Le général Caiilaincourt, duc de Vicence
2. Lettre du 2 février 1808. (Correspondance de Napoléon I", t. XVI, p. 498.
implicite de toute prétention sur la Silésie; 2' de nouvelles idées sur un partage de la Turquie; 3° un projet pour porter la guerre dans l'Inde; 4° la proposition, ou d'envoyer une personne sûre à Paris pour y traiter de ces grandes questions, si l'empereur Alexandre ne pouvait y venir lui-même, ou de convenir d'un lieu où les deux empereurs pourraient se rendre.
Il est à remarquer que la lettre de l'empereur Napoléon, en proposant un partage de la Turquie, ne spécifiait aucune des bases d'après lesquelles il devait être fait. Ainsi, à l'exception de la difficulté relative à la Silésie qui se trouvait levée, les choses restaient à peu près dans le même état d'incertitude. Cependant, l'empereur Alexandre se sentit si soulagé de n'avoir plus à lutter pour les intérêts particuliers du roi de Prusse, qu'il reçut cette lettre avec un plaisir extrême et se décida immédiatement à avoir une entrevue avec l'empereur Napoléon, auquel il l'écrivit dans sa réponse. Il demanda cependant cette entrevue, dans la pensée et sous la condition, qu'auparavant le partage serait réglé, el qu'elle n'aurait pour objet que de bien s'entendre sur les moyens d'exécution qui devaient être adoptés, et de rendre, par un engagement d'homme à homme, leur ratification plus inviolable. C'est dans ce sens que le chancelier, M. de Romanzoff* fut chargé d'entrer en conférence avec l'ambassadeur de France M. de Caulaincourt.
Il est essentiel de bien spécifier ici les dispositions diverses
1. Nicolas comte RomanzolT, né en 1750, était le ûls du feld-maréchal de ce nom. Il débuta dans la diplomatie, devint plus tard ministre du commerce, puis ministre des atlaires étranj^ères à l'avènement d'Alexandre. 11 était ardent partisan de l'alliance française. Aussi dut-il se retirer en 1812. Il vécut dés lors dans la retraite jusqu'à sa mort (1826).
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et les intentions particulières de l'empereur IN'apoléon, celles de l'empereur Alexandre, et celles aussi du comte de Romanzofî représentant l'opinion russe.
Le comte de Romanzofî voyait dans la destruction de l'empire ottoman un trophée de famille; il voulait consommer le grand œuvre commencé par son père. Aussi dans les conférences, s'il s'agissait d'un simple démembrement, tout lui paraissait difficile; mais s'il entrevoyait la possibilité d'un partage, rien ne l'embarrassait ; il devenait d"une générosité excessive, en commençant par demander hardiment Constantinople et les Dardanelles pour la Russie. « Tout partage, disait-il dans une conférence, qui ne donnerait pas Constantinople et les Dardanelles à la Russie serait contre l'opinion de la nation, et la mécontenterait plus que la situation actuelle que tout le monde trouve mauvaise. » D'ailleurs il offrait tout pour obtenir cette conquête, des flottes, des armées, et la coopération de la Russie dans l'expédition de l'Inde; mais, cette coopération, il la refusait pour l'attaque de la Syrie et de l'Egypte, dans l'hypothèse d'un simple démembrement qui laisserait Constaiitinople aux Turcs. Si l'ambassadeur français proposait comme terme moyen, de fonder àConstantinople un gouvernement civilisé et indépendant, et s'il appuyait celte proposition sur l'intention précédemment manifestée à cet égard par l'empereur Alexandre, le chancelier éloignait cette idée en disant qu'elle avait cessée d'être celle de son souverain. Le comte de Romanzofî voulait Constantinople; c'est à cette acquisition qu'il attachait la gloire de son nom ; après cela, il abandonnait le reste du monde à la France, il ne prétendait rien aux Indes, et consentait à ce que l'empereur >'apoléon mît la couronne d'Espagne sur la tète
d'un de ses frères, et fît soit à la France, soit au royaume d'Italie, toutes les réunions qui lui conviendraient.
L'empereur Alexandre se posait comme voulant à peine les deux provinces de Valacliie et de Moldavie ; son ambition expirait sur les rives du Danube. « Encore, disait-il, c'est parce que je vois dans cet arrangement , un moyen de consolider notre alliance. Tout ce qui convient à l'empereur Napoléon me convient aussi; je ne désire de nouvelles acquisitions que pour attacher ma nation au système français et justifier nos entreprises. » Si dans le cours des discussions, il s'élevait à de plus hautes prétentions, il paraissait seulement défendre les plans de son ministre et céder à de vieilles idées russes ; il semblait être moins dirigé par des vues politiques que par des maximes de philosophie. « C'est plus que jamais, dit-il un jour, le cas de donner aux projets que nous avions à Tilsitt, la couleur libérale que doivent avoir les actes de souverains éclairés. Notre siècle, encore plus que la politique, repousse les Turcs en Asie; c'est une noble action que celle qui affranchira ces belles contrées. L'humanité veut que ces barbares ne soient plus en Europe ; la civilisation le demande, etc.. » Je ne change rien aux expressions.
L'ambassadeur de France, organe fidèle de Napoléon, employa toute son influence et toute sa dextérité pour amener le cabinet russe à indiquer jusqu'où il portait ses vues, et à chaque rendez-vous impérial, on le vit exciter l'engouement pour Napoléon dans lequel était l'empereur Alexandre, de manière à le conduire à désirer une entrevue, comme seul moyen de bien s'entendre. Lorsqu'il discutait avec M. de RomanzofT, il se tenait habilement à côté de la question; avec l'empereur, il critiquait les plans de M. de Romanzoff, mais
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toujours sans indiquer ceux de Napoléon ; il refusait, et il ne demandait pas. Comme l'empereur Alexandre, il trouvait que les besoins du siècle étaient bien impérieux, mais il se montrait effrayé d'une aussi vaste entreprise que celle qui était proposée par M. de Romanzoff, et il indiquait sans cesse des difficultés qui ne pouvaient être aplanies que par les souverains eux-mêmes. Le vague qui existait dans l'esprit de l'empereur Alexandre le portait cà en convenir, et l'entrevue fut fixée au 27 septembre 1808.
Le cabinet des Tuileries, de son côté, ne négligea pas un moyen de multiplier les incidents. On garantit à la Porte ottomane la prolongation de l'annistice, à l'insu de la Russie. On communiqua au ministère russe le rap|)ort du général Sébastiani * fait à la suite de son voyage dans, le Levant; et la conséquence de cette communication était de rendre problématique tout ce qui avait été dit et écrit relativement au démembrement de la Tur(|uie, que l'on appelait toujours l'ancienne alliée de la France, et pour laquelle on montrait dans chaque occasion une sorte d'intérêt. On ne parlait plus de la Silésie, mais on prétendait retarder l'évacuation de la Prusse, et compenser ainsi la cession des deux provinces.
On voit que l'empereur Napoléon, appréciant la force de sa position après le traité de Tilsitt, voulait qu'il n'y eût en Europe aucun prétexte de mouvement jusqu'à ce que ses desseins sur l'Espagne fussent accomplis. Jusque-là, les pro-
1. Horace Sébastiani, né en 1772, près de Baslia, était lieutenant en 1789. Général de division en 18U5, ambassadeur à Constantinople en 1806, où 11 se signala par son énergie lors de l'apparition de Feseadre anglaise dans le Bosphore. Il fut député sous la Restauration, ministre des affaires étrangères et ambassadeur sous Louis-Philippe, et maréchal de France en 1840. Il mourut en 1851.
jets de guerre dans l'Inde, les projets de partage de l'empire ottoman semblent des fantômes produits sur la scène pour occuper l'attention de la Russie. Aussi, pendant rintervalle des deux entrevues de Tilsitt et d'Erfurt, toutes les questions agitées, soit à Paris, soit à Pétersbourg, paraissaientelles tourner sur elles-mêmes. Il n'y avait pas un pas de fait. Cinq jours avant son départ pour Erfurt, ce que l'empereur Alexandre dit à l'ambassadeur de France, il aurait pu le dire cinq jours après le départ de Tilsitt : « Xous devons nous entendre et agir de concert pour obtenir de communs avantages; je serai toujours fidèle à ma parole, je l'ai toujours été; ce que j'ai dit à l'empereur, ce qu'il m'a dit est aussi sacré pour moi que les traités, etc.. »
Les paroles étaient les mêmes : les choses étaient au même point le 27 septembre 1808, à l'exception de la conquête de la Finlande, d'un côté^ et de l'envahissement de l'Espagne, de l'autre; mais à cet égard, aucune observation de quelque importance n'avait été faite par les cabinets respectifs. Ainsi, l'on pouvait presque regarder les deux souverains comme arrivant de Tilsitt à Erfurt.
La part que j'avais eue au traité de Tilsitt, les marques de bonté particulière que m'avait données l'empereur Alexandre, la gêne dans laquelle était l'empereur Napoléon avec M. de Champagny, qui, connne il le disait, arrivait tous les malins
1 . Conforiiiément au traité de Tilsitt, l'empereur Alexandre devait déclarer ia guerre à la Suède, si cette puissance ne rompait pas avec l'Angleterre. La Suède ayant, par une convention en date du 8 février 1808, renoué son alliance avec le cabinet de Londres, Alexandre entra en campagne et envahit la Finlande. Le traité de Friedrichsham (5/17 septembre 1809) mit fin à la guerre. La Suède entrait dans le système continental, et cédait la Finlande à la Russie.
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avec son zèle pour excuser ses gaucheries de la veille ; ma liaison personnelle avec M. de Caulaincourt, aux qualités duquel il faudra bien que l'on rende un jour justice, tous ces motifs firent surmonter à Tempereur Fembarras dans lequel il s'était mis à mon égard, en me reprochant violemment le blâme que j'avais exprimé, à l'occasion de son entreprise sur l'Espagne.
11 me proposa donc de le suivre à Erfurt et de me charger de la négociation qu'on devait y faire^ sauf à faire signer le traité qui pourrait en être le résultat par son ministre des relations extérieures. J'acceptai. La confiance qu'il me montra dans notre premier entretien devint pour moi une espèce de réparation. 11 me fit donner toute la correspondance de M. de Caulaincourt, que je trouvai excellente. En peu d'heures il me mit au courant des afïaires qui s'étaient faites à Pètersbourg, et je ne m'occupai plus que des moyens d'empêcher, autant qu'il étuit en moi, que l'esprit d'entreprise ne dominât trop dans cette singulière entrevue.
Napoléon voulait la rendre fort brillante ; il était dans ses habitudes de parler conlinuellement aux personnes qui l'entouraient, de l'i lée dominante qui l'uccupait. J'étais encore grand chambellan ; à tout moment il m'envoyait chercher, ain^i que le général Duroc, grand maréchal du palais, et M. de liémusat qui était à la tète des spectacles. « 11 faut que mon voyage soit tr."'s b;'au », nous répétait-il chaque jour. A un de ses déjeuners où nous assistions tous les trois, il me demanda (|uels seraient les chaml>e!lans de quartier. « il me semble, dit-il. qu'il n'y a pas de grands noms; j'en veux: la vérité est qu'il n'y a que ceux-là qui sachent représenter dans une cour. Il faut rendre justice à la noblesse française ; elle est admirable pour cela. — Sir-, vous avez iM. de I 26
Montesquiou' — ]3on. — Le prince Sapieha^ — Pas mauvais. — Il me semble que deux suffisent ; le voyage étant court, Votre Majesté pourra les avoir toujours avec Elle. — A la bonne heure... Rémusat, il me faudra tous les jours un spectacle. Envoyez chercher Dazincourt^; n'est-ce-pas lui qui est le directeur? — Oui, Sire. — Je veux étonner l'Allemagne par ma magnificence. » Dazincourt était sorti; les dispositions pour les spectacles furent remises au lendemain. « L'intention de Votre Majesté, dit Duroc, est sûrement d'engager quelques grands personnages à venir à Erfurt, et le temps presse. — H y a un des aides de camp d'Eugène *, reprit l'empereur, qui part aujourd'hui ; on pourrait lui faire
1. Pierre, comte de Montesquiou-Fezensac, né en 1764, était otïicier de cavalerie en 1789. Il se tint à l'écart durant la Révolution. En 1804, il fut nommé député au Corps législatif. Il remplaça M. de Talleyrand comme grand chambellan en 1808, devint président du Corps législatif en 1810, pair de France sous la première Restauration, de nouveau grand chambellan pendant les Cent-jours. En 1819, il rentra à la Chambre des pairs. H mourut en 1834.
2. Alexandre, prince Sapieha, issu d'une vieille et illustre famille polonaise qui avait dû s'expatrier à la suite des revers de sa patrie. Né en 1773 à Strasbourg, le prince xVlexandre s'adonna exclusivement à l'étude. Il devint chambellan de l'empereur, et mourut en 1812.
3. Joseph Albouis Dazincourt, né ea 1747, à Marseille, fut d'abord bibliothécaire du maréchal de Richelieu. Il entra ensuite au théàlre français, et devint sociétaire en 1778. En 1808, il fut nommé professeur de déclamation au conservatoire, puis directeur des spectacles de la cour. Il mourut en 1809.
4. Eugène de Beauh:u'nais, lils du général vicomte de Beauharnais et de l'impératrice Joséphine, était né en 1781. Il s'engagea en 1796, suivit Bonaparte en Itahe et en Egypte, et devint général de brigade en 1804, puis prince français et archichancelier d'État (1" février 1805). En juin, il fut nommé vice-roi d'Italie. En 1814, il se retira en Bavière, où il mourut en 1821, sous le titre de duc de Leuchtemberg. Le prince Eugène avait épousé, en 1806, la princesse Amélie, fille du roi de Bavière. Sa fille aînée épousa le prince royal de Suède^ fils de Bernadotte.
dire ce qu'il faudrait qu'il insinuât à son beau-père v le roi de Bavière); et si l'un des rois y vient, ils voudront tous y venir. Mais non, ajouta- t-il, il ne faut pas se servir d'Eugène pour cela; Eugène n"a pas assez d'esprit; il sait faire exactement ce que je veux, mais il ne vaut rien poar insinuer. Talleyrand vaut mieux ; d'autant, dit-il en riant, qu'il dira en critique de moi qu'on me ferait plaisir en y venant. Ce sera à moi, ensuite, à montrer qu'il m'était parfaitement égal qu'on y vînt et que cela m'a plutôt gêné. »
Au déjemier du lendemain l'empereur fit appeler Dazin-
court qui attendait ses ordres. Il avait dit à M. de Rémusat,
au général Duroc et à moi de nous y trouver. « Pazin-
court, vous avez entendu dire que j'allais à Erfurt. — Oui,
Sire. — Je voudrais que la Comédie-Française y vînt.
— Serait-ce pour jouer la comédie et la tragédie? — .Je ne
veux que des tragédies, nos comédies ne serviraient à rien ;
passé le Rhin, un ne les comprend pas. — Votre Majesté
veut, sans doute, un très beau spectacle? — Oui, nos plus
belles pièces. — Sire, on pourrait donner Athalie. — Athalie!
fi donci Voilà un homme qui ne me comprend pas. Vais-je
à Erfurt pour mettre quelque Joas dans la tête de ces Aile
mands? Allialie ! Que c'est béte ! Mon cher Dazincourt, en
voilà assez. Prévenez vos meilleurs acteurs tragiques qu'ils se
disposent à aller à Erfurt, et je vous ferai donner mes ordres
pour le jour de votre départ, et pour les pièces qui doivent
être jouées. Allez. Que ces vieilles gens-là sont bêtes ! Athalie!
Il est vrai aussi que c'est ma faute, pourquoi les consulter?
Je ne devrais consulter personne. Encore s'il m'avait dit
Cinna; il y a de grands intérêts en action, et puis une scène
de clémence, ce qui est toujours bon. J'ai su presque tout
U)'t .MlhlOII'.HS DU l'KINCK DK T ALLEY I{.V N D.
Cinna par cœur, mais jo n'ai jamais bien déclamé. Rémusat, n'est-ce pas dans Cinna ([u'il y a :
Tous ces crimes d'iîtat qu'on fait pour la couronne, Lt ciel nous en absout, lorsquil nous la donne'?
Je ne sais pas si je dis bien les vei's ? — Sife, c'est dans China, mais je cfois i.\\\"\\ y a: A/o/s qu'il nous la donne.
— Comment sont les vers qui suivent ? Prenez un Corneille.
— Sire, c'est inutile, je me les rappellerai :
Le ciel nous en absout, alors qu'il nous la donne; Et dans le sacré rang où sa faveur Fa mis, le passj devient juste et l'avenir permis. Qui peut y parvenir ne peut êtr>i coupable; Quoi qu'il ait fait ou fasse, il est inviolable.
— C'est excellent, et surtout pour ces Allemands qui restent toujours sur les mêmes idées, et qui parlent encore de la mort du duc d'Enghien : il faut agrandir leur morale. Je ne dis pas cela pour l'empereur Alexandre; ces choses-là ne font rien à un Russe, mais c'est bon pour les hommes à idées mélancoliques dont l'Allemagne est remplie. On donnera donc Cinna; \oi\h une pièce, ce sera pour le premier jour. Rémusat, vous chercherez quelles sont les tragédies que l'on pourrait donner les jours suivants, et vous m'en rendrez compte avant de rien arrêter. — Sire, Votre Majesté voudra fpi'on laisse quelques acteurs pour Paris? — Oui, des doublures, il faut emmener tout ce (pi'il y a de bon. il vaut mieux en avoir de trop. >> — L'ordre d'êlre rendu à Krfurt le 22 septembre fut immédiatement envoyé à Saint-Prix,