TROISIEME PARTIE
La royauté, telle qu'elle était sortie de l'Assemblée constituante, n'était plus qu'une ombre, et une ombre qui allait chaque jour s'effaçant. II fallait donc, avant tout, ne pas compromettre ce fragile pouvoir ; et on le compromettait, en essayant de lui rendre avant le temps, la réalité qu'il avait perdue. Ceux qui, tel qu'il élait, voulaient s'en montrer encore effrayés, ne cherchaient qu'un jn-étexle jiour le détruire totalement. 11 fallait ne leur en offrir aucun. Ce n'était pas assez que le roi imitât le roseau qui triomphe de l'effort des vents parce qu'il ne leur résiste pas : il fallait que ses serviteurs du dehors et du dedans se vouassent à une inaction totale, et ne manifestassent aucunes vues qu'il pût être accusé de partager. Mais à qui faire entendre une politique aussi froide? Le mouvement révolutionnaire était donné, et il agitait toutes les classes.
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I.c ininisl'Tc dulors', dont M. ?secker ne faisait plus partie, sentit qu'il était utile pour la royauté d'agir auprès des principales cours de l'Europe pour demander que les unes n'arinassent point et que les autres désarmassent'-. Les chefs de la seconde Assemblée, connus sous le nom de girondins, avaient exigé cette démarche, persuadés qu'ils étaient qu'elle ne serait point accueillie par le ministère du roi. Us se trompèrent. M. de Lessart'', alors ministre des afTaires étrangères, saisit cette idée, et me proposa pour cet effet d'aller en Angleterre. .Te désirais m'éloigner pour quelque temps ; j'étais fatigué, dégoûté, et (pioi(iLie je susse bien que cette mission
1. C'était le ministère feuillant, le premier ministère constitutionnel du roi (novembre 1791 marslT92). Il était composé de : du Port, à la justice; de Lessart, aux affaires étrangères ; Tarbé, aux contributions et revenus publics; Bertrand, à la marine; Gabier de Ger»illc, à l'intérieur; Narbonne, à la guerre.
2. Le ministère feuillant ne voulait pas la guerre. Aussi toutes les négociations entamées à ce moment avec l'Eui'ope, avaient-elles pour but de prévenir les hostilités. La politique du cabinet français était de gagner la Prusse et l'Angleterre, pour les opposer à l'Autriche. En Prusse, on envoya M. de Ségur (22 décembre 1791). En même temps, M. de Narbonne dépêcha au duc de Brunswicli le jeune Cusiine, pour lui proposer le commandement général des armées françaises. En Angleterre, le négociateur officieux était M. de Talleyrand (12 janvier 1792). M. de Lessart cherchait en outre à conserver l'amitié de l'Espagne (mission de Bourgoing à Madrid, février 1792); il rassurait l'empereur sur les conséquences du rapprochement tenté avec l'Angleterre (lettre de Lessart à M. de Noailles, ambassadeur à Vienne, 16 janvier 1792), et s'attachait à prévenir toute intervention de la diète de l'empire (mission de M. Barbé- Marbois, 1°' janvier 1792).
3. Antoine de Valdoc de Lessar', né en l7-i2. Maître des requêtes en 1768, contrôleur général, décembre 1790, mini>tie de l'intérieur, janvier 1791, puis des aflaires étrangères, novembre 1791. Le 9 mars 1792, sur la proposition de Brissot, l'Assemblée décréta sa mise en accusation. Il fut arrêté et conduit à Orléans où siégeait la haute cour nationale. Ramené à Paris sur l'ordre de Danton, il fut massacré en route, à Versailles, le 9 septembre 1792.
avait peu de chances de succî'S, j'acceptai. Le roi écrivit au roi d'Angleterre une lettre dont je fus porteur'.
La guerre, en 1790. aurait utilement servi la royauté. En 1792, elle devait inlaillibleaient renverser le trône; et c'est pour cela que les révolutionnaires la voulaient. Ils pensaient (ainsi que l'un d'eux. Rrissot de Varville -. l'a avoué depuis), que la guerre une foi> engagée, le roi étant chargé de la conduire, et n'ayant pour la faire que les moyens qu'ils voudraient mettre à sa disposition, serait à leur merci, parce que rien ne serait |>lus facile que de soulever contre lui et l'armée et la nudtitude. en rendant inévitables des revers dont on ferait peser sur lui la responsabilité; calcul horrible que les événements ont prouvé avoir été fait avec une rare habileté. On pouvait peut-être déjouer cette affreuse machination, en forçant à s'éloigner des frontièn^s du royaume, les émigrés qui s'étaient cantoiniés en armes dans le voisinage, et en se mettant partout sur le pied de paix. On n'en ht rien, ou plutôt les démarches que l'on ht portaient un tel caractère d'indécision qu'elles devinrent inutiles, et le roi. par faiblesse, vou-
1. Talleyrand était l'-galeiuent chargé de porter au comte de Grenville une lettre de M. de Lessart, et d'obtenir la neutralité ou mènae l'alliance de l'Angleterre. Il partit avec le duc de Biron le 12 janvier 1792. Il revint à Paris le 9 inar?. (Voir Sobel, l Europe et la Révolution française, t. II, livre III.)
2. Jean-Pierre Brissot était le treizième enfant d'un aubergiste de Chartres. Né en 175i, il joignit bientôt à son nom, celui de Ouarville ou Warville, nom du village où il fut élevé. Venu à Paris, il y créa en 1789 un journal : le Patriote français, où il défendit avec vivacité et talent les idées nouvelles. Élu membre de la commune de Paris, puis député à l'Assemblée nationale en 1791 et à la Convention, il devint en deux ans un des chefs du parti girondin, qui fut un instant le maître de la situation. Après avoir, dans les premiers temps cherché à sauver le roi, il vota néanmoins la mort avec appel au peuple. 11 fut enveloppé avec tous ses amis dans la proscription de la Gironde, et fut guillotiné le 31 mai 1793.