Ml. MOIRES DU l'Ul.NCE DE TALLEYIIAM
rrcquculs (jui avaieiil lieu eiilro le roi, la reine et le grandduc de lîerg, par l'eniremise de la reine d'Étrurie, avaient |)our objet d'engager le roi Charles IV à revenir sur son abdication. Cette négociation intérieure, qui avait eu M. de Monthion ^ , adjudant général, pour messager, et la reine d'Étrurie pour instrument, produisit l'acte antidaté du 21 mars, dans lequel le roi Charles IV déclare :
(I Je proteste et déclare que mon décret du 19 mars, par le(|Liel j"al)dique la couronne en faveur de mon fds, est un acte auquel j'ai t''té forcé pour prévenir de plus grands mallieurs et TetTLision du .sang de mes sujets bien-aimés. Il doit, en conséquence, être regardé comme de ludle valeur.
» Moi. I,E ROI. ))
La suite naturelle de ci.'tte protestation, qui n'était encore que soupçonnée par les ministres de Ferdinand ^'11, devait être un recours du roi (Miarles à Napoléon contre son fils rebelle et usinpateur.
On ne pouvait i)as .se défendre ; les forces essentielles du royaume étaient affaiblies par l'absence d'un corps de près de vingt mille hommes, qui combattait dans le nord de l'Europe avec les armées françaises, sous le counnandement du marquis de La Roniana. Ferdinand VII avait à peine trois mille hommes autour de lui ; le peuple était sans armes, et, lorsque sous un prétexte quelconque, on parlait de faire approcher de Madrid quelques bataillons, le grand-duc de
1. Le général .^lontliioii avuit été chargé par Murât de se rendre auprès de Charles IV, pour le déterminer à protester contre son abdication en faveur de Ferdinand. (Voir sur cet épisode les Mémoires sur les affaires iV Espagne, par l'abbé de Pradt.)
AFFAIRES D'ESl'AGNE (ISuTj. 369
Berg' s'y opposait avec toute la hauteur que pouvaient lui inspirer les cent cinquante mille hommes qu'il commandait.
On ne pouvait pas fuir; les moindres préparatifs en auraient dénoncé le projet ; les inquiétudes de ce genre, qu'avait données Charles IV px-u de jours auparavant, tenaient le peuple en grande observation. Le roi était entouré d'es-pi()ns; peut-être y eu avait-il dans le conseil même, quoique M. Cavallero et M. Ûlaguer n'en fussent plus membres et eussent été remplacés par MM. Penuelas et O'FarriP. D'ailleurs, se retirer sans armée, sans places fortes, sans argent, à Algésiras même, c'était un parti désespéré. Dans le conseil, il n'y avait point d'houmn's forts.
Ou savait, en outre, que dans un traité ébauché à Paris vers le 2U mars par M. Izquierdo, Napoléon avait fait insérer parmi les bases d'iui arrangement l'obligation, pour l'Espagne, de lui céder une portion de son territoire, en fixant à l'Èbre la limite des deux pays. Personne n'était révolté de cette idée; on trouvait pénible, il est vrai, la nécessité de faire ce sacrifice, mais on espérait qu'au moment du mariage, Napoléon ajjandonnerait ce projet et se bornerait à assurer la route militaire qui était nécessaire à la Fi'ance pour connnuniquer avec le Portugal et à obtenir, pour le commerce français, l'inlroduction libre de droits en France des produits des colonies espagnoles.
Ferdinand VII, avant de quitter Madrid, chargea des soins
1. Don Goazalo O'FarnI, né en 17.3:3 d'une famille irlandaise au service de FEspayne, était lieiilenanl-général et inspecteur d'infanterie. Il devint en 1808 ministre de h guerre du roi Ferdinand. Api'ès le départ du roi, il fit partie de la Junte de gouvernement présidée par Finfant Antonio. Toutefois, il reconnut le roi Joseph et le servit avec fidélité. Condamné à mort e:i 1811 il se réfugia en France où il mourut.
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du gouvernement, pour le leii)}>s de son absence, une junte, présidée par l'infant don Antonio ^ son oncle, et composée de MM. Penuelas, O'Farril et Azanza. Il se fit accompagner de MM. de l'Infantado, San Carlos, Cevallos, d'Escoïquiz, Musquiz, Labrador^, et d'une partie peu considérable de son service. 11 n'avait avec lui qu'un seul escadron des gardes du corps. Deux compagnies des gardes espagnoles et wallones eurent ordre d'aller l'attendre à Burgos. Il mit trois jours pour s'y rendre. La détermination que l'on avait prise avait été précédée de tant d'irrésolution, que tous les motifs de lenteur convenaient à la disposition dans laquelle étaient le roi et sa suite. Le roi trouva les chemins couverts de troupes françaises de toutes armes, et il ne rencontra pas un seul soldat espagnol sur sa route. A Burgos, le maréchal Bessières était à la lèlc d'un corps d'environ dix mille hommes ; il offrit au roi, pour se rendre à Vittoria, les relais préparés pour Napoléon; le roi en profita. Le général Savary qui, jusque-là, l'avait accompagné, prit les devants et se rendit à Bayonne, d'oîi il revint le 18 à Vittoria, avec de nouvelles instructions. Vittoria était occupée par la première brigade de la division du général Verdier, qui était composée d'environ quatre mille liommes. Le général Lefebvre avait amené la veille, de Burgos. deux cents dragons de la garde,
1. L'iiilunt don Antonio, frère du roi Charles IV était né en 1755. Il avait épousé sa nièce, rinlante Jlarie- Amélie.
2. Pedro Gonies Kavelo, marquis de Labrador, né en 1775. Il était en 1807 ministre d'Espagne à Florence. Il suivit le roi Ferdinand à Valençay, fut en 1814 nommé conseiller d'Etat, ensuite ambassadeur à Paris et plénipotentiaire au congrès de Vienne. Il devint plus tard ambassadeur à Naples, puis à Rome, et mourut en 1850.
AFIAIIIKS D'ESI'ACM: (18071. 371
et le lieutenant-colonel Henri s'y trouvait avec cinquante gendarmes d'(Mile. Le 20, 1(> maréchal Bessières devait s'y rendre avec quatre bataillons de la garde de Napoléon.
Le roi Ferdinand VII logea à l'hôtel de ville de Yittoria et s'y arrêta trois jours. Le général Savary lui apporta une lettre de Napoléon. Malgré l'obscurité que présentaient quelques expressions de cette lettre, les difTicultés de la situation dans laquelle se trouvait le roi Ferdinand étaient telles, qu'on était porté à donner des interprétations favorables à tout ce qui venait de Napoléon, et cette disposition était la même parmi toutes les personnes attachées au roi, même parmi celles qui l'avaient précédé à Bayonne. M. de Fernan-Nunès, MM. d'Hijar, Vallejo et Macaûaz mandaient qu'ils attendaient les plus heureux résultats de l'entrevue des deux souverains.
Le roi, tout décidé qu'il croyait être à se rendre à Bayonne, aimait à se faire donner des raisons pour continuer sa route. IHusieurs fois dans la journée, il [prenait l'avis de son conseil, et quoique l'opinion lut toujours la même, il consultait encore. Les lenteurs occasionnées par l'inaction dans laquelle on resta pendant trois jours, donnaient des inquiétudes au général Savary, qui avait ordre d'amener les jjrinces à Bayonne, de gré ou de force. Les dispositions étaient faites pour les enlever le 19, si dans la journée du 18 une dernière tentative, l(>ute encore de persuasion, ne réussissait pas. L'hôtel de ville devait être entouré le 19, au matin, par l'infanterie du général Verdier ; trois pièces de canon, chargées à mitraille, devaient être placées aux trois portes de la ville ; le général Savary, à la tête de ses gendarmeS; et soutenu par cent vélites, devait forcer le palais. Toutes ces dispositions devinrent inutiles : le roi amionra
qu'il partirait le 19, à neuC hciiros du matin. Au laouienl de iiioater en voiture, un instinct populaire réunit une grande foule autour du carrosse du roi ; on coupa les traits des mules ; des cris de fureur se faisaient entendre de toutes parts. Ce tumulte aurait pu devenir fort sérieux, si le roi ne s'était décidé à faire sur-le-champ une proclamation dont l'elfet sur le peuple fut remarquable : ses cris devinrent des larmes et, peu après, de l'abattement. Les voitures purent être attelées; les gardes du corps muutèrent à cheval et on partit. A onze heures du soir, le roi arriva à Irun avec sa suite. Il descendit chez M. d'OIazabal, daus une maison (jui était hors de cetti? pelit(^ vill\ Il y était gardé par un bataillon du régiment du roi. Le général Savary n'arriva à Irun que le 20, à sept heures du matin. Des accidents arrivés à sa voiture avaient été cause de ce retai'd .
Ainsi, le roi et son conseil furent huit heures seuls, sans escorte française, dans une maison espagnole située sur le bord de la mer, où plusieurs bar(|ues étaient attachées à des pieux placés dans le jardin même. Le général Savary, en descendant de voiture, se rendit avec empressement et presque avec inquiétude à la maison où demeurait le roi, qu'il trouva endormi. A huit heures du malin, on partit pour Bayonnc. Au moment où le roi arriva sur le territoire IVançais, des détachements de la garde inq^ériale entourèrent sa voiture. Leur nondjre parut à quelques Espagnols trop considérable pour une simple escorte d'honneur. Cette réflexion, vague d'abord, se changea en un présage sinistre, lorsqu'en passant à Ogunna, on lut sur un arc de triomphe ces mots : Celui qui fait et défait les /vis est j^liis que roi lui-même. Une telle inscription devenait pour les princes d'Espagne
une menace effrayante, cl leur disait, comino celle du Dante :
Lasciatc or/ni speranza, voi ch'eiilratc.
C'est alors que fut accompli le plus mémorable peut-être de tous les attentats de Napoléon, Les princes d'Espagne étaient hors du territoire espagnol, et l'empereur les tenait en son pouvoir.
Leur séjour à Bayonne n'a d'intérêt que par les formes différentes que l'imagination de Napoléon employa pour s'abuser lui-même, que son caractère et son esprit lui fournirent pour prolonger de quelqu<}s heures l'erreur de ses simples et malheureuses victimes, et pour exciter de gigantesques efforts de la part de la Frauce, sans offrir à son avenir d'autre perspective que de voir un de ses frères placé sur le trône d'Espagne. Tout ce (pii se passa alors se trouve avec détail, exactitude et inlérêl dans l'ouvrage de M. de Pradt' ; aussi je ne prétends que suivre, comme un simple fil, les faits I>articuliers à chacun des jours que les princes passèrent à Bayonne, avant de se rendre à Valençay, où je dus avoir l'honneur de les recevoir, et où je fus assez heureux pour leur éviter peut-être des inquiétudes et des soucis.
1. Dominique Dufour de Pradt, né en 1759 à Allanches (Auvergne), d'une famille noble. 11 fut d'abord officier, maisquiUa la carrière des armes pour entrer dans les ordres. Vicaire générale Rouen, il fut ensuite député du clergé aux états généraux. Il émigra en 1791, i entra en France sous le consulat, et devint aumônier de l'empereur, puis évêque de Poitiers (1805). Napoléon se servit de lui en 180S dans les affaires d'Espagne, et lui donna peu après l'archevêché de Matines. 11 fut ambassadeur à Varsovie en 1812. En 1814, il fut nommé grand chancelier delà légion d'honneur. Il fut en 1817 élu député de Clermont-Ferrand. Il mourut en 1837. — M. de Pradt a beaucoup écrit. L'ouvrage dont il est fait mention ci-dessus : Mémoires historiques sur la révolution d'Espagne, fut publié à Paris en 1815.
:î7'i .mi';:\i()Ii;i:s dl: i'KINce de talleyiîand.
Entre Mdante et Bayonne, le roi Ferdinand trouva l'infant Don Carlos, qui, accompagné de MM. de Frias, de Médina- Cœli, et de Fcrnan-Nunès. venait au-devant de son malheureux frère. Le roi les fit monter dans sa voiture, et là, il apprit d'eux, avec la plus grande surprise, que Napoléon leur avait déclaré la veille, à dix heures du matin, que jamais ils ne retourneraient à Madrid, et qu'un de ses frères à lui. Napoléon, allait occuper le trône d'Espagne. Je remarque l'iieure à laquelle cette déclaration a été faite, parce qu'elle prouve qu'on avait eu dix-huit heures pour en faire parvenir la nouvelle à Irun; et à irun, comme on l'a vu, le roi Ferdinand pouvait encore se soustraire à ses ravisseurs. A une lieue de Bayonne, il ne restait plus aux princes que la triste résignation, ou la confiance dans des raisons sur la force desquelles il aurait fallu bien de la simplicité pour conqiter.
Les voilures s'avançaient vers Bayonne ; à midi et demi les princes y arrivèrent, et peu de moments après, le roi Ferdinand reçut la visite de Napoléon. Dans ce premier entretien tout fut insignifiant, hors le mot alarmant de Elle employé par Napoléon; et ce mot. expression ordinaire d'égards, se trouvait applicable au litre de Majesté comme à celui d'Altesse Royale. Ferdinand VII s'enqjressa ensuite de se rendre au palais pour présenter ses hommages à Napoléon (pii lui avait fait la première visite. Napoléon l'invita à dîner au château de Marrac^; il fit engager aussi les ducs de San Carlos, de Médina- Cœli et de l'Infantado ; le prince de Neufchâtel était le seul
1. Le château de Marrac, situé à un kilomètre au sud de Bajonne, l'ut construit en 17u7 pour la reine douairière d'Espagne, veuve de Charles II, réfugiée en France. Napoléon Tacheta en 1807. Il fut détruit par un incendie en 1825,
Français qui se trouvât à ce dîner. On n'y parla point d'affaires. Le lendemain, Napoléon accorda des audiences particulières à MAI. de San Carlos, de, l'Jnfantado et d'Escoïquiz ; il leur dit. qu'il était déterminé à changi'r la dynastie qui régnait sur le trône d'Espagne, et, oubliant qu'il avait répété mille fois que son existence à la tète de la France était incompatible avec celle d'un prince de la maison de Bourbon sur un des trônes de l'Europe, il donna avec ruse, pour date et pour motif à ses projets sur l'Espagne, la proclamation faite par le gouvernement espagnol à l'époque de la bataille d'Iéna. Elle avait, disait-il, été regardée en France, si ce n'est comme une déclaration, du moins comme une menace de guerre ; il annonça ensuite, d'une voix ferme, que rien ne pouvait le faire clianger. Là, il s'arrêta, comme pour, laisser tout leur ell'et aux paroles terribles qu'il venait de prononcer. Après un moment de silence, qu'il rompit par des expressions plus douces, il parla du malheur des jeunes princes, et dit, que sa politique étant véritablement en contradiction avec son cœur, il ne se refuserait à aucun des moyens de bonheur pour eux, qui seraient compatibles avec le système qu'il avait adopté. 11 alla même jusqu'à offrir au roi Ferdinand, pourvu qu'il cédât ses droits à la couronne d'Espagne, l'Etrurie avec le titre de roi, une année de revenu de ce royaume pour y former son établissement, une de ses nièces en mariage, et dans le cas où il mourrait sans enfants, la succession établie dans la ligne masculine des princes ses frères.
Frappés de ce qu'ils venaient d'entendre, M>L de l'Infantado, de San Carlos et d'Escoïquiz essayèrent de combattre le système de Napoléon, qui, entrant dans leur situation, mais