DEUXIEME PARTIE
Les iiiùnioires particuliers et la vie des hommes céi;''bi'es sont la source des vérités historiques : comparés à la tradition toujours crédule, même superstitieuse, ils en deviennent la critique ou la preuve ; ils concourent à former avec elle ce caractère d'authenticité que l'histoire réclame.
1. La deuxième maison d'Orloans descend de Philippe P", duc d'Orléans, fils cadet de Louis XIIL Louis- Fhilippe-Joseph dont il va être parlé ici, est le cinquième prince de cette maison. Sa mère était une princesse de Bourbon-Conti. 11 nariuit en 1747. Toute sa vie, il fit une opposition systématique à la cour, et de\int, en 1787, le chef de tous les mécontents. Evilé en 1787, député aux états généraux, il fut un des premiers à se réunir au tiers. Il devint membre du club des Jacobins. On connaît son rôle à la Convention. Il mourut sur Féchafaud le 6 novembre 119'A. — Il avait épousé Louise de Bourbon- Penthièvre, fdle du duc de Penthièvre et de Marie-Thérèse d'Esté, qui fut une des personnes les plus vertueuses et les plus distinguées de son temps. Emprisonnée en 1793, elle fut sauvée par le 9 thermidor, puis exilée en Espagne (1797). Elle revint à Paris en 1814. Le duc d'Orléans eut trois fils : le duc de Chartres, plus tard le roi Louis-Philippe, le duc de Montpcnsier et le comte de Beaujolais.
I'i6 MÉMOIRES DU PRINCE DE TALLEYRAXD.
C'est par cotte raison que les temps d'Henri III, d'Henri IV, de Louis XIH et de Louis XIV ont été bien connus , et que l'histoire de ces règnes a obtenu plus de confiance. L'âge qui a suivi et qui se rapproche plus de nous, n'a pas eu jusqu'à présent autant d'avantages; il nous a laissés moins riches en ce genre d'instruction. Il semble que les traditions seules ont fondé la croyance générale.
Le Siècle de Louis XIV par M. de Voltaire est une composition à part. Elle tient au genre des Mémoires par la simplicité, le ton nature], le souvenir de quelques anecdotes, mais souvent elle s'élève à des vues générales et d'un ordre supérieur. Il est évident que M. de Voltaire n'a pas prétendu écrire l'histoire du règne de Louis XIV. et qu'il a voulu se borner à en crayonner à grands traits les princii)aux événements.
Une vie bien faite de M. de Colbert ou de }l. de Louvois donnerait une idée juste du caractère qu'avait le gouvernement de ce grand roi. Un ouvrage de ce genre sur le ministère du duc de Choiseul ferait connaître l'esprit qui dominait à la cour et dans l'administration sous le règne de Louis XV. J'ai pensé qu'un tableau de la vie de M. le duc d'Orléans donnerait les traits et la coulenr du règne faible et passager de Louis XVI; qu'il mellrail sous les yeux d'une manière seiisibh; le relâchement général des mœurs publiques et particulières sous son règne, ainsi que la dégradation dans les formes du gouvernement et les habitudes de Tadministration; qu'un ouvrage entrepris dans cette vue représenterait le caractère d'une époque importante de l'histoire de France.
Dans l'espace de trois siècles, à d's intervalles à peu près
IJE M. LE DUC D'OULÉAXS. 147
(''gaux, le gouverneineiit en France a été menacé par des inoiivemenls qui, chacun, portait une empreinte particulière. . Les premiers, ceux de la Ligue et de la Fronde, ont hâté le développement de la force et de la grandeur nationales; les Guise et le cardinal de Retz avaient quelque chose de noble dans leur audace et dans leurs moyens : c'était la séduction du temps. Le dernier mouvement, celui de nos jours, n'a été (juune épouvantable catastrophe. M. le duc d'Orléans, qui s'y est l'ait remarquer, ne s'y est livré que par désordre, par mépris des convenances, par abandon de lui-même : c'était la gloire, le goût et l'intrigue de cette époque. J'entre en matière.
Je ne puis dire (|uel njle les différents partis qui ont dominé en France, depuis le début de la Révolution, feront jouer à >L le duc d'Orléans, lorsqu'ils peindront, chacun pour leur apologie, les grandes st-èncs de cette Révolution. Pourvu qu'on ne lui attribue que tous les torts qui peuvent résulter de la plus extrême faiblesse de caractère, les faits, s'ils ne sont point exacts, seront au moins vraisemblables. C'est ce que prouverait sa vie tout entière. Les circonstances au milieu desquelles il s'est trouvé ont changé souvent, mais lui, enfant, jeune homme, plus âgé, il a toujours été invariablement le même.
Quoique je puisse donner sur la vie et sur le caractère de M. le duc d'Orléans, des détails curieux et peu connus, je les laisserais se perdre dans ma mémoire si je ne voyais que de la curiosité à satisfaire, mais j'ai cm y apercevoir un liut utile et je les ai réunis.
Dans un pays où l'on fait encore quel([ues élections, il est bon de donner le signe caractérisli(|ue auquel on peut reconnaître les hommes qui doivent être éloignés du théâtre des
l'iS MH.MOIUES DU PUINCE DE TALLEYRAND.
affaires. M. le duc d'Oilt'ans est, à cet égard, un grand exemple. Tout homme qui, jeune, affiche un profond mépris pour l'opinion publique, et dont les mœurs, ensuite, sont si dépravées qu'il ne se respecte pas lui-même, ne connaîtra plus, quand il avancera en âge, d'autres bornes à ses vices que la stérilité de son imagination ou de l'imagination de ceux qui l'entourent.
Je serais dispensé de dire de quels avantages avait à se glorifier le premier prince du sang de la maison de Bourbon, s'il n'était pas important de faire connaître avec exactitude le degré de consanguinité qui existait entre Louis XVI et le duc d"Orléans. C'est en plaçant celui-ci au milieu de tous les avantages dont il jouissait; c'est en le confrontant avec tous ses devoirs, que son caractère sera mieux connu. On verra ce qu'il a foulé aux pieds, quels liens il a brisés, quels sentiments il a étouffés, quelle position il a dégradée.
C'était un titre puissant à l'amour des Français que de comitter Henri IV pour son aïeul. La France était accoutumée à révérer dans le premier prince du sang, le premier des sujets, assez grand pour protéger, jamais assez pour opprimer, plus puissant qu'aucun autre individu, mais moins puissant que la loi, que le roi, qui en était limage. Il était l'un des canaux les plus naturels i»ar ([ui la bienfaisance particulière du monarque pouvait descendre sur les peuples, et la reconnaissance des peuples remonter jusqu'au trône ^
On ne doit pas attendre de moi de grands détails sur les premières années de 31. le duc de Chartres. Je n'imiterai pas
1 . 11 y a ici dans le manuscrit une lacune de liuit feuillets dont nous avons vainement cherché l'explication.
ceux qui recherchent péniblement dans les mots que bégaye un enfant, l'horoscope de ses vices ou de ses vertus. Je laisse cela aux personnes qui écrivent avec un système : je n'en ai point.
M. le duc de Chartres, sorti de la première enfance, passa à l'éducation, et alors ses gouvernantes furent des hommes, car il n'y eut guère entre ses bonnes et ses premiers instituteurs que la difTérence de la faiblesse des femmes à la complaisance des hommes. Mais on disait : « S'il n'est pas bien élevé, au moins il sera bon. Les d'Orléans sont bons. » — Cette bonté dont on se croyait si sûr faisait qu'on ne s'occupait pas plus do son caractère que de ses études. Comme il avait une taille fort élégante, on chercha à le faire réussir dans les exercices du corps. Peu de jeunes gens montaient à cheval aussi bien et avec autant de grâce que lui. Il faisait bien des armes; au bal il était toujours remarqué. Tout ce qui reste de l'ancienne' cour de France regrette de l'y avoir applaudi, dansant des béarnaises dans le costume d'Henri IV, ou faisant des pas nol)les avec les habits de fête que les jeunes gens portaient à la cour de Louis XIV. Quoique son esprit montrât dans ses petits intérêts et avec les enfants de son âge assez de justesse, il n'apprit rien tout à fait, il commença quelques sciences, quelques langues, mais jamais il ne put parvenir à savoir seulement les régies de l'orthogi'aphe, qui. aujoard'luii, ne sont plus ignorées d'aucune femme de France. Sou maître de mathématiques m'a dit cependant qu'il lui croyait quelques dispositions pour cette science. Mais il était trop mobile pour qu'on pût essayer autre chose que de faire passer devant lui différents genres d'instruction; son attention se fatiguait aisément; il ne
I><»uvail la contenir qiio jnsqn'au moment où il avait sur ce (|Li(>n lui enseignait un aperçu quelconque ; alors, il n'avançait plus. Son caractère n'annonçait encore rien de saillant; on pouvait cependant remarquer qu'il trouvait une sorte de satisfaction maligne à embarrasser les personnes ([ui l'approchaient, espèce de méchanceté gaie, brouillonne et hautaine que la bienveillance appelle espièglerie.
On a remarqué aussi que, dans sa première jeunesse, il ne montrajamais de reconnaissance ni pour ses parents ni pour ses maîtres, et qu'il n'avait aucun attachement pour les compagnons de ses jeux. Quoique ce soil dans les enfants des défauts purement négatifs qui ne caractérisent aucun penchant, cependant ils annoncent une grande froideur de cœur. Je n'ose nommer parmi les personnes qui ont concouru à son éducation que M. le comte de Pont, M. de Chateaubrun^ et M. de Foncemagne-; je ne les cite que parce qu'ils ont, par eux-mêmes, des droits fondés à l'estime publique.
Il tardait à >I. le duc de Chartres de voir arriver Vivj;e de l'indépendance, et ce n'était pas, comme dans les bons jeunes gens, pour s'essayer lui-même aux pratiques honorables de la vie, mais uniquement pour se soustraire à l'ennui des gouverneurs, et pour se livrer à toute l'impétuosité de ses penchants. Ce moment qui ne devrait élre fixé pour chaque individu qu'à raison de la disposition de resj)rit, de la trempe du
1. Jean-Baptiste Vivien de Cliateaubrun, né à Angoulême en 1686. Premier maître d'hùtel du duc d'Orléans. 11 écrivit plusieurs tragédies qui le firent entrer à rAcadémie (17-^3). Il fut nommé sous-gouverneur du duc de Chartres, et mourut en 177.J.
2. Etienne de Foncomagne, né à Orléans en 1691. Il se fit connaître par des traités historiques. Sou5-gouverneur du duc de Chartres (175:2), il mourut en 1775.
caractère, de l'emploi qu'on a fait de son temps, ce momenl. dis-je, est en général mal calculé chez les Français. Ils ne laissent presque aucun intervalle entre l'enfance et l'instant où un jeune homme entre sans guide dans un monde qu'il ignore. Cet abandon subit est encore plus nuisible chez les princes. Esclaves des soins qu'on multiplie autour d'eux, ils ont été des enfants jusqu'à seize ans, et tout à coup ils se trouvent plus que des hommes; ils ne sont pas encore capables d'être libres, et déjà ils commandent. Étonnés de leurs nouvellesfacultés, pressés d'en abuser pour en constater la propriété, ils ne trouvent autour d'eux que des séductions. Leurs plus fidèles serviteurs craignent de leur déplaire en les avertissant, et un(' foule d'autres s'empressent, par tous les moyens, de leur être agréables.
11 n"y arien qu'on ne dût craindre de cette combinaison de circonstances, avec un naturel tel que celui qu'on apercevait déjà dans M. le duc de "Chartres. S'il eût été armé de quelque principe qui eût fait sur son cœur une impression profonde, on aurait pu s'attendra à en retrouver les effets dans ces instants de calme où tout homme redescend en lui-même, il aurait, du moins, donné à ses goûts les bornes conventionnelles de l'opinion. S'il avait eu un attrait vif pour une science quelconque, son intelligence aurait cherché à s'étendre, son attention aurait pu être gouvernée. Si seulement il eût été vraiment amoureux, son esprit toujours en activité pour plaire ne se serait pas usé ou dépravé par l'inoccupation; son cœur aurait rejeté tous les défauts qui sont obligés de fuir devant un sentiment vrai. Le bonheur simple qui se garde contre les dangers d'une imagination inquiète, l'abnégation de soi qui produit tous les sentiments généreux, auraient, sans
doiile, dévcloiipc' quelques qualités solides dans M. le duc de Chartres.
Mais son cœur sec le priva des illusions de la jeunesse, |)endant que son esprit inattentif ne sut pas se fixer sur des matières sérieuses. Effréné dans ses goûts, se faisant des plaisirs un rempart contre l'amour même, il commença par l'abus de tout, et n'eut de constance que dans les excès.
En 1769, il avait épousé mademoiselle de Penthièvre. Elle était bonne, blanclie, fraîche, douce, pure; elle lui plut tant qu'elle fut pour lui une femme nouvelle. Les filles un peu brillantes de Paris purent quitter, au bout de quelques jours, le costume de veuve avec lequel elles s'étaient plu à paraître à l'Opéra, la première fois que M. le duc et madame la duchesse de Chartres y étaient venus ensemble.
En entrant dans le monde, M. le duc de Chartres se lia avec M. de Yoyer ^ qui était le chef des hommes corrompus de celte époque. Une grande fortune, quelque réputation d'habileté dans les affaires, une conversation militaire assez brillante, beaucoup d'esprit, rassemblaient autour de lui les jeunes gens qui avaient des passions ardentes, les hommes dont la réputation était perdue, les mauvais sujets et les intrigants de tous les états. L'abbé Yvon^ plus connu par une
1. Marc-René, marqus de Vo^er, iils du comte Voyer d'Argenson, secrétaire d'État à la guerre. Né en 1722, il devint lieutenant général, gouverneur de Yincennes et mourut en 1782.
2. L'abbé Y\on, né en 1714 à Mamers, n'exerça jamais aucune fonction ecclésiastique, et fut même toujours en lutte avec la Sorbonnî. Il débuta dans VEnci/rlop(''die où il écrivit les arlicles : dme, athée et dieti. Soupçonné d'avoir collaboré à la thèse soutenue par Prades en Sorbonne et condamnée par elle, il s'enfuit en Hollande. Revenu fcu aprc'S, il fut nommé historiographe du comte d'Artois, et mourut en 1791. L'abbé Yvon a laissé un grand nombre d'ouvrages de théologie.
persécution fort longue que par quelques articles de VEncyclopklie, et particulièrement par l'article âme qui la lui avait attirée, l'avait initié dans la haute métaphysique, dont il avait adopté la langue, même pour les conversations les plus familières. C'était toujours l^âine.... l'espace.... la chaîne des êtres... Vabslraclion ... la matière... composée de points... simple... sans étendue... indivisible, etc. Tous ces mots, jamais définis, prononcés avec des intervalles, des gestes, des réticences, des formes mystiques, préparaient les jeunes adeptes à croire. Et alors, on leur apprenait ({lie tout sentiment n'est qu'un ridicule... que tout scrupule est une faiblesse... que la justice est un })réjugé... que notre intérêt ou plutôt notre plaisir seul doit déterminer toutes nos actions, etc.. On se dispensait naturellement des preuves.
Un soir, à un souper de yjlaisir, M. de Lille \ officier du régiment de M. de Coingy, homme d'esprit, et fort attaché à ses amis, un })eu susceptible, peut-être trop familier, mais entout très honnête garçon, ne se trouvant pas suffisamment convaincu que la justice fût absolument un préjugé, se permettait de faire quelques objections.
« — C'est ma faute, mon cher de Lille, disait modestement M. de Voyer, si vous avez encore (|uelques doutes, c'est que je ne suis pas remonté assez haut. ,I'ai eu tort, j'aurais dû prendre la question à son origine... Ecoulez, ce n'est qu'un mot... Tout le monde sait que l'existence est pour nous l'idée de la permanence de certaines collections de sensations qui (suivez-moi bien), dans des circonstances semblables
1. M. de Lille, officier au régiment de Champagne, né à Saint-MJhiel, est l'auteur d'un recueil de poésies légères.
OU ù peu \}vcs semblables, reparaissent constaminent les mêmes... Vous comprenez, de Lille? Si elles ne sont pas tout à fait les mêmes, elles n'éprouvent que des changements assujettis à de certaines luis qui régissent l'univers, etc. Vous m'entendez bien, n'est-ce pas? V^ous voyez la suite et les conséquences de tout ceci qui, j)Our un homme comme vous, mon cher de Lille, n'ont pas besoin d'être développées davantage, etc. ! ! ! »
Quel moyen, pour l'amour-propre d'un jeune homme, de s'avouer incapable de comprendre ce mystérieux langage? Il fallait bien se montrer convaincu. M. de Lille eut le bon esprit de ne pas entendre, mais il n'eut pas le courage de le dire; et ce ne fut que lorsque le ridicule osa attaquer la corruption qui, seule en France, avait été jusque-là sacrée pour lui, que M. de Lille raconta cette conversation et quelques autres que la bizarrerie des mots lui avait fait retenir.
Au milieu de ces décombres informes de métaphysique, on ne trouvait d'entier dans ce portique nouveau que quelques maximes bien dénaturées, et quelques instigations sentencieuses savamment corruptrices.
Le principe fondamental de la doctrine de M. de Voyer cependant était simple, il niait l'existence de la morale, soutenait que pour les hommes d'esprit, elle n'était qu'un mot, qu'elle n'avait rien de réel, qu'il fallait aller chercher sa sanction dans la conscience; et qu'ainsi, elle était nulle pour tous ceux qui, par leur esprit et leur caractère, étaient en état de n'être jamais atteints par les remords. Et, de là, la franchise, la sincérité, la confiance, l'intégrité naturelle, toutes les affections honorables étaient accusées et frappées d'ineptie.
Tarissant ainsi la source des vrais plaisirs, il fallait bien les
remplacer par des penchants monstrueux . Parmi les initiés, à vingt ans, l'enchantement était déjà détruit. Des organes ainsi dépravés avaient besoin d'émotions fortes. La corruplion seule pouvait les fournir: aussi régnait-elle sur toutes ces jeunes imaginations perdues, et quand elle régne, c'est avec une autorité inflexible. Les sacriflces n'adoucissent point son empire; plus on lui accorde, plus elle exige : la candeur, la fidélité, la droiture sont les premières victimes qu'on lui présente.
Lorsque l'on n'est qu'adepte on est obligé de croire : M. de Voyer qui était créateur, usant du droit des chefs de secte, ne croyait pas à la doctrine ({u'il professait; et cela est prouvé par une foule de détails sur sa vie et sur sa mort. 11 avait toujours dans la bouche le mépris le plus absolu pour l'opinion publique, et les jugements du public faisaieni son tourment. — « La boimc compagnie, disait-il un jour, tombera bientôt dans lé mépris (ju'elle mérite. » — Ht il était désolé d'avoir trouvé ([ue quelques portes de cetl(3 bonne compagnie qu'il méprisait tant lui étaient fermées. Le dédain que son rôle exigeait pour toute espèce de sensibilité, le forçait quelquefois à prendre des précautions pour que personne ne pût découvrir les secours qu'il accordait à des fami 1 les mal heureuses .
Aux Ormes* dans sa terre, surtout dans les endroits les plus écartés, il faisait beaucoup de bien. Jamais il ne parlait de la cour qu'avec dérision, comme des grâces qu'elle répandait, des caractères vils qui les sollicitaient, et il faisait demander par des voies détournées le cordon bleu qui, de toutes
1. Ctiàteau et terre appartenant à la famille d'Argenson, près de Tours.
les jiràccs accordées par le roi, portait le plus l'empreinte (le la faveur. C'était à Marly, séjour de fêtes et de plaisirs, qu'il se trouvait, lorscpie Louis XVI avec la sévérité de mœurs honnêtes et la Itrusrpieric que produisaient chez lui la timidité et la probité réunies, lui reprocha sa corruption, en présence de toute la cour. É'onné dans le premier moment, M. de Yoyer ne trouva ]»as de réponse. Revenu un peu à lui, il alla chez M. de Maurepas lui raconter ce qui s'était passé et le prier de lui obtenir une réparation. Il eut peu à se louer de son intermédiaire, car il ne put en obtenir que cette phrase: « Jamais nous ne pourrons apprendre au roi la polilesse. » — Ce mot insultant de politesse, le refus du cordon bleu, les expressions dures du roi le blessèrent profondément et tout ce qui l'a connu plus intimement, sa femme par exemple, ne doutait pas que le chayrin ne fût la cause de sa mort qui arriva peu de temps après.
M. le duc de Chartres qui ne connaissait de M. de Voyer que la partie de son caractère qu'il montrait, subit complètement le joug que cette société lui imposa. 11 perdit tous les sentiments naturels au moyen desquels il aurait pu se reconnaître. Aussi c'est de ce temps, c'est de cette seconde éducation donnée à l'âge où les hommes sont disciples de tout ce qui les entoure, que date véritaljlement la corruption de M. le duc d'Orléans. Jusque-là il n'avait eu que des dispositions fâcheuses; alors il se pénétra de maximes apologétiques pernicieuses, et contracta les habitudes qu'il n'a plus quittées. Si l'on veut expliquer sa vie entière, il faut remonter à cette époque. En connaissant le poison dont on l'avait imprégné, on ne sera plus surpris de ses fatales erreurs. Aussi en faisant connaître la doctrine de M. de Voyer, j'ai peint le duc
d'Orléans tout entier, j'ai révélé le secret de sa vie, et le mobile de ses actions. Quelque différentes qu'elles semblent être, le même prnicipe reparaît dans toutes. Jamais honnnene fut plus complètement esclave de sa croyance. Que de ravages n'a pas produit dans la génération actuelle des Français, ce système connu parmi les sectateurs, sous le nom de désabusemenl qui, jusqu'au xvni" siècle, renfermé dans le cœur de quelques hommes pervers, attendait cette époque pour oser éclater connue une opinion que l'on pouvait professer, comme un système de philosophie. Ce phénomène d'audace m(''rite d'être noté. L'histoire du peuple français a trop peu tenu registre des grands travers de l'esprit humain, comme s'il n'y avait pas un lien nécessaire entre les eri'ours et les crimes. La morale, par exemple, n'a-t-elle pas tout à gagner. I()rs(pre]le peut rapprocher les opinions de M. le duc d'Orléans, des différents actes de sa vie? Il croyait (pi'il n'y avait de juste que ce (pii lui était commoLJc : il ignora toujours que riiomme dé[)end pour son bonheur, du bonheur des autres hommes; il méconnut ce besoin réciproque des services, puissant mobile de bienveillance générale et particulière. Tous les moyens de plaire que la nature ne distribue que dans des vues généreuses, il les soumettait uniquement à des coud>inaisons personnelles dirigées contre l'iimocence crédule et inexpérimentée. Appelé aune fortune iuunense, il ne voyait pas dans le bien qu'il voulait faire aux autres, la garantie de celui qu'il en recevait; son égoïsme borné ne lui permettait pas de croire que, dans cet échange, on lui rendrait plus qu'il ne donnerait. Dans la première jeunesse, quand on calcule les sentiments, on calcule toujours mal, ou plutôt on ne les calcule que parce qu'on n'en a pas. Dans le changenient continuel
158 MÉMOIRES Dl PIUXCE DE TALLE YUAND.
de penchants ([ue le caprice fait éclore, et qui entraîne l'àme, (le l'ardeur ;i 1" indifférence, et de l'indifférence à un autre cai)rice, il n "y a point de place pour l'amitié. Aussi M. le duc d'Orléans n'aima-t-il personne. Quelques jeunes gens faciles, (jui prenaient celte indifférence pour de la douceur, eurent de rattachement iiour lui. 11 en fit des compagnons de plaisirs, des camarades de déhauchcs, mais jamais les objets d'une affection sentie. Une de ses premières liaisons fut M. le prince de Lamballe : sa complexion était trop faible pour qu'il pût résister longtemps au genre de vie de son beau-frère.
On ne croit jamais la mort des jeunes princes naturelle. Celle-ci a rendu M. le duc d'Orléans si prodigieusement riche, et il a fait un si mauvais usage de sa fortune, qu'on l'a, dans plusieurs ouvrages, accusé d'y avoir contribué d'une manière plus directe, que par le partage de ses débauches. Mais rien ne prouve ce fait. Je dois même assurer, d'après des informations bien prises, que rien ne donne le droit de former ce suupçon. C'est bien assez d'avoir à dire ([ue le prince de Lamballe était la liaison la plus intime de M. le duc d'Orléans, qu'il a été corrompu par lui, qu'il en est mort et qu'il n'en a pas obtenu un regret.
Une intimité plus longue ne laissa pas plus de traces dans le cœur de M. le duc d'Orléans. En 1788, après vingt-cinq ans de liaison, il montra l'indifférence la plus cruelle lorsqu'il perdit un de ses principaux habitués^ M. le marquis de Conflans * , homme toujours remarqué, d'abord par sa beauté, par sa noblesse, par sa taille, par son adresse, puis par ses défauts quand il était en mauvaise compagnie; par
1. Louis-Giibriel, marquis de Coaflans d'Anucntières, né en 173â, fils du maréchal de Conflans. Il était maréchal de camp.
ses qualités lorsqu'il se trouvait avec des uiilitaii'es, par la justesse de son esprit lorsqu'il parlait de choses sérieuses et, à toutes les époques de sa vie, par la franchise de ses soiil^^7 de ses sentiments et de ses aversions. M. de (Jonilans, atteint d'une maladie (|ui rendait sa vie languissante, mais qui devait le faire périr par une explosion sulfite, ne consentait pas à se croire malade ; il allait dans le monde comme à son ordinaire. Le jour de sa mort, il devait dîner avec M. le duc d'Orléans et quelques autres hommes, chez M. de Biron ' à Montrouge. On l'attendait, M. le duc d'Orléans plus impatiemment que les autres, parce qu'il voulait aller au spectacle. A quatre heures, tout le monde était réuni, lorsqu'un des gens de M. de Conflans accourut annoncer qu'il venait de mourir. Tous ceux qui étaient dans la chambre, suivant leur plus ou moins de relations avec M. de Conllans. exprimèrent des regrets. Les seules paroles que pronon(;a >L le duc d'Orléans furent : « Lauzun. ]»uisque nous n'attendons plus personne, dînons, afin de pouvoir arriver au commencement de l'opéra. » L'étude du cœur humain n'explique pas comment une âme aussi aride a pu inspirer le sentiment de l'amitié; aussi, je regarde comme une bizarrerie que M. le duc d'Orléans ait été sincèrement aimé. M. de Biron, depuis son enfance jusqu'à sa mort, eut pour lui le sentiment le plus tendre. Ce n'est pas certes à M. le duc d'Orléans (ju'on peut attribuer l'honneur de ce sentiment; c'est à .\L de Biron tout seul qu'il appartient. M. de Biron était courageux, romanesque, généreux, spirituel. Le rapport des âges, des premiers goûts vifs ; dans les saillies de l'esprit, quelques formes assez analogues, une position
1. C'est le duc de Lauzun qui avait repris sou nom patronymique, à la mort du maréchal de Biron, son oncle (1788).
presque également brillante, les avaient liés. Bientôt il fallut du courage pour aimer M. le duc d'Orléans, de la générosité pour le défendre. L'exercice de ces deux qualités rendit M. le duc d'Orléans plus cher à M. de Biron, et son caractère romanesque lui fournit dans la suite, toutes les chimères, dont son àme élevée eut besoin pour entretenir ce sentiment. Dans les moments où M. de Biron, condamné par sa prodigalité à être toujours dérangé, avait des besoins d'argent pressants, il ne croyait pas ([ue M. le duc d'Orléaas, si énormément riche, put lui en prêter, puisqu'il ne lui en offrait pas ; et c'est par cette même logique d'illusions qu'il soutenait que M. le duc d'Orléans, arrivé à sa vie politique, n'avait point de secrètes pensées, d'intentions personnelles, point de part aux mouvements de la Révolution, puisque jamais il ne lui avait rien confié à ce sujet. Je ne parle point des autres liaisons de M. le duc d'Orléans avec M. le vicomte de Laval ', M. Sheldon, M. de Liancourt, M. Arthur Dillon "-, ^\. de Fitz- .James, M. de Saint-Blancard , M. de 3Ionville ^, etc. Ces liaisons se sont toutes dissipées à
1. Malhieu-Paul-Louis de Montmorency-Laval, connu sous le nom de vicomte de Laval, né le 5 août 1748. Il était à ce moment colonel du régiment d'Auvergne, et devint maréchal de camp en 1788. 11 mourut en 1809.
2. Arthur comte de Dillon, né en Irlande en 1750. Sa famUle était depuis un siècle au service de la France. Il prit comme colonel une part active à la guerre d'Amérique, devint maréchal de camp et gouverneur de Tabago. Député de la Martinique aux états généraux, général en chef de l'armée du Nord, il fut guillotiné en 179 i. Dillon avait épousé la comtesse de la Touche, cousine de l'impératrice Joséphine.
3. Le baron Thomas Boissel de Monville, né en 17É3 au château de Monville (Normandie), d'une famille noble de cette province. Conseiller au parlement en 1785, il fut un des membres les plus actifs de l'opposition, et embrassa avec ardeur les principes de la Révolution. Sous l'empire, il vécut dans la retraite. Pair de France en 181 'i, il mourut en 1832. Monville était un savant distingué. Il cultiva la mécanique et fabriqua plusieurs machines agricoles.
différentes époques. Le plaisir tout seul qui les avait formées, n'est pas un lien assez fort pour traverser une vie tout entière. Ces amitiés si passagères conduisent, malgré soi, à dire un mot de cette foule de maîtresses qui occupèrent une partie de la vie de M. le duc d'Orléans; elles y ont produit si peu d'événements, cependant, que je ne me crois pas obligé d'en retrouver la longue liste. Ma tâche ne sera que trop remplie en disant que tous les goûts, tous les caprices, toutes les bizarreries dont des sens, d'abord impérieux, ensuite indigents, ont besoin pour être assouvis ou excités, furent mis en usage par M. le duc d'Orléans.
Je voudrais maintenant pouvoir m'arréter à des images plus douces, en parlant des femmes d'un ordre plus relevé qui s'attachèrent à M. le duc d'Orléans. Ce prince se remontrait parfois dans le monde, mais toujours comme dans un pays ennemi, où il cherchait des victimes. Madame la princesse de Bouillon ', madame la marquise de Fleury -, madame la princesse de Lamballe, crurent successivement être aimées par lui, et lui prouvèrent qu'elles l'aimaient. Leur délicatesse devint, pour son esprit dépravé, une nouvelle forme de libertinage, et celle-ci s'usa comme toutes les autres. 11 les abandonna bientôt, mais avec une publicité qui, heureusement, produisit un effet contraire à celui que M. le duc d'Orléans en attendait. Le public se montra indulgent pour elles ; on les plaignit, et depuis elles ont fait oublier leurs erreurs.
1. Marie-Cliristine de Hesse Rheinfelz-Rothenbourg, mariée en 1766 à Jacques de La Tour d'Auvergne, prince de Bouillon, né en 1746.
2. Claudine de Montmorency-Laval, née en 1750, mariée en 1768 à André marquis de Fleury.
En nommant des femmes qui n'ont marqué qu'un moment dans la vie de M. le duc d'Orléans, je n'ai pu placer madame de Sillery ' ; elle doit être à part.
Quand on est un composé d'ambition et de modération, d'abandon et de réserve, de principes et de complaisances, on est certainement une personne dont la vie et l'intimité doivent ofTrir des résultats extraordinaires. C'est par des moyens toujours opposés qu'elle ne sépara jamais, que madame de Genlis a réussi à tout ce que son ambition voulait. Étant jeune, jolie, isolée, c'est en hasardant le matin chez des hommes quelques visites, qu'elle a trouvé un mari; plus tard, elle a pris les échasses du rigorisme, dans une carrière toute de galanteries ; avec la même plume, elle écrivait les Chevalier.^ du Cygne et des Leçons de morale pour les enfants; sur la même table, elle composa un livre d'église pour mademoiselle de Chartres, et un discours aux jacobins pour M. le duc d'Orléans. Toute sa vie présente les mômes contrastes.
Mademoiselle de Saint- Aubin, c'était son nom, avait une taille élégante, mais sans noblesse ; l'expression de son visage était fort piquante; elle avait peu de traits dans la conversa-
1. Félicité Ducreàt de Saint-Aubin, marquise de Sillery, comtesse de Genlis, née en 1746, près d'Autun. Elle épousa, en 1762, Charles Brùlart, comte de Genlis, né en 1737. capitaine de vaisseau, qui prit le titre de marquis de Sillery, lorsqu'il hérita de cette terre quelques années après. M. de Sillery, plus tard député aux états généraux, fut guillotiné avec les girondins le 31 octobre 1793. Sa femme, qui garda toute sa vie le nom de comtesse de Genlis, fut nommée dame d'honneur de la duchesse de Chartres en 1770, gouvernante de madame Adélaïde, puis gouverneur des jeunes princes d'Orléans. Elle émigra avec madame Adélaïde en 17P2, se retira en Suisse, puis à Berlin, et rentra en France en 1800. Madame de Genlis a beaucoup écrit. Elle a laissé de nombreux romans, des ouvrages d'éducation. Sous l'empire elle écrivait tous les quinze jours dans différentes publications. Elle a laissé, en outre, des Mémoires intéressants. Elle mourut en 1830.
tion, peu do cliariue dans rusuge habituel de son esprit, mais fort à la main tous les avantages que peuvent donner l'instruction, l'observation, la réserve et le tact du monde. Lorsqu'elle eut, tant bien que mal. épousé le comte de Genlis, il fallut bien arriver à la famille de son mari, qu'elle savait lui être peu lavurable. Des talents, de la timidité jouée et du temps, en vinrent à bout. Elle obtint d'aller à Sillery. En peu de jours, elle sut plaire à M. de Puysieux ^ l'un des hommes les plus ennuyés de son temps, et elle désarma la vieille aigreur de madame de Puysieux. Elle sentait bien que c'était là sa vraie entrée dans le monde ; aussi mit-elle tous ses moyens en jeu ; elle se montra caressante, attentive, gaie sans gaucherie, et elle sut même donner à une complaisance continue, une nuance de sensibilité. Ce premier succès lui fut de la plus grande utilité; quelques portes commencèrent à s'ouvrir; elle put arriver jusque cliez madame la iluchcsse de Chartres, qui, par une protection mar(iuée, détruisit en peu de temps toutes les petites oppositions de société qui pouvaient subsister encore. M. le duc de Chartres la trouva charmante, le lui dit, et se ht bientôt écouter, car madame de Genlis, pour éviter le scandale de la coquetterie, il toujours cédé aisément. Quehiues années de soins, d'indulgence et de vie retirée lui hrent prendre sur M. le duc de Chartres un ascendant tel, qu'on a pu supposer qu'elle avait eu une sorte d'influence sur les actions, ou plutôt sur les faits (^ui composent sa vie. Une conduite si travaillée eut sa récom-
1. Louis Brùlart, marquis de Puysieux et de Sillery, né en 1702, entra d'abord dans l'arnjée, fut ensuite ambassadeur à Naples (1735), secrétaire <rÉtat aux affaires élranyères (1747-1751), ministre d'État jusqu'en 1756. M mourut en 1770. 11 était la grand-oncle du comte de Genlis et propriétaire de la terre l'o Sillery.
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pense : elle parvint h se faire nommer gouvernante ou plutôt gouverneur de ses enfants. On ne peut voir dans ce choix de M. le duc de Chartres que l'intention de se singulariser, et de bien constater son mépris pour les convenances reçues.
Madame de Genlis prouva dans les premiers ouvrages qu'elle fit paraître, qu'elle était capable de diriger toute la partie de l'éducation qui se rapporte à l'esprit. Une nature privilégiée a fait du lils aîné de M. le duc d'Orléans et de sa fille Mademoiselle *, deux êtres supérieurs. Éprouvés, fortifiés, instruits et ennoblis par le malheur, ils se sont montrés simples et grands quand ils sont rentrés dans leur destinée naturelle.
Les meilleurs ouvrages de madame de Genlis, à l'exception de Mademoiselle de Clermont, datent de cette époque, et si aujourd'hui nous la voyons déchoir, et suivre sans gloire, en sa qualité de femme de lettres, une route singulière et déconsidérée, c'est qu'enivrée de ses premiers succès, elle cède à son orgueil, et ne consulte plus son jugement; c'est qu'elle veut traiter l'indépendance jalouse du pubUc, comme elle traitait jadis l'obéissante soumission de ses élèves; c'est' qu'elle ne peut pas adoucir sa morale avec des faveurs pour subjuguer le public, comme elle l'avait fait autrefois pour subjuguer tout ce qui était autour d'elle. Je ne puis m'empêcher de remarquer deux choses : l'une, que le commandement est à un tel point nécessaire à madame de Genlis, que, quand elle n'a plus eu de princes à régenter, elle a pris au hasard le premier venu pour en