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426 MÉMOUiKS DU PRINCE DE TALLE Y IIAX D .
heures. C'est là que Napoléon faisait venir les hommes considérables et les hommes de mérite, qui s'étaient rendus à Erfurt pour le voir. Tous les matins, il lisait avec complaisance la liste des personnes nouvellement arrivées. Le jour où il y trouva le nom de M. Gœthe. il l'envoya chercher.
« Monsieur Gœthe, je suis charmé de vous voir. — Sire, je vois que quand Votre Majesté voyage, elle ne néglige pas de porter ses regards sur les plus petites choses. — Je sais que vous êtes le premier poète tragique de rAllemagne. — Sire, vous faites injure à notre pays; nous croyons avoir nos grands hommes : Schiller, Lessing et Wieland doivent être connus de Votre Majesté. — Je vous avoue que je ne les connais guère; cependant j'ai lu la Guerre de Trente ans; cela, je vous en demande pardon, ne m'a paru fournir des sujets de tragédie que pour nos boulevards. — Sire, je ne connais pas vos boulevards ; mais je suppose que c'est là que se donnent les spectacles pour le peuple ; et je suis fâché de vous entendre juger si sévèrement un des plus beaux génies des temps modernes. — Vous habitez ordinairement Weimar ; c'est le lieu où les gens de lettres célèbres de l'Allemagne se réunissent ? — Sire, ils y sont fort protégés; mais nous n'avons dans ce moment-ci à Weimar d'homme connu dans toute l'Europe que Wieland, car Mliller habite Berlin. — Je serais bien aise de voir M. Wieland ! — Si Votre Majesté me permet de le lui mander, je suis sûr qu'il se rendra ici immédiatement. — Parle-t-il le français? — Il le sait, et il a lui-même corrigé plusieurs traductions de ses ouvrages faites en français. — Pendant que vous êtes ici, il faut que vous alliez tous les soirs à nos spectacles. Cela
ne vous fera pas de mal de voir représenter les bonnes tragédies françaises. — Sire, jïrai très volontiers, et je dois avouer à Votre Majesté que cela était mon projet ; j'ai traduit, ou plutôt imité quelques pièces françaises. — Lesquelles? — Mahomet Qi Tancrède. — Je ferai demander à Rémusat si nous avons ici des acteurs pour les jouer. Je serai bien aise que vous les voyiez représenter dans notre langue. Vous n'êtes pas si rigoureux que nous dans les règles du tlièàtre. — Sire, les unités chez nous ne sont pas essentielles. — Comment trouvez-vous notre séjour ici ? — Sire, bien brillant, et j'espère qu'il sera utile à notre pays. — Votre peuple est-il heureux? -- 11 espère beaucoup. — Monsieur Giethe, vous devriez rester ici pendant tout le voyage, et écrire l'impression que fait sur vous le grand spectacle que nous vous donnuus. — Ah ! Sire, il faudrait la plame de quelque écrivain de l'antiquité pour entreprendre un travail semblable. — Etes-vous de ceux qui aiment Tacite? — Oui, Sire, beaucoup. — Eh bien! pas moi; mais nous parlerons de cela une autre fois. Écrivez à M. Wieland de venir ici ; j'irai lui rendre sa visite à Weimar où le duc m'a invité à aller. Je serai bien aise de voir la duchesse ; cest une femme d'un grand mérite. Le duc a été assez mal pendant quelque temps, mais il est corrigée — Sire, s'il a été mal, la correction a été un peu forte, mais je ne suis pas juge de pareilles choses; il protège les lettres, les sciences, et nous n'avons tous qu'à nous louer de lui. — Monsieur G<ethe, venez ce soir à Iphigénk.
1. Le grand dac de Saxe -Weimar avait pris parti pour la Prusse en 1806. Sei troupes avaient été écrasée? à léna, et si capitale, qui se trouvait sur la ligne de r.'traite de l'ar.Tiée prussienne, avait beaucoup souffert.
C'est une bonne pièce ; elle n'est cependant pas une de celles que j'aime le mieux, mais les Français l'estiment beaucoup. Vous verrez dans mon parterre un bon nombre de souverains. Connaissez-vous ie prince primat? — Oui, Sire, presque intimement ; c'est un prince qui a beaucoup d'esprit, beaucoup de connaissances et beaucoup de générosité. — Eh Itien ! vous le verrez, ce soir, dormir sur l'épaule du roi de Wurtemberg. Avez-vous déjà vu l'empereur de Russie ? — Non. Sire, jamais, mais j'espère lui être présenté, — 11 parle bien votre langue; si vous faites quelque chose sur l'entrevue d'Erfurt, il faut le lui dédier. — Sire, ce n'est pas mon usage; lorsque j'ai commencé à écrire, je me suis fait un principe de ne point faire de dédicace, afin de n'avoir jamais à m'en repentir. — Les grands écrivains du siècle de Louis XIV n'étaient pas comme cela. — C'est vrai. Sire, mais Votre Majesté n'assurerait pas qu'ils ne s'en sont jamais repentis. — Qu'est devenu ce mauvais sujet de Kotzebue*? — Sire, on dit qu'il est en Sibérie et que Votre Majesté demandera sa grâce à l'empereur Alexandre. — ^lais savezvous que ce n'est pas mon homme? — Sire, il est fort malheureux et il a beaucoup de talent. — Adieu, monsieur Gcethe. »
1. Auguste (le Kotzebue, né en 1761 à Wt'imar, enU-a au service de la Russie, devint secrétaire du gouvernement de Pétersbourg et président de justice de l'Esthonic. Il lut arrêté et déporté en Sibérie en 1800, comme l'auteur do pamphlets contre le czar Paul. Il revint l'année suivante, fut nommé conseiller aulique, vint ensuite à Paris de 1802 à 1806. Après la bataille d'Iéna, il se réfugia en Russie d'où il répandit de violents pamphlets contre la France et Napoléon. En 1813, il fut un des promoteurs du soulèvement national de l'Allemagne, mais changea de drapeau après 1815, et devint l'un des défenseurs les plus ardents de la politique de la sainte-alliance. 11 fut assassiné en 1819.
ENTREVUE D'EUFURT (1808). 429
Je suivis M. Gtethe et l'engageai à venir dîner chez moi. En rentrant, j'écrivis cette première conversation, et pendant le dîner, je m'assurai par les différentes questions que je lui fis, que telLe que je l'écris ici, elle est parfaitement exacte. Eu sortant de table, M. Goethe se rendit au spectacle; je mettais de l'intérêt à ce qu'il fût près du théâtre et cela était assez difficile, parce que les têtes couronnées occupaient sur des fauteuils le premier rang; les princes héréditaires pressés sur des chaises, remplissaient le second; et toutes les banquettes qui étaient derrière eux étaient couvertes de ministres et de princes médiatisés. Je confiai donc M. Go:'the à Dazincourt qui, sans blesser aucune convenance trouva le moyen de le bien placer.
Le choix des pièces de ces spectacles d'Erfurt avait été fait avec un grand soin et beaucoup d'art. Tous les sujets étaient pris dans les temps héroïques ou dans les grands événements de l'histoire. La pensée de Napoléon en faisant paraître les temps héroïques sur la scène, avait été de dépayser toute cette ancienne noblesse allemande au milieu de laquelle il était, et de la transporter par l'imagination dans d'autres régions, où passaient sous ses yeux des hommes grands par eux-mêmes, fabuleux par leurs actions, créateurs de leur race et prétendant tirer leur origine des dieux.
Dans les pièces tirées de l'histoire dont il avait ordonné la représentation, la politique de quelque principal personnage rappelait toujours des circonstances analogues qui se présentaient journellement, depuis qu'il avait ap{)aru, lui, sur le théâtre du monde; et cela devenait le sujet d'une foule de flatteuses applications. La
Laine de Milh idatc contre les Roniaius rappelait la haine de rs'apoléon contre l'Angleterre, et à ces vers :
Ne vous figurez pas que de cette contrée, Par d'éternels remparts, Rome soit séparée; Je sais tous les chemins par où je dois passer, Et si la mort bientôt ne vient me traverser, etc'
On répétait autour de lui à voix basse: « Oui, il sait tous les chemins par où il faut passer; qu'on y prenne garde, oui, il les connaît tous. »
Les idées d'immortalité, de gloire, de valeur, de fatalité, qui, dans Tphigénie reviennent continuellement, ou comme idée principale, ou comme idée accessoire, servaient sa pensée dominante qui était détonner sans cesse ceux qui l'aitprochaient.
Talma avait reçu l'ordre de prononcer doucement cette belle tirade:
L'honneur parle, il suffit, ce sont là nos oracles.
Les dieux sont de nos jours les maîtres souverains,
Mais, seigneur, notre gloire est dans nos propres mains,
Pourquoi nous tourmenter de leurs ordres suprêmes?
IVe songeons qu'à nous rendre immortels comme eux-mêmes,
Et laissant faire au sort, courons où la valeur
Nous promet un destin aussi grand que le leur, etc-.
Mais la pièce de son choix, celle qui élal)lissait le mieux les causes et la source de sa puissance, c'était Mahomet, parce que d'un bout à l'autre, il croyait remidir la scène.