Jean de Millier, riiistorien
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dans Diuii arsenal, iiiio bonne provision d'armes pour soutenir que Tacite n'est pas assez entré dans le développement des causes et des mobiles intérieurs des événements, qu'il n'a pas assez fait ressortir le mystère des actions qu'il raconte, et leur enchaînement mutuel, pour préparer par là le jugement de la postérité qui ne doit juger les hommes et les gouvernements que tels qu'ils étaient de leur temps et au milieu des circonstances qui les environnaient. »
L'empereur finit cette conversation en disant à M. Wieland, avec un regard plein de douceur, ([ue le {ilaisir d'être avec lui l'exposait à être depuis longtemps un objet de scandale pour les danseiu's, et il s'en fut avec le prince primat. Après s'être arrêté pendant quelques moments, devant la belle contredanse, et après avoir parlé à la duchesse de Saxe-Weimar, de l'élégance et de la beauté de cette brilhmte fête, il quitta le bal et rentra dans le magnifique appartement qui était préparé pour lui. Tous les jeunes académiciens, craignant l'infidélité de leur mémoire, étaient déjà partis pour recueillir entre eux tout ce qu'ils venaient d'entendre. Et le lendemain, jour de notre départ, M. de Miiller était chez moi à sept heures pour me demander si l'attaque de l'empereur contre Tacite était fidèlement rapportée. J'y fis changer quelques mots, ce qui me donna le droit d'avoir une copie cojnplète du travail de ces messieurs, destiné aux archives littéraires de Weimar. On quitta ce beau lieu dans la matinée. Les rois de Saxe, de Wurtemberg et de Bavière partirent pour retourner dans leurs Etats.
Revenu à Erfurt, l'empereur Napoléon fut p\us prévenant, plus amical, plus abandonné avec l'empereur Alexandre qu'il ne l'avait encore été. La convention, devenue si insignifiante, fut arrêtée presque sans observations ; il ne paraissait plus
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mettre d'intérêt véritable (ju'à faire ce qui pouvait plaire à son auguste allié. « La vie agitée le fatiguait, disait-il à l'empereur Alexandre ; il avait besoin de repos, et il n'aspirait qu'à arriver au moment où il pourrait sans inquiétude se livrer aux douceurs de la vie intérieure, à laquelle tous ses goûts l'appelaient. Mais ce boidieur-là, ajoutait-il avec l'air pénétré, n'est pas fait pour moi. Y a-l-il un intérieur sans enfants ? Et puis-je en avoir ? Ma femme a dix ans de plus que moi. Je vous demande pardon : tout ce que je dis là est peut-être ridicule, mais je cède au mouvement de mon cœur qui se plaît à s'épancher dans le vôtre. » Et puis il s'étendit sur la longue séparation, sur les grandes distances, sur les difficultés de se revoir, etc.« Mais il n'y a plus qu'un moment d'ici au dîner, reprit-il, et il faut que je reprenne toute ma sécheresse pour donner à M. de Vincent son audience de congé. »
Le stjir, l'empereur Alexandre était encore sous le charme de cette conversation intime. Je ne pus le voir que tard. Napoléon, qui était content de sa journée, m'avait fait rester chez lui, longtemps après son coucher. Son agitation avait quelque chose de singulier ; il me faisait des questions sans attendre ma réponse ; il essayait de me parler ; il voulait dire autre chose que ce ([u'il disait ; enfin il prononça le gros mot de divorce. « Ma destinée l'exige, dit-il. et la tranquillité de la France me le demande. Je n'ai point de successeur. Joseph n'est rien, et il n'a que des filles. C'est moi qui dois fonder une dynastie ; je ne puis la fonder qu'en m'alliant à une princesse qui appartienne à une des grandes maisons régnantes de l'Europe. L'empereur Alexandre a des sœurs ; il y en a une dont l'âge me convient. Parlez de cela à Romanzofî; dites-lui qu'après mon aflfaire d'Espagne finie.
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j'eiilivrai dans tontes ses vues ])(jnr le partage de la Tiiniuie, et les auti'cs arguments ne vous manqueront pas; car je sais (|ue vous êtes partisan du divorce; l'impératrice Joséphine le croit aussi, je vous en avertis. — Sire, si Votre Majesté le permet, je ne dirai rien à M. de Romanzofï". Quoiqu'il soit le héros des Cheialkrs du Ci/f/ne^ de madame de Genlis, je ne lui trouve pas assez d'espi'it. El i)uis, après avoir l)ien endoctriné M. de RomanzotT, il laudi'a qu'il aille répéter à l'empereur tout ce que je lui aurai dit. Le répétera-t-il bien? Voudra-t-il le bien répéter? Je n'en sais rien. Il est beaucoup plus naturel, et je pourrais dire beaucoup plus facile, d'avoir sur cette grande affaire une conversation à fond avec Fempereur Alexandre lui-même ; et si A'otre Majesté adopte cette opinion, je me charge de faire lapremit're ouverture. — A la bonne heure, me dit l'empereur, mais souvenez-vous bien (pie ce iTcst pas de ma part qu'il faut lui parler: r'ot connue Français (pie vous vous adressez à lui. [jour (ju'il obtienne de moi une lésolution qui assure la stabilité de la France, dont le sort serait incertain à ma mort. Comme Fran(;ais, vous p(>uri'i'Z dire tout ce que vous voudrez. Joseph, Lucien, toute ma famille, vous otfrent un beau champ; dites d'eux tout ce qu'il vous plaira; ils ne sont l'ien pour la France. Mon lils uK'me, mais cela est inutile à dire, aurait souvent besoin d'être mon fds i)our me succéder traïupiillement. »
1. Les Chevaliers du Cyr/ne, ou la Cour de Chirlcuiagnc, roman liistol'ique de madame de Genlis, dans le genre des romans de chevalerie du xvii° si(^'cle. L'auteur s'est plu à faire, sons le couvert de la fiction, de nombreuses allusions auv seines de la révolution, et, dans plusieurs de ses personnafies, il a voulu peindre certaines personnalités de son temps. M. de Romanzoff avait, paraît-il, été un de ses modèles.
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Il était tard. Je hasardai cependant d'aller chez la [princesse de la Tour, dont la porte n'était pas encore fermée. L'empereur Alexandre y était resté plus longtemps qu'à l'ordinaire ; il racontait avec une bonne foi admirable, à la princesse, toute la scène mélancolique du malin. « Personne, disait-il, n'a une idée vraie du caractère de cet homme-là. Ce qu'il fait d'inquiétant pour les autres pays, il est par sa position forcé de le faire. On ne sait pas combien il est bon. Vous le pensez, n'est-ce pas, vous qui le connaissez bien? — Sire, j'ai bien des raisons personnelles pour le croire, et je les donne toujours avec grand plaisir. Oserais-je demander à Votre Majesté si demain matin elle pourrait m'accorder une audience?
— Demain, oui, volontiers, avant ou après que j'aurai vu M. de Vincent. J'ai une lettre à écrire à l'empereur François.
— Sire, ce sera après, si vous le permettez ; je serais très fâché de retarder cette bonne œuvre ; l'empereur François a bien besoin d'être tranquillisé, et je ne doute pas que la lettre de Votre Majesté ne produise cet effet. — C'est au moins mon intention. » L'empereur remarqua, avec étonnement, qu'il était près de deux heures.
Le lendemain, avant de se rendre à l'audience ([ui lui avait été indiquée, M. de Vincent passa chez moi, et je pus lui dire à quel point il avait sujet d'être content de tout le monde en général, et de l'empereur Alexandre en particulier. Son visage était aussi épanoui qu'il peut l'être. En me disant adieu, il y eut de sa part un serrement de main affectueux et reconnaissant. Il partit pour Vienne immédiatement après avoir eu son audience, pendant laquelle je repassai dans mon esprit les moyens que je devais employer pour faire bien, au gré de tout le monde et au mien, la commission dont j'étais chargé. I 29
J'avoue que j'étais effrayé pour l'Europe d'une alliance de plus entre la France et la Russie, A mon sens, il fallait arriver à ce que l'idée de celte alliance fût assez admise pour satisfaire Napoléon, et à ce qu'il y eût cependant des réserves qui la rendissent difficile. Tout l'art dont je croyais avoir besoin me fut inutile avec l'empereur Alexandre. Au premier mot, il me comprit, et il me c )mprit précisément comme je voulais l'être. '< S'il ne s'agissait que de moi, me dit-il, je donnerais volontiers mon consentement, mais il n'est pas le seul f[u'il faut avoir ; ma mère a conservé sur ses filles un pouvoir que je ne dois pas contester. Je puis essayer de lui donner une direction ; il est i rohable qu'elle la suivra, mais je n'ose cependant pas en répondre. Tout cela, inspiré par une amitié très vraie, doit satisfaire l'empereur Napoléon. Dites-lui que dans un moment je serai chez lui. — Sire, Votre Majesté n'oubliera pas (pie cette conversation doit être affectueuse, solennelle. Votre IMajesté va parler de l'intérêt de l'Europe, de l'intérêt de la France. L'Europe a besoin que le trône français soit à l'abri de toutes les tempêtes, et c'est le moyen d'arriver à ce grand but que Votre Majesté vient proposer. — Ce sera là mon texte, il est très fécond. Ce soir, je vous verrai chez la princesse de la Tour. »
J'allai prévenir l'empereur Napoléon, qui fut enchanté de l'idée que ce serait à lui de répondre, et point à lui à demander. J'eus à peine le temps d'ajouter quelques mots ; déjà l'empereur Alexandre descendait de cheval dans la cour. Les deux empereurs restèrent ensemble plusieurs heures, et toute la cour, à dater de ce moment, fut frappée des expressions familières d'amitié qu'ils employaient l'un avec l'autre : le cérémonial même diminua de sa rigueur pendant les derniers
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jours. L'air d'rtro d'accord se montrait part(jut. 11 est vrai aussi que tous les deux étaient parfaitement contents. La grande question du divorce était engagée ; et elle l'était de manière à fournir à l'empereur Napoléon des réponses à tous ceux qui, liés à l'impératrice Joséphine, trouvaient dans son élévation la garantie de leur situation personnelle.
Déjà Napoléon se voyait fondant un véritable empire. L'empereur de Russie, de son côté, croyait se l'être personnellement attaché, et caressait l'idée que, par sa seule influence, il donnait au système russe l'appui de celui à qui le monde entier rendait hommage, et devant le génie duquel toutes les diflicultés s'aplanissaient. Aussi, au spectacle, en présence de tout Erfurt, s'était-il levé et avait-il pris la main de Napoléon à ce vers d'OEdipe :
L'ainitié d'un grand homme est un présent des dieux' !
Tous les deux se regardaient alors comme essentiels à leur avenir commun. Lorsque le nombre de jours que devait durer l'entrevue fut écoulé, ils prodiguèrent les grâces dans le palais l'un de l'autre, et se séparèrent en se témoignant les regrets les plus vifs et la confiance la plus entière.
La dernière matinée que Napoléon passa à. Erfurt fut employée à voir du monde. Le spectacle que présentait son palais, ce dernier jour, ne sortira jamais de ma mémoire. 11 était entouré de princes dont il avait ou détruit les armées, ou réduit les États, ou abaissé l'existence. Il ne s'en trouva pas un qui osât lui faire une demande; on voulait seulement être vu, et vu le dernier, pour rester dans sa mémoire. Tant
j. Œdipe (Voltaire;, acte I, scène 1.
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de franche bassesse fut sans récompense. Il ne distingua que les académiciens de Weimar; c'est à eux seuls qu'il parla, et il voulut à ce dernier moment les laisser sur une impression d'un nouveau genre. Il leur demanda s'il y avait beaucoup d'idéologues en Allemagne. « Oui, Sire, répondit l'un d'eux, un assez grand nombre. — Je vous plains. J'en ai à Paris; ce sont des rêveurs et des rêveurs dangereux; ce sont tous des matérialistes déguisés et pas trop déguisés. Messieurs, dit-il en élevant la voix, les philosophes se tourmentent à créer des systèmes; ils en chercheront en vain un meilleur que celui du christianisme qui, en réconciliant l'homme avec lui-même, assure en même temps l'ordre public et le repos des Étals. Vos idéologues détruisent toutes les illusions; et l'âge des illusions est pour les peuples comme pour les individus l'âge du bonheur. J'en emporte, en vous quittant, une qui m'est précieuse : c'est que vous conserverez de moi quelque bon souvenir. » Peu de moments après, il était en voiture, partant pour achever, connue il le croyait, la conquête de l'Espagne.
Je joins ici le traité tel qu'il a été signé à Erfurt. On trouvera quelque différence, dans l'ordre des articles, entre le projet dont l'empereur m'avait demandé la rédaction et ce traité. L'article concernant la V^alachie et la Moldavie a l'air d'être changé, et cependant l'empereur Xapoléon, quoiqu'il y reconnaisse formellement la réunion de ces deux provinces à l'empire russe, exige un si profond secret (ce sont les termes) sur le consentement qu'il donne à cette réunion, que dans sa pensée les deux articles avaient, à bien peu de chose près, le même sens. On remarquera surtout, dans cette dernière rédaction du traité, rpi'il n'est plus question des deux
articles que l'empereur Napoléon avait introduits dans la seconde: l'un par lequel il s'établissait juge des motifs qui devaient déterminer la Russie à déclarer la guerre à l'Autrielie; l'autre, relatif à la marche d'un corps d'armée russe près des frontières autrichiennes, sous le prétexte de la position du cabinet de Pétersbourg à l'égard de la Porte ottomane .