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l'avenir. :M. le comte d'Artois persista, et M. de Talleyrand finit par lui dire : « Alors, Monseigneur, il ne reste donc plus à chacun de nous qu'à songer à ses propres intérêts, puisque le roi et les princes désertent les leurs, et ceux de la monarchie. — En e£fet, répliqua le prince, c'est ce que je vous conseille de faire. Quoiqu'il arrive, je ne pourrai vous blâmer; et comptez toujours sur mon amitié. » — M. le comte d'Artois émigra le lendemain.
Au mois d'avril 1814, M. de Talleyrand, devenu président du gouvernement provisoire, se trouva dans le cas d'annoncer à M. le comte d'Artois, qui était alors à Nancy attendant les événements, que Louis XVIII était appelé au trône, et que le prince était invité à se rendre à Paris, pour y prendre le gouvernement en quahté de lieutenant général du royaume. Il cliargea M. le baron de Vitrolles ^ de cette mission, et au moment du départ de celui-ci, pendant qu'on cachetait la dépêche pour le prince, il lui fit, en se promenant dans l'entresol de son hôtel de la rue Saint-Florentin, le récit de Fentrelien de la nuit du 16 juillet 1789, puis il lui dit : « Faites-moi le plaisir de demander à M. le comte d'Artois s'il se rappelle ce petit incident. »
M. de Vitrolles, après s'être acquitté de son important message, ne manqua pas de poser au prince la question de M. de Talleyrand; à quoi le comte d'Artois répondit: « — Je me rappelle parfaitement cette cii constance, et le récit de M. de Talleyrand est de tout point exact. »
1. Eugène d'Arnaud, baron de Vitrolles, est né en i77i au chàleau de ce nom en Provence. Sa famille était une des plus anciennes de ce pays. Il était petit-neveu de l'illustre bailli de SufTren. Il émigia en 1790 et entra comme volontaire à l'armée de Condé. 11 reviDt en France en 1797; après le 18 brumaire, il fut rayé de la liste des émigrés, grâce à l'intervention du général Bernadotle, qui avait été son professeur d'escrime alors qu'il était sergent au régiment de royal marine. M. de Vitrolles fut sous l'empire, maire et conseiller général. En 1812, il fut nommé inspecteur des bergeries, poste'qui venait d'être créé pour surveiller etfavcr sir l'élè\e dis mérinos en France. M. de Vitrolles prit la plus grande part à la première restauration. Peut-être est-ce lui qui déuda les souveiains alliés hésitants à marcher sur Puris, et qui provoqua ainsi la chute de l'empire. Ministre d'Etat en 18U, commissaire royal à Toulouse en i8fS, il y fut arrêté sur l'ordre de Napoléon, et resta en prison pendant la durée des Cent jours. Il fut membre c'e la Chambre introuvable, fut destitué en 1818 de sa charge de ministre. En 1827, Charles X le nomma ministre à Florence, puis pair de France en juillet 1830. M. de Vitrolles ne se rallia pas à la monarchie de juillet; il mourut dans la retraite en 1854. On connaît les intéressants Mémo.res qu'il a laissés sur la Restauration.
Averti que M. de VitroUcs avait raconté cette anecdote à plusieurs personnes, nous ciùmes devoir faire appel à sa mémoire et à sa loyauté. Pour justifier cetle expression de loyauté, il faut dire que M. de Yitrolles, à la suite de la révolution du mois de juillet 1830, avait cessé toute relation avec M. de Talleyrand, et s'exprimait très sévèrement sur son compte. C'est ce qui expliquera le ton d'hostilité et d'aigreur qui perce au travers de la lettre de M. de Vilrolles que nous allons insérer ici. Nous pensons que, pour le lecteur comme pour nous, cette hostilité ne fera que confirmer davantage la sincérité de M. de Vilrolles dans sa déclaration, et l'authenticité du passage des Mémoires de M. de Talleyrand. Les légères divergences qu'on remarquera entre le récit qui nous a été fait par M. de Talleyrand, et celui de la lettre de M. de Yitrolles, s'expliquent naturellement par l'effet du temps qui s'était écoulé, et qui a pu modifier les souvenirs des deux nairateurs. Le fait qui reste acquis c'est que M. de Talleyrand au mois de juillet 1789, croyait qu'on pouvait arrêter la marche révolutionnaire des événements, qu'il a eu le mérite de le dire, et le courage de proposer de s'en charger. Il n'est peut-être pas le seul qui s'en soit vanté plus tard ; nous pensons avoir constaté que lui, au moins, ne s'en vantait pas à tort.
Voici la lettre de M. de Vitrolles :
« il/, le baron de Vitrolles à M. de Dacourt.
» Paris, 6 avi-il 1852.
» Monsieur,
>; Vous avez attaché quelque prix au témoignage que je pourrais rendre sur une circonstance particulière de la vie de M, le prince de Talleyrand; je ne crois pas pouvoir mieux satisfaire à vos désirs qu'en transcrivant ici ce que j'en ai écrit il y a bien des années, dans une relation des événements de 181 i.
» Lorsque S. ^ï. l'empereur de Russie et M. le prince de Talleyrand eurent compris que la présence du Irère du roi revêtu des pouvoirs de lieutenant général du loyaume devenait nécessaire, et que je partais pour décider Monsieur à se rendre à Paris, j'avais eu plusieurs conférences à ce sujet avec le président du
\W MKMOIHES DU PUIXCE DE TALLEYRAXD.
gouvernement provisoire. Dans un dernier entretien, au moment du départ, nous avions traité les conditions et les formes de la réception de ^lonseigncur. Après un moment de silence, le prince de Talleyrand reprit avec son sourire caressant et d'un ton qui voulait être léger, et presque indifférent :
» Je vous prie de demander à ^I. le comte d'Artois, s'il se » rappelle la dernière occasion que j'ai eue de le voir : c'était au » mois de juillet 1789. La cour était à Marly. Trois ou quatre de » mes amis, frappés comme moi de la rapidité et de la violence >' du mouvement qui entraînait les esprits, nous résolûmes de » faire connaître au roi Louis XVI la véritable situatidu des choses, » que la cour et les ministres semblaient ignorer. Nous fîmes deman- » der à Sa Majesté de vouloir bien nous recevoir : nous désirions, » pour le bien de son service comme pour nous, que cette audience ') fût tenue secrète. La réponse fut que le roi avait chargé son » frère ]M. le comte d'Artois de nous recevoir ; le rendez- vous fut » donné à Marly dans le pavillon que M. le comte d'Artois occu- » pait seul. iVous y arrivâmes à minuit. » M. de Talleyrand me rapporta la date précise du jour, et le nom des amis qui l'accompagnaient : c'étaient des membres de l'Assemblée nationale et de celte minorité de la noblesse qui s'étaient réunis au tiers état; la date et les noms me sont également échappés.
ï> Lorsque nous fûmes en présence de M. le comte d'Artois, con » tinua M. de Talleyrand, nous lui exposâmes en toute franchise » la situation des affaires et de l'État, telle que nous l'envisagions. » Nous lui dîmes que l'on se trompait, si l'on croyait que le mou- » vement imprimé aux esprits pût facilement se calmer. Ce n'est « point avec des atermoiements, des ménagements et quelques » condescendances, qu'on peut conjurer les dangers qui menacent I) la France, le trône et le roi. C'est par un puissant développement » de l'autorité royale, sage et habilement ménagé. Nous en con- » naissons les voies et les moyens, la position qui nous permet » de l'entreprendre, et donne les gages d'y réussir, si la confiance » du roi nous y appelait. — M. le comte d'Artois nous écoutait » très bien, et nous comprenait à merveille, peut-être avec la » pensée que nous exagérions le danger de la situation, et notre ') importance pour y remédier. Mais, comme il nous le dit, il •) n'avait été chargé par le roi que de nous entendre, et de lui
» rapporter ce que nous voulions lui faire connaître; il n'avait » aucune réponse à nous donner, et aucun pouvoir d'engager la » volonté ou la parole du roi. Lorsque nous en fûmes là, nous » demandâmes à M. le comte d'Artois la permission de lui dire, » que si la démarche que nous faisions de conscience et de bonne » foi n'était pas appréciée, si elle n'avait aucune suite et n'amenait » aucun résultat, Monseigneur ne devait pas s'étonner que, ne » pouvant résister au torrent qui menaçait de tout entraîner, » nous nous jetions dans le courant des choses nouvelles ... — )' Demandez je vous prie, à Monsieur, répéta M. de Tulleyrand, si » cet entrelien nocturne est resté dans sa mémoire. C'était bien » près du moment où il quittait la France.
» J'admirai la subtilité de cet esprit, qui trouvait dans un de ses souvenirs une cxpUcation, une excuse et presque une justification de toute sa vie révolutionnaire; il en aurait trouvé bien d'autres pour des circonstances différentes et même contraires. En écoutant ce récit qui tombait avec une sjrte d'indifférence et de naïve simplicité, je me permettais de douter que ce qui pouvait rester dans la mémoire de Monsieur, fût entièrement conforme aux paroles queje venais d'entendre. Cependant, lorsque à Nancy, je vins à me rappeler la recommandation de M. de Talleyrand, Monseigneur me dit, sans entrer dans aucun détail, qu'il n'avait point oublié celte circonstance, et que tout ce que je lui rapportais était entièrement conforme à la vérité.
» Je désire, Monsieur, que ce témoignage suffise à ce que vous attendiez de moi. Je vous remercie de m'avoir donné celle occasion de vous olfrir l'assurance de ma considération la plus distinguée.
» Le baron de vitiiolles. »