‹ Mémoires. Publiés avec une préface et des notes par le duc de BroglieChapitre 65 sur 79 · AFFAIRES D'F:SPA('..\F: (1807). :J · texte numérisé non relu

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grande partie des habitants qui ignoraient sou arrivée dans le royaume, et il n'avait efTrayé personne. L'espèce d'étourderie révolutionnaire qui agitait les esprits, portait la multitude à croire qu'il n'y avait pas de dangers dont ne pouvaient triompher les hommes qui avaient abattu la puissance du prince de la Paix.

Le lende:nain de l'an'ivéc du roi Ferdinand Vil à Madrid, les ministres étrangers, à l'exception de l'andjassadeur de France, du ministre de Hollande et du chargé d'affaires de Saxe S se présentèrent an palais pour avoir l'honneur de faire leur cour au nouveau roi.

IVL de Beauharnais, l'ambassadeur de France, le vit en particulier, et lui annonça la prochaine arrivée de l'empereur en Espagne. Les relations qu'il avait eues précédemmenl avec le roi, l'autorisaient à croire qu'il |)0uvail lui conseiller daller au-devant de Napoléon. Il l'engagea jnème à i>oursuivre son voyage jusipi'à Bayonne, l'assurant que l'empereur, ^eusilile à cette preuve de confiance, ne tarderait pas un moment à le reconnaître comme roi d'Espagne, et à lui accorder en mariage une de ses nièces. L'ambassadeur ajouta ensuite qu'il était convenable que le roi [iril les précautions nécessaires pour mettre la vie du prince de la Paix hors de tout danger, et donnât des ordres pour qu'on suspendît la procédure commencée contre lui. Le grand-duc de Berg qui vit deux fois le roi Ferdinand VII chez la reine d'Etru ie, lui tint le même langage, avec cette différence qu'en parlant du prince

1 . Le minisU-e de Hollande était M. de Verliuel, et le chargé d'affaires de Saxe, le baron de Forell. — On sait que Louis Bonaparte était alors roi de Hollande et que le roi de Saxe était entièrement dévoué à Napoléon, ce qui explique la réserve des deux diplomates.

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(le I;i Paix, si's expressions rlaiciil moins mesurées, que celles de M. de Beauharnais. L'un el rauli'c, en adressant la parole au roi, ne se servirent que du litre d'Altesse lioyalc; ils miienl même quelque afTeclation à répéter cette qualification. Le roi ne prit avec eux aucun engagement; ses réponses furent polies, et un ])eu d'embarras l'aida à les rendre fort laconiques.

Les circonstances dilliciles dans les(|uelles se trouvait le roi Ferdinand l'engagèrent à se former immédiatement un conseil particulier. 11 le composa de MAL de l'Infantado, d'Escoïquiz, de San Carlos', de Cevallos, Cavallero. Olaguer et Gil de Lcmos. Le duc de San Carlos eut la jjlace de grand maître de la maison du roi , le marquis de Mos qui la remplissait ayant été destitué. Le roi chargea particulièrement M. d'Escoïquiz de suivre toutes les affaires que le cabinet devait avoir à traiter avec l'ambassadeur de France et le grandduc de Berg. Le choix de M. d'Escoïquiz avait été déterminé par l'idée que l'ambassadeur de France, dans la position duquel on croyait voir une sorte de gène, serait plus à son aise, ou, ce qui était également instructif, plus embarrassé avec M. d'Escoïquiz qu'avec aucun autre membre du conseil.

La }ircmière conférence de M. d'Escoïquiz avec l'ambassa-

1. Don Josepli Michel de Carvajal, duc de San Carlos, né en 1771, fut maréchal de camp, puis chambellan du prince des AsUiries et gouveineur de SCS enfants. Vice-roi de IS'avarre en 1807, il fut compromis dans le complot de TEscurial et disgracié en 1808. Ferdinand le rappela dans son conseil. Le duc suivit son maître à Valençay, mais fut bientôt après interne à Lons-le-Saunier. Il revint en Espagne en 1814, fut nommé ministre d'État, puis ambassadeur à Vienne (1815) et à Londres (1817). Lors de la révolution de 1820, il se retira à Lucques où régnait une infante d'Espagne (la duchesse ^larie-Louise, ancienne reine d'Étrurie) et fut nommée par elle ministre en France. Après le retour de Ferdinand il devint ambassadeur d'Espagne à Paris. Il mourut en 1828.

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(leur do Franco ont lieu peu de jours après; mais elle ne jeta aucun jour sur l'état des affaires. Le grand-duc de l^org y assistait ; leur langage fut le même. A travers la volubilité menaçante de Murât, et les paroles douces, vagues et réservées de M. de Bcauharnais. M. d'Escoïquiz crut voir que l'intérêt véritable dos doux personnages principaux que l'on suftposait agir par ordre direct do Napoléon, portait spécialement sur le voyage de Ferdinand, VII à Bayonno, où il devait trouver l'empereur, et sur la suspension du procès du prince de la Paix. M. de Boauharnais, contenu et dirigé dans cette conférence par le langage du grand-duc do Herg, s'aperçut qu'il n'avait pas été jusqu'alors dans le sons véritable de son gouvernement, et comme les gens qui changent d'opinion, non par léflexion mais uniquement par intérêt, il se jeta sans aucune réserve dans toutes les idées du gi'and-duc de Berg, à (|ui il n'inspira pas autant de confiance cpie sou changeinenl lui on fit perdre dans le parti du roi Ferdinand. Le grand-duc de l^org termina cette conférence en faisant observer à M. d'Fscoïquiz qu'il était important de prendre des mesures pour faire cesser l'agitation, que commençait à produire dans le peuple la présence d'un aussi grand nombre de Français à Madrid.

Ce changement de dispositions envers les Français venait de ce que le peuple croyait n'en avoir jilus besoin. Il s'était délivré par ses propres efforts de l'oppression du prince de la Paix, et il était plein de confiance dans le nouveau roi; ainsi, no regardant plus les Français comme des libérateurs, il les trouvait dos hôtes fort chers et fort incommodes.

M. d'Fscoïquiz rendit compte au conseil de sa conférence avec le grand-duc de Berg et l'amliassadour de France. On

Wi Ml' MO lui; s DU l'IilXCI- DE TALLEYRAND.

lui adjoiguil pour la suite des conférences le duc de l'Infantado; et l'un et l'autre furent chargés par le roi de se rendre auprès de Murât, et de lui dire que l'intention du roi Ferdinand YII était d'aller à la rencontre de l'empereur, aussitôt qu'il aurait des nouvelles certaines de son arrivée sur la frontière, mais que les lettres de France n'apprenaient point encore son départ de Paris ; que, quant au prince de la Paix, il ne pouvait suspendre son procès, parce que la suite et la publicité de cet acte de ju'^ticc étaient un de ses devoirs envers la nation, mais qu'il promettait que la sentence, quelle qu'elle fût, ne serait exécutée qu'après avoir été soumise à l'approbation de l'empereur. MM. de l'Infantado et d'Escoïquiz ajoutèrent qu'on venait de prendre les mesures les plus efficaces pour rétablir la tranquillité à Madrid, et, en effet, il avait été ordonné à tous les propriétaires de faire nuit et jour des patrouilles dans les quartiers qu'ils habitaient. La garnison de Madrid, sur la demande du grand-duc de Berg, avait été réduite à deux bataillons de gardes espagnoles et wallones et aux gardes du corps. Ce peu de troupes était employé à faire exécuter les ordres des magistrats de police, et à arrêter les querelles qui pouvaient s'élever entre les habitants de la ville et les Français.

Ces réponses ne satisfirent point Murât, qui, après avoir insisté avec la plus grande force, à l'égard du sursis du procès du prince de la Paix, se plaignit amèrement des retards qu'éprouvaient dans l'exécution et même dans les ré])onses, toutes les demandes qu'il faisait pour l'entretien de ses troupes. On put voir dans ces nouvelles plaintes des motifs d'action indépendante dont il se servirait suivant ses vues, et cette remarque eut, peu de jours après, son application. Un corps

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de troupes à cheval, sous lo prétexte de chercher des fourrages, vint avec de l'artillerie occuper les hauteurs de Pinto. M. de Castellar instruisit le roi de cette nouvelle disposition. Après quelque altercation entre le grand-duc de Berg et le gouvernement espagnol à ce sujet, ce dernier décida (pie le prince de la Paix serait transféré de Pinto au château de Villa- Viciosa, situé à trois lieues de .Madrid, et où il n'y avait pas de troupes françaises.

Le conseil du roi se croyait parfaitement en sûreté de ce côté, lorsque le grand-duc de Berg fit appeler chez lui M. de l'infantado et M. d'Escoïquiz, et leur déclara qu'il avait reçu de nouveaux ordres de l'cnq^ereur pour demander que la |jersonne du prince de la Paix fût remise entre ses mains. Il s'engageait à faire conduire le prince hors d'Espagne, et donna sa parole d'honneur que jamais il ne rentrerait dans le pays, ajoutant que la volonté de l'empereur était si précise; qu'il était de son devoir de s'emparer par la force du prince de la Paix, s'il ne lui était pas remis immédiatement. Le roi autorisa MM. de rinfantado et d'Escoïquiz à répondre que l'arrivée de l'empereur était annoncée connue devant être très prochaine, et qu'elle serait si décisive pour les affaires intérieures de l'Espagne, dont il allait devenir l'arbitre, que l'on ne doutait pas que le grand-duc ne retardât jusqu'à ce moment les voies de fait qu'il avait menacé d'employer. Ils ajoutèrent que, si on recourait à la force pour enlever le prince de la Paix, sa sûreté serait certainement compromise par suite du mouvement populaire inévitable que provoquerait une pareille mesure.

Aux instances menaçantes de Murât se joignirent celles de

366 3ir:.Mi>ll!i:s liL l' RING H DK TALLKYUANU.

raiiibassaduur ultlu général Savary'. Ce dernier, en présentant les mêmes demandes au nom de l'empereur qu'il avait quitté depuis peu de jours seulement, apj)orla des nouvelles positives de son arrivée à Bordeaux. 11 se plul à parler des dispositions de Napoléon pour Ferdinand VII, en employant toutes les formes qui devaient inspirer de la confiance. Ainsi, il assurait ({ue le nouveau roi serait reconnu; que son mariage serait conclu ; que l'intégrité de l'Espagne serait garantie à la première entrevue que le prince aurait avec l'empereur; et que, pour tant d'avantages, l'empereur voulait seulement entendre de la bouche du prince à qui il se confiait, que l'Espagne, sous son autorité, serait une alliée de la France aussi fidèle qu'elle l'avait été après le pacte de famille.

Les mêmes demandes, les mêmes réponses répétées pendant plusieurs jours laissèrent les choses dans le même état, jus- (|u'au 8 d'avril où le roi après avoir pris lavis de son conseil, se décida à envoyer l'infant don Carlos '^ au-devant de Napoléon. Le prince devait aller jusqu'à Paris même, s'il ne le trouvait pas en chemin. Il était porteur d'une lettre du roi, son frère, dans laquelle, après avoir parlé du désir de faire avec l'empereur la plus étroite alliance, et lui avoir renouvelé la demande d'une

1. René Savary, né en 1774 à 3Iarc près Vouziers, entra de bonne heure à l'ai-mée et était colonel de gendarmerie en 1800. Très attaché à l'empereur, il devint général de division et duc de Rovigo, et fut nommé ambassadeur à Petersbourg en 1807. En 1808, il commanda un instant les troupes françaises en Espagne. 11 devint ministre de la police en 1810. Condamné à mort par contumace en 1815, il revint en France et fit casser son jugement. Il vécut dans la retraite sous la Restauration. En 1831, il fut nommé gouverneur de l'Algérie, et mourut en 1833.

2. L'infant don Carlos, deuxième iils du roi Charles, était né en 1788. En 1808, il suivit Ferdinand à Valençay, et ne revint en Espa,'ne qu'en 1814. A la mort du roi son frère, il réclama inutilement le trône au nom de la loi salique. Le parti carliste date de cette époque.

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de ses uièces en inariagc, il amionçait qu'il irait au-devant de Sa Majesté, dès qu'il la saurait près des frontières d'Espagne . 11 terminait sa lettre en remettant à la décision équitable de Sa Majesté Impériale, l'affaire du prince de la Paix.

L'infant partit avec cette lettre le 0 avril. Il était accompagné de MM. le duc d'Hijar, Vallejo, Macanaz', et du marquis de Feria. A Bayonne, il trouva M. le duc de Prias, le duc de Médina-Cœli et le comte de Fernan-Nunès^, déjà envoyés par le roi Ferdinand pour complimenter Napoléon, qui, peu de jours après arriva à Bayonne.

La nouvelle de son départ de Paris parvint à Madrid le 11 avril. Le roi Ferdinand, fatigué de toutes les demandes du grand-duc de Berg, des instances du général Savary, des conseils de M. de Beauharnais, prit la résolution de partir le 10 pour Burgos. Ses ministres le lui avaient unanimement conseillé. Ne voyant au roi, ni le moyen de négocier, ni le moyen de se défendre, ni celui de fuir, ils pensèrent qu'il n'y avait pour ce malheureux prince d'autre parti à prendre que de se remettre avec conllance dans les mains de Napoléon.

On ne pouvait pas négocier puisque Ferdinand Vil n'était pas reconmi, que Napoléon n'avait répondu à aucune de ses lettres, et que l'on était fomlé à soupçonner que les rajtports

1. Don Pedro Macanaz, né en 1700, fut secrétaire d'ambassade en Russie. Il accompagna les princes d'Espagne en France, fut enfermé quelque temps à Vincennes, et gardé ensuite à Paris en surveillance. En 1814 il devint ministre de la justice, fut arrêté pour malversations et subit deux ans de prison. Il mourut peu après.

2. Le comte de Fernan-Nunès, né en 1778, était l'un des plus ardents partisans du prince des Asturies. llaccepta néanmoins la charge de grandveneur à la cour du roi Josepii, mais, convaincu de trahison il dut s'enfuir. En 1815, il fut nommé par Ferdinand ambassadeur à Londres, puis à Paris en 1817. 11 mourut en 18il.

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