît la diflérence qui existait entre les pays d'états et les pays d'élection. Les premiers avaient conservé le droit de se faire imposer par leurs états provinciaux (Bretagne, Bourgogne, Languedoc, Daupbiné, Franche-Comté, Lorraine, etc.) Les au'rcs étaient ceux qui, privés détats provinciaux, étaient imposés d'office par les e/î«, agents ainsi nommés depuis que les états généraux de 1356 les avaient réellement élus, et qui avaient :gardé ce nom, bien qu'ils fussent depuis longtemps nommés par le roi.

4. Le nom de madame de Girac me rappelle qu'un jour, dans sa •chambre où elle était malade, on faisait à la fin de la soirée des boutsrimés, et que l'on proposa ceux-ci : jolie, folie, sourit, traces, esprit, giûces. On me pressa de les remplir ; je dis que je n'avais jamais fait de vers. On ne m'en donna pas moins un crayon. Le second vers qui me vint, et qui ■est presque l'histoire de ma vie, m'engagea à écrire sur une carte :

Et que me fait à moi qu'on soit belle ou jolie,

A moi qui, par raison, ai fait une folie?

.fe ne puis que gémir lorsque tout me sourit.

Et laustère vertu qui partout suit mes traces,

A peine me permet les plaisirs de l'esprit,

Lorsque mon cœur ému veille au chevet des grâces.

(Xotc du prince de Talleyrand).

Rennes ^ m'instruirait davantage. J'y fis plusieurs voyages. J'avais suffisamment de réputation, point assez de connaissance du monde, et je voyais avec plaisir que j'avais devant moi encore quelques années à me laisser entraîner à tous les mouvements de la société, sans être obligé de faire aucune des combinaisons qu'exige une ambition réglée.

Tous les prétendants aux ministères avaient chacun à leur disposition quelques maisons principales de Paris, dont ils faisaient les opinions et le langage. La maison de madame de Montesson appartenait à M. l'archevêque de Toulouse, qui partageait avec M. Necker celle de madame de Beauvau^ C'était chez madame de Polignac ' et à l'hôtel de Luynes que M. de Galonné trouvait ses appuis. L'évêque d'Arras venait après M. Xecker chez madame de Blol' et chez M. de Castries. M. de Fleury était porté par madame de Brionne. Le baron

1. François Bareaude Girac, né à Angoulême(i732), fut vicaire général de cette ville, puis évèque de Saint-Brieuc (1766), et de Rennes (1769). 11 refusa le serment en 1791 et s'exila. Revenu en France sous le consulat, il mourut en 1820 chanoine de Saint-Denis.

2. Marie-Sylvie de Rohan-Chabot, née en 1729, mariée en premières noces à Jean-Baptiste de Clermont d'Amboise, marquis de Renel ; et en deuxièmes noces (1764) à Charles Just, prince de Beauvau-Craon, grand d'Espagne, maréchal de France.

3. Gabrielle de Polastron épousa en 1749 le comte Jules de Polignac créé duc en 1780. Elle fut longtem|ts l'amie de Marie-Antoinette. Son salon était le centre du parti de la reine ; elle devint gouvernante des Enfants de France. Elle émigra dès le 14 juillet et mourut peu après à Vienne, en laissant deux lils dont l'un fut le ministre de Charles X.

4. Pauline Charpentier d'Ennery, née vers 1733, épousa en 1749, ■Gilbert de Chauvigny, comte de B!ot, maréchal de camp. — Elle était ■dame de compagnie de la duchesse d'Orléans.

de Bretcuil ^ était le second dans beaucoup de maisons, le premier nulle part. M. de Soubise'^ protégeait Foulon. L'hôtel du Cliàtelct avait son ambition personnelle et rêvait M. le duc de Choiseul . Madame de la Reynière était un peu à tout le monde, excepté à M. Necker. Les Noailles disaient du bien de M, de Meilhan '', mais le classaient d'une manière secondaire. J'allais à peu près partout, et pour un esprit tant soit peu porté à l'observation, c'était un spectacle curieux, pendant les dix années dont je parle, que celui de la grande société. Les prétentions avaient déplacé tout le monde. Delille dînait chez madame de Polignac avec la reine ; l'abbé de Balivière jouait avec M. le comte d'Artois; M. de Vianes serrait la main de M, de Liancourt ; Chamfort prenait le bras de M. de Vaudreuil; La Vaupallière, Travanet, Clialabre, allaient au voyage de

1. Louis-Auguste Le Tonnellier, baron de Breteuil, né en 1738 à Preuilly (Touraiiie) entra tout jeune aux affaires étrangères. Ministre à Cologne il futinitié à la diplomatie secrète du roi. Ambassadeur à Pétersbourg (1760). Revenu en France il fut nommé ministre d'Etat, puis secrétaire d'Etat de la maison du roi et de Paris (1783). 11 reparut un instant aux affaires en 1789, émigra en 1790 avec un pouvoir du roi pour négocier avec les souverains étrangers. Revenu en France en 1802, il mourut en 1807.

2. Charles de Rohan, prince de Soubise, né en 1715, lieutenant général en 174'^. Maréchal de France et ministre d'Etat (1758). 11 mourut en 1787. — Il fut marié trois fois: 1° à Anne de la Tour d'Auvergne, princesse de Rouillon, morte en 1739 laissant une fille qui épousa le prince de Condé; 2° à la princesse Thérèse de Savoie-Carignan; 3" à la princesse Christine de Hesse-Rhinfeld.

3. Gabriel Sénac de Meilhan, né en 1733, fut d'abord maître des requêtes, puis intendant de l'Aunis, de Provence (où les allées de Meilhan à Marseille ont gardé son souvenir), enfin du Ilainaut. Intendant général de la guerre (1775), il émigra en 1791, séjourna en Russie sur l'invitation de Catherine, et mourut à Vienne en 1803. Sénac de Meilhan a beaucoup écrit. Deux ouvrages ont fondé sa réputation : les Considérations sur fesprit et les mœurs (1787); — du Gouvernement, des mœurs et dei conditions en France avant la Révolution (1795).

Marly, soupaient à Versailles chez madame de Lamballe^ Le jeuetle bel esprit avaient tout nivelé. Les carrières, ce grand soutien de la hiérarchie et du bon ordre, se détruisaient. Tous les jeunes gens se croyaient propres à gouverner. On critiquait toutes les opérations des ministres. Ce que faisaient personnellement le roi et la reine était soumis à la discussion et presque toujours à l'improbation des salons de Paris. Les jeunes femmes parlaient pertinemment de toutes les parties de l'administration.

Je me rappelle qu'à un bal, entre deux contredanses, madame de Staël '^ apprenait à M. de Surgère ' ce que c'était que le domaine d'Occident; madame de Blot avait une opinion sur tous les officiers de la marine française; madame de Simiane*

1. Marie-Thérèse-Loiiise de Savoie-Carignan, princesse de Lamballe, était la llllc du prince Victor de Savoie-Carignan. Née en 1749, elle épousa en 1767 le prince de Lamballe, fils du duc de Penthièvre. Demeurée veuve l'année suivante, elle passa une p:irtie de sa vie auprès de la reine, qui la nomma surintendante de sa maison. Arrêtée après le 10 Août, elle fut massacrée le 2 septembre.

2. Anne-Louise Necker, baronne de Staël, née à Paris en 1766, était la fille de Necker. Elle se trouva de bonne heure en relation avec tous les gens distingués et les savants de l'époque. A vingt ans, elle épousa le baron de Staël-Holstein, ambassadeur de Suède. Madame de Staël vécut à Paris pendant toute la durée de la Révolution, s'occupant activement des affaires publiques. Elle fut exilée par le premier consul. Confinée à Coppet avec interdiction d'en sortir, elle put s'échapper au bout de huit mois de demi-captiv'té; alla à Vienne, à Moscou, à Pétersbourg, à Stockholm, à Londres. Revenue en France avec la Restauration, elle mourut le 15 juillet 1817.

3. Le vicomte Jean-François de La Rochefoucauld, comte de Surgère, qui ne fut connu que sous ce dernier nom, était le fils du marquis de Surgére, lieutenant général. Il publia sous le litre de Ramassis, plusieurs traités de morale (3 vol. in-12), 1734-1788.

4. Adélaïde de Damas, mariée en 1777 au comte Charles de Simiane, mestre de camp, gentilhomme de Monsieur.

trouvait qu'il ne fallait point meltre de droits sur les tabacs de Virginie. Le chevalier de Boufflers^ qui avait, quelques lettres du prince Henri de Prusse^ dans son petit portefeuille, disait que la France ne reprendrait sa prépondérance politique qu'en abandonnant l'alliance de l'Autriche pour celle de la Prusse. « 11 y a bien plus d'instruction dans le parlement de Rouen que dans celui de Paris », disait madame d'Hénin^ « A la place du roi, moi je ferais... telle chose », disait M. de Poix *. « A la place de M. le comte d'Artois, je dirais : .. au roi ...» , disait Saint-Blancard ^ etc. Cet état de choses

1. Leclievalier deBouniers,néen 1738,futreçu à vingt-quatre ans chevalier de Malte. Maréchal de camp en 1784, il fut l'année suivante nommé gouverneur du Sénégal. Député aux états généraux en 1781, il fut un des membres du parti constitutionnel. Il émigra en 1792, et vécut à Bjrlia auprès du prince Henri de Prusse. Il revint en France en IfeOO et mourut en 1815. Le chevalier de Boudlers avait épousé en 1768 la princesse Lubomirska. Plus tard, à Berhn, il se remaria avec la veuve du marquis de Sabran. On a public la correspondance qu'il avait entretenue avec elle avant son mariage.

2. Le prince Henri de Prusse était frère du grand Frédéric. Il remporta de brillants succès durant la guerre de Sept ans. Très français de goût et de caractère, il venait souvent à Paris où il était reçu dans tous les salons. Il mourut en 1802.

3. Mademoiselle (!e Monconseil épousa en 1766, Charles d'Alsace de Hénin-Liétard, né en 1744, connu sous le nom de prince d'Hénin. Elle fut dame du palais de la reine.

4. Phihppe deNoailles-Mouchv, prince de Poix, pair de France et grand d'Espagne, né en 1752, fut maréchal de camp (1788). Député de la noblesse aux états généraux, il adopta les principes constitutionnels, et fut élu commandant de la garde nationale de Versaillei. Il émigra en 1791, revint en France en 1800 et vécut dans la retraite jusqu'à la Rcslauralion, Lieutenant général en 1814, il mourut en 1819.

b. Charles de Gontaut, marquis de Saint Blancard, né en 1752, était alors capitaine aux gardes frauçaises. 11 émigra en 1792 et commanda une brigade de l'armée de Condé. Revenu en France, il vécut dans la retraite jusqu'à la Restauration.

aurait changé en un moment, si le gouvernement eût été plus fort ou plus habile ; si le sérieux ne fût pas totalement sorti des mœurs ; si la reine, moins belle et surtout moins jolie, ne se fût pas laissé entraîner par tous les caprices de la mode. La grande facilité dans les souverains inspire plus d'amour que de respect, et au premier embarras l'amour passe. On essaye alors quelques coups d'autorité; mais il est trop clair que cet emploi de l'autorité n'est qu'un effort, et un effort ne dure pas. Le gouvernement, n'osant pas donner de la suite à ce qu'il entreprend, retombe nécessairement dans une fatale indolence. Arrive alors la grande ressource du changement des ministres ; on croit que c'est remédier à quelque chose ; c'est contenter telles maisons, c'est plaire à telles personnes et voilcà tout. La France avait l'air d'être composée d'un certain nombre de sociétés avec lesquelles le gouvernement comptait. Par tel choix, il en contentait une et il usait le crédit qu'elle pouvait avoir ; ensuite il se tournait vers une autre, dont il se servait de la même manière. Un tel état de chose pouvait-il durer ?

La puissance de ce qu'on appelle en France la société, a été prodigieuse dans les années qui ont précédé la Révolution et même dans tout le siècle dernier. Les formes légères et variées qui lui sont propres ont probablement empêclié nos historiens de remarquer l'origine, et de suivre les effets de ce résultat de la grande civihsation moderne ; j'y ai souvent pensé. Voici quelles sont mes idées à cet égard.

Dans les pays où la constitution se perd dans les nuages de l'histoire, rinlluence de la société doit être immense. Lursque l'origine de cette constitution est récente et, par conséquent, toujoursprésente, cette influence n'est rien. Nous voyons

qu'Athènes et Rome dans l'antiquité, l'Angleterre et les Etats- Unis d'Amérique dans les temps modernes, n'ont point eu, n'ont point de sociétés.

Le théâtre des anciens, Plutarque, les lettres de Cicéron, celles de Pline, la chronique de Suétone, ne nous en donnent aucune idée. A juger d^Athènes par les comédies d'Aristophane, ou par les fragments de celles de Ménandre, qui nous ont été conservés dans les heureuses imitations de Térence, on voit que les femmes vivaient dans une retraite absolue. Les intrigues d'amour ne roulent que sur des courtisanes ou sur des jeunes filles enlevées à leurs parents par des marchands d'esclaves .

Lorsque chacun prend part aux affaires de l'État, la place publique, le tribunal, la bourse, voilà les véritables lieux de réunion. Les imaginations ardentes donnaient quelques heures à l'atelier des artistes ou aux salons des courtisanes fameuses. Mais ce n'était pas leur manière de vivre, c'était leur amusement. Les Romains, essentiellement guerriers et conquérants, ont toujours repoussé tous les usages qui adoucissent et calment la vie. Si l'éloquence elle-même, qui fait une grande partie de leur gloire, ne fut pas bannie de Rome, c'est que dans le sénat elle servait à discuter les grands intérêts de l'État, et dans le forum, à défendre les biens et la vie des citoyens. On abandonnait même les arts, fruits de la conquête, à des esclaves ou à des affranchis. Les femmes, à Rome, ne quittaient jamais l'intérieur de leur maison ; il n'était permis qu'aux seules courtisanes de montrer f[uelque talent.

Le mélange des deux sexes dans la même société était inconnu des anciens, et il y a peu d'années qu'il était encore repoussé [lar les mo'urs de l'Angleterre et de l'Amérique.

Admis en France, il a formé le caractère essentiel et distinctif de la société. C'est sous le règne de François ^'^ que les femmes commencèrent à paraître à la cour. Leur présence eut une influence immédiate sur les mœurs, sur la politesse et sur le bon goût. L'Italie nous avait devancés dans tous les progrès de la civilisation sociale. Les cours de Xaples. de Ferrare. de Mantoue, le palais des Médicis, offraient déjà des modèles d'urbanité, de politesse, môme d'élégance. Les lettres y étaient en honneur, les beaux-arts étaient cultivés avec succès. Mais la situation politique de l'Italie^ les guerres dont elle était le théâtre, sa division en petits Etats, arrêtèrent les progrès que l'art pratique de la vie aurait pu faire.

Les carrousels, les tournois que l'on vit en France sous Henri 11, donnèrent plus d'éclat, plus de grâce et de noblesse à la galanterie, plus d'attrait pour la société, que ne l'avaient pu faire toutes les inspirations des poètes d'Italie.

La cour, sous le règne de Henri III, s'avilit en adoptant les habitudes frivoles et honteuses du souverain, et, de plus, les tristes agitations occasionnées par la réforme ne permirent pas au caractère de la nation de se développer.

Henri IV, après tous les premiers orages de sa vie, séparé de sa première femme et perpétuellement en querelle avec la seconde, n'eut point de cour. Son courage, sa vivacité, ses saillies heureuses, son langage simple, gai et brillant, n'exercèrent sur les ma:;urs de la nation qu'une influence personnelle.

Le cardinal de liiehelieu. après avoir attiré les grands

seigneurs à la cour, voulut attirer la cour chez lui. Pour y

parvenir, il ouvrit sa maison de Rueil aux hommes et aux

femmes dont l'esprit l'avait frappé davantage. C'est de là que

66 MH.MUir.KS l)L l'IilXCK 1)K TALLEYMAND.

date la première société qui se soit fait remarquer hors de la cour. La présence d'un pouvoir terrible lui ota une partie de l'agrément qu'elle pouvait avoir.

Une étincelle fit éclater le l'eu passager de la Fronde; cette guerre burlesque, qui n'avait d'autre but que de se livrer au plaisir de l'agitation, n"a été presque qu'une guerre de société.

Le chaos cessa à l'avènement de Louis XIV'. 11 appela l'ordre ; à sa voix, toutes les classes, tous les individus prirent, sans effort, sans violence, la place qui leur convenait. C'est à cette noble suboi'dination que nous devons lart des convenances, l'élégance des moeurs, la politesse exquise dont cette magnifique époque est empreinte. Une heureuse combinaison des qualités propres à chacim des deux sexes, et leur concours pour leur agrément commun, donnèrent à la société un éclat dont les Français se plairont toujours à recueillir les moindres détails. Le salon de madame de Sévigné est un des monuments de noti-e gloir<:'.

La société, sous Louis X\', eut toutes les faiblesses de son règne ; elle ouvrit son sanctuaire ; quelques hommes de lettres s'y introduisirent. D'abord la conversation, et aussi les ouvrages de goût, y gagnèrent. M. de Fontenelle et M. de Montesquieu, M. de Buffon, le président Hénault S M. de Mairan-, M. de Voltaire, tou-; élevés sous l'influence du siècle

1. Cliarles Hénault, né en 1685, fut reçu conseiller au parlement en 1706. Président de la chambre des enquêtes (1710), surintendant de la maison de la reine. Il entra à l'Académie en 1723. Il a laissé un abrégé de l'hislou'e de France qui eut un grand suc;ès, des poésies et des Mémoires publiés en 1855.

2. Jean-Jacques Dortous de Miiran, à la fois savant distingué et homme de lettres. Né en 1678 à Béziers, il entra à l'Académie des sciences en 1698, et à l'Académie française en 1743. Il mourut en 1770.

do Louis XIV, conservaient dans le monde ces égards, cette liberté, cette aisance noble qui ont fait le charme et l'illustration des réunions de Paris. Voilà les hauteurs où il fallait se tenir.

Mais sous le règne do Louis XVI tous les étages de la littérature se répandirent dans la société. Chacun se déplaça, la confusion se mit dans les rangs, les prétentions devinrent hardies et le sanctuaire fut violé. Alors l'esprit général de la société subit des modifications de tout genre. On voulail tout connaître, tout approfondir, tout juger. Les sentiments furent ri'inplacés par des idées philosophiques; les passions, par l'analyse du cœur humain; l'envie de plaire, par des oj)inions; les amusements, par des plans, des projets, etc.. Tout se dénatura. Je m'arrête, car je crains de faire trop |)resscntir la Révolution française, dont plusieurs aimées et beaucoup d'événements me séparent encore.

La querelle des Anglais avec leurs colonies venait d'éclater ^ Les philosophes avaient pris cette question dans toutes ses profondeurs. Ils mettaient dans la balance les droits des peuples et ceux des souverains. Les vieux militaires y voyaient une guerre; les jeunes gens, quelque chose de nouveau; les femmes, quelque chose d'aventureux; une politique petite, tracassière et imprévoyante rendait le gouvernement complice de toutes ces effervescences. Il avait toléré, ou plutôt permis, le départ de

1. La déclaration d'indépendance des États-Unis est du 4 mai 1776. — Le cabinet de Versailles reconnut la nouvelle république et signa avec elle un traité d'alliance (lévrier 1778). La rupture avec l'Angleterre est du 17 juin suivant.

68 Ml': MOI Ui: S DU PUINC.i; dk tallhyuand.

M. de la Fayette \ de M. de Gouvion\ de M. Duportail^ Le premier est le seul dont le nom soit resté. Dans un roman, on donne un esprit, un caractère distingué à un personnage principal; la fortune ne prend pas tant de soins: les hommes médiocres jouent un rôle dans de grands événements, uniquement parce qu'ils se sont trouvés là.

M. de la Fayette est d'une famille noble d'Auvergne, peu illustrée; sous Louis XIV. l'esprit d'une femme avait donné quelque éclat à son noiu. Il était entré dans le monde avec une grande fortune, et avait épousé une fdle de la maison de Noailles. Si quelque chose d'extraordinaire ne l'eût pas tiré des rangs, il serait resté terne toute sa vie. M. de la Fayette n'avait en lui que de

1. Gilbcrl Motier, marquis de La FayeUe, né en 1757 à Chavagnac près de Brioude. A vingt ans, il lit la campagne d'Amérique. — Membre de l'assemblée des notables en 1787. — Député aux états généraux. Le 15 juillet, il fut élu commandant général des gardes nationales de la Seine. Mis hors la loi après le 20 juia 1792, il dut s'enfuir, mais fut arrêté par les Autrichiens, et resta cinq ans enfermé àOlmiitz. — 11 ne joua aucun rôle sous l'empire. Député en 1814, il vota la déchéance de l'empereur. Également député sous la Restauration, il resta toujours dans l'opp isition. Elu chef des gardes nationales en 1830, il contribua à l'avènement de Louis-Pliilippc. Il mourut en 1S34.

2. Jean-Baptiste Gouvion fit la campagne d'Amérique omme officier du génie. Tiès attaché à La Fayette, il fut, en 1789, nommé major général de la garde nationale. Député de Paris en 1791, il donna sa démission en 1792, et fut tué à l'ennemi près de Maubeuge le 11 juin suivant.

3. Duportail fit la campagne d'Amérique comme officier du génie. Brigadier en 1783. Maréchal de camp et ministre de la guerre en 1790. — Violemment attaqué à l'Assemblée, il fut décrété d'accusation après le 10 Août. 11 resta caché pendant deux ans, puis gagna l'Amérique. Il revenait en Finance en 1802, quand il mourut en mer.

quoi arriver à son tour ; il est en deçà de la lip,ne où on est réputé un homme d'esprit. Dans son désir, dans ses moyens de se distinguer, il y a quelque chose d'appris. Ce qu'il fait n'a point l'air d'appartenir à sa propre nature ; on croit qu'il suit un conseil. Mallieureusement, personne ne se vantera de lui eu avoir donné à la grande époque de sa vie.

L'exemple de M. de la Fayette avait entraîné toute la partie brillante de la nation. La jeune noblesse française, enrôlée pour la cause de l'indépendance, s'attacha dans la suite aux principes qu'elle était allée défendre. Elle avait vu sortir d'une condition privée le chef d'un grand Etat; elle avait vu les hommes simples qui l'avaient secondé, entourés de la considération publique. De là à croire que les services rendus à la cause de la liberté sont les seuls titres véritables de distinction et de gloire, il y a bien près. Ces idées, transportées en France, y germèrent d'autant plus promptement que tous les prestiges, attaqués par les hommes inférieurs qui s'étaient introduits dans la société, allaient chaque jour s'évanouissant.

11 est probable que je reviendrai plusieurs fois dans le cours de cet écrit sur les réflexions auxquelles, cédant trop à l'ordre des temps, je me laisse maintenant aller; car elles se présenteront sûrement, et avec une application bien plus directe, lorsque je parlerai des premières années de la Révolution française.

L'intérêt pour la cause américaine était entretenu en France par le journal de toutes les délibérations du congrès publié toutes les semaines dans une feuille intitulée : le Courrier de r Europe. Ce journal, le premier, je crois, de nos journaux

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