M. Goislard de Monsabert, jeune conseiller au parlement
2. Vincent d'Agoult, officier attaché à la maison de Condé. Il se démitde cette charge à la suite d'un duel retentissant qu'il eut avec le prince de Condé. Il était aide-major aux gardes françaises lorsqu',1 fut chargé de l'arrestation des deux consedlers.
enlèverait par la force, s'ils ne le suivaient pas. On conduisit M. d'Espresniénil aux îles Sainte-Marguerite. Je dois faire observer, pour l'histoire des bizarreries de l'esprit humain dont il est toujours bon de tenir note, que c'est ce même d'Espresménil, comme dans l'assemblée du clergé tenue à cette époque, c'est M. de Thémines, évêque de Blois, qui, lun et l'autre alors chefs d'opposition contre la cour, partisans décidés des états généraux, se firent remarquer, pendant toute la durée de l'Assemblée constituante, par des sentiments, par des opinions, par des intrigues dirigés contre le nouvel ordre de choses qu'ils avaient provoqué.
M. l'archevêque de Sens, après avoir essayé pendant vingt-quatre heures d'une espèce de banqueroute, pendant quelques jours d'mie certaine sévérité contre les parlements, renonça à tous ses plans, et, pour gagner du temps, promit les états généraux; mais il n'en gagni point, et il dut se retirer, laissant la cour affaiblie, l'opinion publique avertie de sa force, et, pour tout dire en un mot, la révolution commencée.
M. le duc d'Orléans n'eut aucune influence sur les derniers mouvements du parlement, et on prononça à peine son nom jusqu'à la réunion des états généraux. Aussi ne m'arrêterai-je pas aux événements qui mar([uèrent cette époque importante.
Le gouvernement avait proclamé lui-même les bornes de son pouvoir et engagé le public, par un appel fait à tous les hommes éclairés, à s'occuper du meilleur mode de convocation des états généraux. N'était-ce pas imprudennnent agiter la France par des discussions politiques de tout genre et sans principes tixes au point de départ? Par le fait, c'est là, la cause première des désordres que suscita la réunion des états généraux ►
Los premiers syinplôines de ces désordres éclatèrent au faubourg Saint-Antoine, et tout prouve que M. le duc d'Orléans n'y resta point étranger. Un manufacturier nommé Réveillon ^ fort honnête homme, faisait travailler un grand nombre d'ouvriers. On répandit parmi eux je ne sais quelle calomnie qui les indisposa contre celui qui les faisait vivre. On leur distribua en même temps quelque argent, et la foule s'étant mêlée à eux, le nombre se grossit et la sédition devint assez forte pour que l'on dût employer les gardes françaises et les gardes suisses pour la réprimer. La même somme d'argent, douze francs, que l'on trouva sur chacun des séditieux tués ou arrêtés, témoignait déjà que quelqu'un, d'un ordre supérieur, avait dirigé ce tumulte ; des aveux faits jjar plusieurs de ces malheureux ne permettent pas de douter que c'étaient les agents de M. le duc d'Orléans qui avaient excité cette sédition. Le libertinage de caractère de ce prince lui faisait voir avec plaisir un mouvement quelconque ; il était bien aise de s'agiter, de faire du bruit, de créer un embarras, mais il n'osait rien vouloir de plus.
Cette émeute avait été conduite par M. de Laclos ^ qui était
1. Réveillon était un fabricant de papier peint du faubourg Saint- Antoine. Il avait été accusé de propos hostiles aux ouvriers, ce (pii provoqua une émeute furieuse (28 avril 1789). Sa maison et sa fabrique furent détruites. L'émeute fut étoulfée non sans une large effusion de sang.
2. Pierre-Ambroise Choderlos de Laclos, né à Amiens en 1741, était capitaine du génie en 1778. Il s'attacha au duc d'Orléans et devint son secrétaire i.'es commandements. Il fut activemeni mêlé aux intrigues de son parti au début de la Révolution. Il é'ait membre du club des Jacobins et en dirigeait le journal. Après la fuite de Varennes, il demanda la déchéance, et rédigea avec Rrissot la pétition du Chimp de Mars. Il devint maréchal de camp en 1792. Emprisonné à deux reprises sous la Terreur, il fut, plus tard, envoyé à l'armée du Rhin comme général de brigade. En 1803, il était inspecteur général d'artillerie à Naples, lorsqu'il mourut. Laclos a laissé également une réputation littéraire. On a de lui des poésies légères et plusieurs romans; l'un d'eux, les Liaisons dangereuses, est resté connu.
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attaché depuis quelque temps à M. le duc d'Orléans en qualité de secrétaire de ses couimandenients. M. de Laclos avait été présenté ;ï Paris dans (juclqucs maisons par le vicomte de Noailles' qui Tavait connu en garnison; son ambition, son esprit et sa mauvaise réputation l'avaient lait regarder par M. le duc d'Orléans comme un homme à toute main, qu'il était bon d'avoir à soi dans les circonstances orageuses. Un éloge de Vauban, le roman immoral des Liaisons dangereuses, quelques ouvrages de tactique, plusieurs articles de journaux ([ui avaient prouvé la llexibilité de ses opinions, comme celle de son talent, avaient engagé M, le duc d'Orléans à lui confier la rédaction des instructions qu'il voulait donner aux dilTérentes personnes qui devaient le représenter dans les bailliages dépendant de son apanage. M. de Laclos avait t'ait à cette occasion une espèce de code, danslc(|uel toutes les idées philosophiques du temps se ti'ouvant présentées en articles séparés, parurent à M. le duc d'Orléans être trop peu voilées. Cela ne lui convenant pas, il chercha un autre rédacteur. On lui indlipia l'abbé Siéyès comme l'honnne qui avait le plus rétléclii sur les ([uestions dont on supposait que les états généraux devraient s'occuper. Dans un rendez- vous
1. Louis-iMarie, vicomte de Noailles, était le deuxième fds du maréchal de Mouchy. Né en 1756, il devint colonel des chasseurs d'Alsace, et lit la campagne d'Amérique. Député de la noblesse de Nemours aux états généraux, il adopta chaleureusement les idées nouvelles, se réunit au tiers, et proposa l'abolition des droits féodaux (4 aoiit). t'résident de l'Assemblée constituante en 1791, maréchal de camp en 1792, il fut battu à Gliswal. 11 émiyra peu après. En 1803 il revint en France, reprit du service comme général de brigade, et fut tué devant la Havane, en enlevant une frégate anglaise. Le vicomte de Noailles avait épousé sa cousine Anne, petite-fille du maréchal de NoaUles. Elle fut guillotinée le 22 juillet 1794, avec sa mère la duchesse d'Ayen, et sa grand-mère la maréchale de Noailles.
210 .M ÉMOI m: S DU ruixcE de t ALLE y h an d. ([ui eul lieu avec kii chez M. de Biron, à Moutrouge, M. le duc d'Orléans lui nionlra le [)rojetde M. de Laclos, et lui demanda d"v l'aire les changements qu'il croirait convena!)les. L'abbé Siévès, qui, par la disposition de son esprit, est habituellement peu content du travail des autres, ne trouva rien qui dût être conservé, et rédigea un nouveau projet que M. le duc d'Orléans adopta et fît imprimera Mon opinion est que, depuis ce moment, il n'y a plus eu de rapports entre M. le duc d'Orléans et l'abbé Siéyès, et que celui-là a été le seul. Mais comme ces instructions firent beaucoup de bruit, et qu'on en connut l'auteur, on a supposé, à différentes époques de la Révolution qu'il y avait un lien secret entre labbé Siéyès et M. le duc d'Orléans. Il n'a peut-être jamais existé deux hommes plus
1. (Paris 1789. 1 vol. in-8"). Ce document est fort curieux; le fait qu'il émane du premier prince de sang, lui donne d'autant plus d'intérêt. — Le duc indique d'abord les articles principaux à insérer dans les cahiers, savoir : liberté individuelle et politique, secret des lettres, inviolabilité de la propriété, vote périodique de l'impôt et son égale répartition, responsabilité des ministres, le divorce. — Passant ensuite au règlement des assemblées primaires, il invite ses procureui-s fondés à ne tenir compte que des présentes instructions, sans se préoccuper du règlement joint aux lettres de convocation du roi. — Il déplore que le ministère « par une inconséquence digne d s lumières qui 1 ont toujours éclairé » ait ordonné la délibération par ordres séparés. « La seule délibération importante est celle du tiers, car seul, il a l'intérêt général en vue, seul, il est dépositaire des pouvoirs de la nation, et il seat qu'il va être chargé des destinées nationales. » Et plus loin il ajoute: « Le devoir des états généraux sera donc d'attaquer le despotisme des aristocrates, et l'illimitation du pouvoir royal, » de rédiger une déclaration des droits de l'homme, et d'établir une constitution sur les bases suivantes : une assemblée nationale élue au troisième degré : les assemblées de paroisses éliraient des assemblées de canton, qui éliraient à leur tour des assemblées provinciales, lesquelles choisiraient dans leur sein les représentants nationaux. Tous les députés seraient révocables par leurs mandants. — Il ne faut pas oublier que les domaines du duc d'Orléans où les présentes instructions furent répandues avaient l'étendue de trois ou quatre de nos déparlements.
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incompatibles, et rien ne le prouverait mieux que de montrer Siéyès tel qu'il est. J'essaierai d'en tracer l'esquisse .
Siéyès a l'esprit vigoureux au plus haut degré; son cœur est froid et son âme pusillanime; son inflexibilité n'est que dans sa tète. Il peut être inhumain, parce que l'orgueil l'empêchera de reculer et que la peur le retiendra dans le crime. Ce n'est pas par philanthropie qu'il professe l'égalité, c'est par une haine violente contre le pouvoir des autres. On ne peut pas dire cependant que l'exercice du pouvoir lui convienne, car il ne serait à son aise à la tète d'aucun gouvernement, mais il voudrait en être la pensée, et la pensée unique, lî^xclusif. dominant, il ne s'astreint [)as à une action continue et régulière ; dédaignant ce qui est connu, il veut aller au delà. Tout obstacle le révolte, il méprise toute transaction. Ce qu'il appelle un principe est dans ses mains un sceptre d'airain qui ne se plie ni aux imperfections de la nature ni aux faiblesses de l'humanité. Ce que la sensibilité peut inspirer de vertus ou produire de fautes, il l'ignore également. Son parti une fois pris, aucune affection ne peut l'arrêter. Les hommes sont à ses yeux des échecs à faire mouvoir; ils occupent son esprit, mais ils ne disent rien à son cœur. Quand il rédige une constitution, il traite le pays auquel elle est destinée comme un lieu où les hommes qui y sont établis n'ont jamais rien senti, jamais rien vu^
Le seul sentiment qui exerce une véritable influence sur Siéyès, c'est la peur. A la Convention, il craignait la mort ; depuis cette époque, c'est la crainte des vengeances de la maison de Bourbon qui le domine.
1. Allusion à la constitution proposée par Siéyès en l'an Vlil.
Siéyès csl régulier dans ses mœurs, méthodique dans sa conduite, ténébreux dans sa manière d'être. Sa vie privée n'a rien de philosophiquement remarquable. Dans ses goûts il a quelque recherche, il est difllcile à servir, à loger, ù meubler. Il n'est pas cupide, mais il n'a pas le cœur assez haut placé pour mépriser la fortune; son orgueil même n'a pas été assez fort pour l'empêcher de laisser entamer sous ce rapport sa considération politique. Il n'a point d'habileté d'esprit ; il ne discute pas, parce qu'il ne sait que prescrire. Il cause mal; il n'a point le désir de convaincre, il veut subjuguer. Son humeur est atrabilaire; il est possible qu'une indisposition naturelle qui lui interdit le commerce des femmes y contribue : et cependant il ne dédaigne pas de plaisanter avec elles ; alors il arrive à une sorte de grâce ; il peut sourire, employer un persiflage malin, mesuré et assez piquant, mais il ne dérogera jamais jusqu'à être aimable. Orgueilleux et pusillanime, il est nécessairement envieux et défuuit; aussi il n'a point d'amis, mais il a des entours soumis et fidèles.
Siéyès peut être chef d'opinion ; il ne sera jamais un chef de parti. Son esprit est plus superbe qu'actif. 11 est tout d'une pièce; si l'on ne fait pas tout ce qu'il veut, il boude dans son coin, et se console en pensant qu'on l'y regarde. 11 n'a point une physionomie heureuse; elle porte l'empreinte d'un caractère dur et méditatif. Son regard a quelque chose de supérieur, de hautain et ne prend de vivacité que quand il sourit. Son teint pâle, sa taille sans précision dans les formes, sa démarche lente et molle, tout son extérieur enfin, semble commun tant qu'il n'a pas parlé, et ce n'est pas qu'il parle bien. Il ne dit que des mots, mais chaque mot exprime une
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pensée et indique de la réflexion. Dans une conversation sérieuse, il n'est jamais entraînant, mais il impose.
Y a-t-il dans tout ce que je viens de dire là, l'homme qui ait pu soumettre son caractère, son humeur, ses opinions à ceux d'un prince; qui ait pu avoir les complaisances d'une ambition secondaire? Personne ne le pensera.
J'ai dû une fois détruire, et par des raisons puisées dans l'essence des caractères, l'opinion généralement établie que M. le duc d'Orléans ait eu des rapports concertés avec Siéyès. 11 est également vrai quil n'y eut, entre lui et aucun des hommes remarquables de cette époque, d'autres rapprochements que ceux qu'amenaient naturellement des rencontres particulières, et parfaitement étrangères à toute combinaison personnelle.
Après les instructions données à ses bailliages, iM. le duc d'Orléans cessa d'être un personnage politi({ue actif; son caractère faible, sa position équivoque et inquiétante, l'ont empêché de le redevenir. Apiès le crime de son vote, il n'était plus rien, il n'avait plus de destination ; il resta simplement dans les rangs et comme ce n'était pas sa place^ il y fut nul, avili et tué.
Que devient donc ro])inion si positivemont accréditée que M. le duc d'Orléans a été le premier auteur de la Révolution; que son nom servit de ralliement à une classe nombreuse de citoyens; qu'il fut encouragé par l'ambition de quelques turbulents, à porter ses vues jusqu'au trône? (^ette opinion n'est ]>lus souteuablc devant le tableau d(' sa vie. Car l'immoralité, l'extrême légèreté, l'irréflexion et la faiblesse suffisent pour expli(iuer ses agitations comme son inaction. De plus, l'impulsion étant une ibis donnée, le mouvement rapide
21/i MÉ.MOIUES DU PR1^'CE DE TALLEYRAND.
et violent des esprits ne permit h aucun moment de la Révolution le développement des ambitions particulières. Toutes les idées, dès le commencement, concourant à établir l'égalité et à affaiblir le pouvoir, les ambitions de premier ordre se trouvèrent nécessairement déconcertées. Ce n'est que bien plus tard, après de terribles épreuves qu'on commença à sentir le besoin d'un chef pour modifier l'état des choses qui existait, et c'est alors que Bonaparte apparut.
M. le duc d'Orléans ne dut pas être le dernier à s'apercevoir de la disposition des esprits que je viens d'indiquer. Aussi, a-t-il toujours laissé dans le doute, le véritable but de son ambition. 11 n'était, comme je l'ai dit, ni le principe, ni l'objet, ni le motif de la Révolution. Le torrent impétueux l'emporta comme les autres.
M. le duc d'Orléans se replia sur lui-même, sur ses goûts et sur ses besoins. De là la secrète pensée qui lui fit consentir, après le 6 octobre 1789, à faire en Angleterre le voyage flétrissant que tous les partis lui ont reprochée C'est de ce moment que date la di^-parition de son immense fortune, qui, rendue plus maniable, laissa encore moins de traces que la superbe galerie de tableaux du Palais-Royal aujourd'hui si dispersée. Les fonds libres de M. le duc d'Orléans ont tous
1. Le duc (l'Orléans était accusé d'avoir élé mêlé aux événements des 5 et 6 octobre. La cour et une partie de la bourgeoisie se soulevèrent contre lui. La Fayette se fit auprès de lui l'écho de ces récriminations, voire même de ces menaces, si bien que le prince, intimidé, et malgré tout ce que pût faire Mirabeau pour le retenir, partit pour l'Angleterre avec une mission fictive. Aussitôt le Châtelet ouvrit une enquête sur les journées d'octobre, destinée à prouver la culpabilité du duc. Celui-ci revint soudain à Paris le 7 juillet 1790. Le 14 août suivant, le Cbâtelet déposait son rapport à l'Asseinblée ; il concluait à la mise en accusation, mais l'Assemblée refusa d'autoriser les poursuites.
passé en Angleterre par des voies détournées, et par des agents secrets, qui, à la faveur de leur obscurité, ont pu être infidèles, et jouir de leur vol. Telle est l'opinion des hommes qui étaient alors à la tête des affaires .
Si les historiens s'évertuent à chercher les hommes auxquels ils peuvent décerner l'homieur, ou adresser le reproche d'avoir fait, ou dirigé, ou modifié la Révolution française, ils se donneront une peine superflue. Elle n'a point eu d'auteurs, de chefs, ni de guides. Elle a été semée par les écrivains, qui, dans un siècle éclairé et entreprenant, voulant attaquer les préjugés ont renversé les principes religieux et sociaux, et par les ministres inhabiles qui ont augmenté la détresse du trésor et le mécoulcntement du peuple.
Il faudrait, pour retrouver la véritable origine et les causes de la llévolulion, peser, analyser et juger des questions de haute politique spéculative, et spécialement soumettre à un profond et habile examen, la question de la lutte entre les idées philosophiques et les préjugés, entre les prétentions de l'espril et celles du pouvoir. Car si on n'admettait ciue les résultats mêmes de cette Révolution, on tomberait bientôt dans l'erreur, et on arriverait à confondre M. de ■Malesherljcs et xMirabeau, M. de la Rochefoucauld et Robespierre.
FIN D E LA DEL'XlIiME PARTIE