‹ Mémoires. Publiés avec une préface et des notes par le duc de BroglieChapitre 77 sur 79 · La mort de César (Voltaire;, acte I, scène iv · texte numérisé non relu

La mort de César (Voltaire;, acte I, scène iv

eux deux seuls, et pour prouver riinporlance qu'il incUail au secret, il avait écrit lui-même une parlic des articles, ne voulant pas que personne en eût connaissance.

Ce mot personne répété avait évidemment été dit pour le comie de HomanzofT et pour moi. L'empereur Alexandre eut la bonté de ne pas renlemlre ainsi; et après avoir prié la princesse de la Tour de défendre sa porte pour tout le monde, il tira le Iraité de sa poche. Napoléon s'était donné la peine de copier de son mieux presque tout le projet que je lui avais remis. 11 avait cependant changé un ou deux articles, et ajouté qu'un corps d'armée russe, sous le prétexte de la position du cabinet de Pétersbourg à l'égard de la Porte ottomane, serait placé de manière à être peu éloigné des frontières aulricliieniies. L'empereur Alexandre,' après avoir fait remarquer à l'empereur Napoléon que les bases du Iraité étaient autres que celles qui avaient été presque arrêtées à Pétersbourg, s'était réservé de faire, par écrit, les observations qui lui paraîtraient convenables. 11 faut que les secrets russes se gardent mal, car M. de Vincent vint chez moi le lendemain matin, pour me dire i\\\\\ savait (pie les négociations étaient commencées, et qu'il y avait déjà un projet de convention rédigé. Je l'engageai à se tenir tranquille, à ne faire que les démarches indispensables, et surtout à ne montrer aucune inquiétude; j'ajoutai, sans lui en dire davantage, que j'étais placé de manière à avoir quel([ue influence sur les dispositions (pii seraient prises, et qu'il savait à quel iioinl j'étais opposé à tout ce qui pouvait nuire à la sécurité et à la considération de l'Autriche.

Deux ou trois jours se passèrent sans que les deux empereurs se vissent ailleurs qu'aux parades ou aux manœuvres, I 28

43i MÉMOIRES DU PRINCE DE TALLEYRAND.

à l'heure du dîner ou au spectacle. Tous les soirs je continuais à. aller chez la princesse de la Tour; l'empereur Alexandre y venait exactement; il avait l'air préoccupé, ce qui m'engageait cl rendre la conversation aussi fi'ivole que je le pouvais. Un jour cependant, je me servis deMithridate que Ton venait de donner, pour faire remarquer tout ce que cette pièce pouvait fournir d'allusions; m'adressant à la princesse de la Tour, j'en citai plusieurs vers; cela tomba. L'empereur dit qu'il avait un peu mal à la lète et se retira, mais, à deiiiain. furent ses dernières paroles. Tous les matins, je voyais M. de Caulaincourt. Je lui demandai s'il ne trouvait pas que l'empereur Alexandre se refroidissait beaucoup. Ce n'était pas son opinion; il me dit qu'il avait seulement de l'embarras, mais que son enthousiasme pour Napoléon était toujours le même, et que bientôt cet embarras se dissiperait. L'empereur Napoléon, pendant ces jours de réserve politique, V/ continuait à voir tous les matins après son déjeuner les Alle-

mands dont il prisait et voulait avoir le suffrage. La commission qu"il avait donnée à M. Gœthe avait été exactement remplie et M. Wieland était arrivé. Il les fit inviter à déjeuner l'un et l'autre. Je me rappelle que le prince primat y était ce jour-là, et qu'il y avait beaucoup de monde. L'empereur arrangeait avec soin ses conversations d'apparat ; il s'attachait à y prendre tous ses avantages, et pour cela, il arrivait tout préparé sur un sujet inattendu pour la personne à laquelle il adressait la parole. Il n'éprouvait jamais l'embarras d'une trop forte contradiction, car il trouvait aisément sous sa main une raison pour interrompre celui qui lui parlait. J'ai été plusieurs fois dans le cas de remarquer qu'il se plaisait, hors de France, à traiter dans ses conversations des questions éle-

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vées, généralement assez étrangères aux hommes de guerre, ce qui le plaçait tout de suite à part. Sa confiance en lui à cet égard, soit ([u'il la dût à l'éclat de sa vie, soit qu'elle tînt à son caractère et aux illusions de son orgueil, n'aurait été ébranlée ni par la présence de Montesquieu, ni par celle de Voltaire.

Il y avait trois ou quatre sujets sur lesquels il parlait plus volontiers. A Berlin, l'année précédente, il avait, s'adressant au célèbre Jean de Mtïller, cherché à fixer les principales époques des grands efforts de l'esprit humain. J'ai encore présent l'étonnement marqué sur le visage de Millier, lorsqu'il le vit établir que là propagation et le développement rapide du christianisme avait opéré une réaction admirable de l'esprit grec contre l'esprit romain, et s'arrêter avec complaisance sur l'habileté qu'avait montrée la Grèce, vaincue par la force physique, en s'occupant de la conquête de l'empire intellectuel ; conquête, ajoutait-il, qu'elh^ avait effectuée en saisissant ce germe bienfaiteur qui a eu tant d'influence sur l'humanité entière. Il (allait ([u'il sût cette dernière phrase par cœur, car je la lui ai entendu répéter de la même manière à M. de Fontanes' et à M. Suard'^ Muller ne répondit rien ; il était dans une sorte d'ébahissement dont l'empereur s'empressa de profiter pour lui proposer d'écrire son histoire.

1. M. de Foiitanes, né en 1757, s'était, avant la Révolution, uniquement occupé de littérature et de poésie. Il entra à l'Institut sous le consulat, devint en 1804 membre du Corps législatif, puis président de cette Assemblée (1805), grand maître de l'université en 1808 et sénateur en 1810. Il mourut en 1821.

2. Jean-Baptiste Suard, homme de lettres et écrivain distingué, membre de l'Académie française. Il devint censeur sous la Restauration.

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Je ne sais ce qu'il voulait obtenir de AVieland, mais il se plut h lui dire une foule de choses obligeantes. « 31. Wieland, nous aimons beaucoup vos ouvrages en France; c'est vous qui êtes l'auteur A'Agnthon et de VObéron. Nous vous appelons le Voltaire de l'Allemagne. — Sire, cette ressemblance serait liien glorieuse pour moi, mais elle n'a rien de vrai; c'est de la part des personnes bienveillantes une louange fort exagérée. — Dites-moi, monsieur Wieland, pourquoi votre Diogêne, votre Agathon et votre Pèrégrlnus sont écrits dans ce genre équivoque qui transporte le roman dans l'histoire et l'histoire dans le roman. Les genres, dans un homme aussi supérieur que vous, doivent être tranchés et exclusifs. Tout ce qui est mélange conduit aisément à la confusion. C'est pour cela qu'en France nous aimons si peu le drame. Je crains de m'aventurer ici, car j'ai affaire à forte partie, et d'autant plus que ce que je dis s'adresse à M. Goethe autant qu'à vous. — Sire. Votre Majesté nous permettra de lui faire remarquer f[u"il y a sur le tliéàtre français bien peu de tragédies qui ne soient un mélange d'histoire et de roman. Mais je suis là sur le terrain de M. Gœthe; il répondra lui-même, et sûrement il répondra bien. Quant à ce qui me regarde, j'ai voulu donner quelques leçons utiles aux hommes et il m'a fallu l'autorité de riiistoire. J'ai voulu que les exemples que j'en empruntais fussent faciles et agréables à imiter, et pour celail a fallu y mêler l'idéal et le romanesque. Les pensées des hommes valent quelquefois mieux que leurs actions, et les bons romans valeut mieux que le genre humain. Comparez, Sire, le Siècle de Louis XIV avec le Téléiiiaque, où se trouvent les meilleures leçons pour les souverains et pour les peuples. M(in Diogêne est pur au fond de

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son lonnoau. — Mais savez- vous, dit roinpeivur, ce qui . arrive à ceux qui muntreut toujours la vertu dans des tictioiis : c'est qu'ils fout croire que les vertus ne sont jamais que des chimères. L'iiistoire a été bien souvent calomniée par les historiens eux-mêmes, «

Cette conversation dans laquelle Tacite allait sûrement arriver, fut interrompue par M. de Xansouty qui vint dire à l'empereur qu'un courrier de Paris lui apportait des lettres. Le prince primat sortit avec Wieland et Gœthe et me pria d'aller dîner avec eux chez lui. Wieland, qui, dans sa simplicité, ne savait pas s'il avait bien ou mal répondu à l'empereur, était rentré chez lui pour écrire la conversation qu'il venait d'avoir. Il rapporta ce récit chez le prince pii.nat, tel qu'on vient de le lire. Tous les beaux esprits de Weimar et des environs étaient à ce dîner. J'y remarquai une femme d'Eisenach qui était placée auprès du primat. On ne lui parlait pas san- lui donner le nom dune muse, et cela, sans affectation, Clio, voulez-vous de telle chose? était une manière de dire du primat, à lai|uelle elle ré[):)ndait t(jut simplement oui ou non. Sur terre, elle s'appelait la barunn- d.' Beclitolsheim. Après le dîner, tout Ui monde alla au spectacle, et suivant mon usage, après le spectacle, je reconduisis l'empereur, et je fus ensuite chez la princesse de la Tour.

L'empereur Alexandre y était déjà ; son visat;e n'avait pas son expression ordinaire. Il était visible que ses incertitudes existaient encore et que ses observations sur le pi'ojet de traité n'étaient pas faites. « L'empereur vous a-t-il parlé ces jours-ci? fut sa première question. — Xon, Sire », et je hasardai d'ajouter que « si je n'avais pas vu M. de Vincent, je croirais que l'enti'evue d'Lrfurt était uniquement une partie de plaisir.

/i38 Ml-MOlRES DU PRINCE JŒ TALLEYRAND.

— Qu'est-ce (jne dit M. de Vincent? — Sire, des choses fort raisonnables, car il espère que "N'otre Majesté ne se laissera pas entraîner par rein])ereur >'apoléon dans des mesures menaçantes ou au moins o/Jenmnle.s pour l'Autriche; et si Votre Majesté me permet de le lui dire, je forme les mêmes vœux. — Je le voudrais aussi; c'est fort difficile, car l'empereur Napoléon me paraît bien monté. — Mais, Sire, vous avez des observations à faire; est-ce que Votre Majesté ne peut pas regarder comme inutiles les articles où il est question de l'Autriche en disant qu'ils sont renfermés implicitement dans le traité de Tilsitt ? 11 me semble que l'on pourrait ajouter que les preuves de confiance doivent être réciproc{ues ; et que Votre Majesté laissant dans le projet qui lui est soumis l'empereur Napoléon en partie juge des circonstances où quelques articles pourraient être exécutés, a, de son côté, le droit d'exiger qu'il s'en rapporte à elle pour juger des cas où l'Autriche deviendrait un obstacle réel au projet adopté par les deux empereurs. Cela convenu entre vous, tout ce qui regarde l'Autriche devrait être etfacé du projet de traité. Et si Votre Majesté pense à l'espèce d'effroi que la réunion d'Erfurt, arrangée à l'insu de l'empereur François, a dû causer à Vienne, peut-être aimera-t-elle en lui écrivant, à le rassurer sur tout ce qui personnellement l'intéresse. » Je voyais que je faisais plaisir à l'emperem' Alexandre; il prenait avec un crayon des notes sur ce que je lui disais; mais il fallait le décider et il ne l'était pas encore. Ce fut M. de Caulaincourt, qui par son crédit personnel emporta sa détermination, L'empereur Alexandre me montra le lendemain ses observations sur le projet de traité et me dit avec grâce : « A'ous vous y reconnaîtrez dans quelques endroits; j'y ai ajouté

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beaucoup de choses tirées d'anciennes conversations de l'empereur Napoléon avec moi. » Ces observations étaient suffisamment bien. Je le trouvai décidé <à les remettre le lendemain matin. Cela me fit plaisir, car il ne me paraissait point avoir un air assez dégagé jtour que je ne désirasse pas que ce premier pas-là lut fait. Ma crainte n'était pas fondée, car dans une conférence qui dura trois heures, il ne céda rien à l'empereur Napoléon qui m'envoya chercher au moment où ils se séparèrent. <' Je n"ai rien fait, me dit-il, avec l'empereur Alexandre; je l'ai retourné dans tous les sens; mais il a l'esprit court. Je n'ai pas avancé d'un pas. — Sire, je crois que Votre Majesté en a fait beaucoup depuis qu'elle est ici, car l'empereur Alexandre est complètement sous le charme. — Il vous le montre; vous êtes sa dupe. S'il m'aime tant, pourquoi ne signe-t-il pas? — Sire, il y a en lui quelque chose de chevaleresque qui fait que trop de précautions le choquent; il se croit, par sa parole et par son affection pour vous, plus engagé avec vous que par les traités. Sa correspondance, (jue Votre Majesté m'a donné à lire, est pleine de traits qui le prouvent. — Balivernes que tout cela. »

11 se promenait dans sa chambre, et rompit un silence de quelques minutes, en disant : « Je ne reviendrai pas sur cela avec lui, ce serait montrer que j'y mets trop d'intérêt; et au fond notre seule entrevue, par le mystère dont elle restera enveloppée, en imposera à l'Autriche; elle croira à des articles secrets et je ne la dissuaderai pas. Si au moins la Russie, par son exemple, décidait l'empereur François cà reconnaître Joseph comme roi d'Espagne, ce serait quelque chose, mais je n'y compte pas; ce que j'ai Mt en huit jours avec l'empereur Alexandre, il faudrait des années pour le faire à

Vienne. Je ne comprends pas votre penchant pour rAutriclie, c'est de la politique à l'ancienne France. — Sire, je crois que cela doit être aussi la politique de la nouvelle, et j'oserai ajouter, la vôtre; car vous, Sire, vous êtes particulièrement le souverain sur lequel on compte davantage pour garantir la civilisation. L'apparition de la Russie à la paix de Teschen a été un grand malheur pour l'Europe et une grande faute de la part de la France, qui n'a rien fait pour l'empêchera

— Il n'est plus question de cela; mon cher, il faut prendre le temps comme il est. Sur le temps passé, prenez-vous-en à M. de Vergennes, si vous voulez. On ne s'occupe guère aujourd'hui de la civilisation. — On pense h ses affaires?

— Vous n'y êtes pas ; savez- vous ce qui fait que personne ne marche droit avec moi, c'est que n'ayant pas d'enfants, on croit la France en viager sur ma tête, \oi\ii le secret de tout ce que vous voyez ici : on me craint, et chacun s'en tire comme il peut; c'est un état de choses mauvais pour tout le monde; et (ajouta-t-il gravement), il faudra bien un jour y remédier. Continuez à voir l'empereur Alexandre; je l'ai, peut-être, un peu brusqué dans notre conférence, mais je veux que nous nous quittions sur de bons termes; j'ai encore quelques jours devant moi ; nous allons demain à Weimar et il ne me sera pas difficile d'être gracieux sur le terrain d'Iéna, oîi l'on me donne une fête. Vous serez à Weimar avant moi;

1. La paix de Tesclicii (Silésie), signée le 10 mai 1779 entre FAulriclie et la Prusse, mit fin à la guerre de succession d:; Bavière que l'empereur .Tosepli II avait suscitée l'année précédente, en cherchant à s'emparer de cet État après la mort du duc Maximilien-Joseph. Le roi Frédéric II s'étant opposé à celte prétention, une courte guerre er. était résultée. L'impératrice Catherine II avait ou l'habileté de s'imposer comme médiatrice, entre les deux puissances, de concert avec la France.

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dites à Ja duchesse, qui est trop grande dame pour venir à léna, que je désire voir tous les savants qui vivent autour d'elle, et que je la prie de les faire prévenir. — H serait fâcheux que les détails de ce voyage fussent perdus. »

L'empereur avait envoyé toute la Comédie-Française à /- Weimar. La journée commença par une chasse sur le terrain d'iéna; ensuite il y eut un grand dîner servi sur une tahle en fer achevai à la([uelle n'étaient placés que les princes régnants. Je remarque ce mot, car cette qualité fit que Ton rendît un hommage de plus à Napoléon, en y appelant le prince de rseufchàtel et moi. En sortant de table, on fut au spectacle où l'on jouait /a Moji de César devant tous les souverains et princes qui d'Erfurt étaient venus à Weimar. Du spectacle, on passa dans la salle de bal. C'est une fort belle pièce, vaste, élevée, carrée, éclairée par en haut, et ornée de beaucoup de colonnes. L'impression que la Mort de César avait laissée fut bientôt dissipée par la vue d'une quantité de jeunes et jolies personnes qui s'étaient rendues au bal. iNapoiéon aimait à traiter les questions sérieuses dans les salons, à la eliasse, au bal, quelquefois auprès d'une table de jeu. 11 croyait par là prouver qu'il n'était pas accessible aux impressions que ce genre de mouvement donne au commun des hommes. Après avoir fait le tour de la salle, et s'être arrêté pi'ès de quelques jeunes femmes dont il demandait le nom à M. Frédéric de Muller, cliambellan du duc, c[ui avait reçu l'ordre de l'accompagner, il s'éloigna de la grande enceinte et pria M. de Muller de lui amener M. Gœthe et M. Wieland. >L de Muller n'est point de la famille du fameux .Jean de Millier l'historien, mais il est de la société littéraire d(." Weimar, et je crois qu'il en est secrétaire. H alla eliercher ces messieurs qui. avec ([uel-

.i'.2 MKMOIHES DU PRINCE DE ÏALLEYRAXD.

ques autres membres de cette académie, regardaient ce beau €l singulier spectacle. M. G(ethe, en s'approchant de l'empereur, lui demanda la permission de les lui nonmier. Je ne donne pas leurs noms, parce (|u'ils ur se trouvent pas dans la note, cependant fort détaillée, que me remit le lendemain M. de Millier, à qui j'avais demandé d'écrire tout ce qu'il aurait remarqué dans ce voyage, pour le comparer à ce que, de mon côté, j'avais noté moi-même.

« Vous êtes, j'espère, content de nos spectacles, dit l'em- ^ pereur à M. Gœthe ; ces messieurs y sont-ils venus ? —

A celui d'aujourd'hui, Sire, mais pas à ceux d'Erfurt. — J'en suis facile ; une bonne tragédie doit être regardée comme l'école la plus digne des hommes supérieurs. Sous un certain point de vue, elle est au-dessus de l'histoire. Avec la meilleure histoire, on ne produit que peu d'elîct. L'honune, seul, n'est ému que faiblement ; les hommes rassemblés reçoivent des impressions plus fortes et plus durables. Je vous assure que l'historien que vous autres citez toujours. Tacite, ne m'a jamais rien appris. Connaissez- vous un plus grand et souvent plus injuste détracteur de l'humanité? Aux actions les plus simples, il trouve des motifs criminels ; il fait des scélérats profonds de tous les empereurs, pour faire admirer le génie qui les a pénétrés. On a raison de dire que ses Annales ne sont pas une histoire de l'empire, mais un relevé des greffes de Rome. Ce sont toujours des accusations, des accusés et des gens ((ui s'ouvrent les veines dans leur Ijain. Lui qui parle sans cesse de délations, il est le jjIus grand des délateurs. Et quel style ! Quelle nuit t(jujours obscure ! Je ne suis pas un grand latiniste, moi, mais l'obscurité de Tacite se montre dans dix ou douze traductions italiennes ou françaises que

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j'ai lues ; et j'en conclus qu'elle lui est propre, qu'elle naît de ce qu'on appelle son génie autant que de son style ; qu'elle n'est si inséparable de sa manière de s'exprimer que parce qu'elle est dans sa manière de concevoir. Je l'ai entendu luuer de la peur qu'il fait aux tyrans ; il leur fait peur des peuples, et c'est là un grand mal pour les peuples mêmesrs'ai-je pas raison, monsieur Wieland? Mais je vous dérange; nous ne sommes pas ici pour parler de Tacite. Regardez comme l'empereur Alexandre danse bien.

— Je ne sais pas pourquoi nous sommes ici, Sire, répliqua M. Wieland, mais je sais que ^'otre Majesté me rend, en ce moment, l'homme le plus heureux de la terre. — Eh bien ! répondez-moi. — Sire, à la manière dont Votre Majesté vient de parler, Elle me fait oublier qu'Elle a deux trônes ; je ne vois plus en Elle qu'un homme de lettres, et je sais que Votre Majesté ne dédaigne pas ce titre, car je me rappelle qu'en partant pour l'Egypte, Elle signait ses lettres : Bonaparte, membre de l'Institut et général en chef. C'est donc à l'homme de lettres, Sire, que je vais essayer de répondre. J'ai senti à Erfurt que je me défendais faiblement quand j'étais l'objet de votre critique; mais je crois pouvoir mieux défendre Tacite. Je conviens que son but principal est de punir les tyrans ; mais, s'il les dénonce, ce n'est pas h leurs esclaves qui ne se révolteraient que pour changer de tyrannie; il les dénonce à la justice des siècles et du genre humain. Or le genre humain doit probablement avoir assez de durée et de malheurs pour que sa raison acquière la force que ses passions seules ont eue jusqu'à ce jour. — C'est là ce que disent tous nos philosophes. Mais cette force de raison, je la cherche, et je ne la vois nulle part. — Sire, il n'y a pas très longtemjjs que Tacite a com-

't'i'i .MK.MOIKES DIj IMllXCE !»]■: T A I. L K V 1! AM» .

moneé à avoir Ituaucoup do lecteurs, et c'est là un progrès iiian|ué de lespiit humain ; car. pendant des siècles, les académies n'en voulaient pas jilus ipicies cours. Les esclaves du i40Ùt en avaient peur connue les serviteurs du despotisme. Ce nest que depuis cpie Racine l'a nommé : le plus (jrand peintre de rantlquité. (]ue vos universités et les nôtres ont pensé que cela pourrait bien être vrai. Votre Majesté dit qu'en lisant Tacite, Elle ne voit que dt\^ dénonciateurs, des assassins et des brigands ; mais, Sire, c'est là, précisément ce qu'était l'empire romain gouverné par les monstres qui sont (omises sous la plume de Tacite. Le génie de Tite-Live parcourait l'univers avec les légions de la république ; le génie de Tacite dexait presque toujours se concentrer dans le gretîe de Home , car c'est dans ce grefTe qu'on trouvait toute l'histoire de l'empire. Ce n'est même que là. dil-il d'une voix animée, qu'on j^eut prendre comiaissance, cliez toutes les nations, de ces temps malheureux où les princes et les peuples, opposés de principes et de vues, vivent en tremblant les uns devant les autres. Alors, twut est procès criminel, et la mort parait donnée par les centurions et par les bourreaux plus souvent que par le tenqjs et par la nature. Sire, Suétone et Dion Cassius racontent un bien plus grand nombre de forfaits que Tacite, mais ils les racontent avec un style sans énergie, tandis que rien n'est plus terrible que le pinceau de Tacite. Toutefois, son génie n'est inexorable que comme la justice. Dès qu'il peut voir quelque bien, même dans ce règne monstrueux de Tibère, son regard le démêle, le saisit et le fait ressortir avec l'éclat qu'il donne à tout, il trouve même des éloges à donner à cet imbécile de (daude, qui n'était en effet imbécile que par son caractère et par ses débauches. Cette

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impartialité, rattiibiit le plus auguste de la justice, Tacite l'exerce sur les sujets les plus opposés, sur la ré]iiilili(|U(' comme sur l'euipire, sur les citoyens comme sur les princes. Par la trempe de son génie, on croirait qu'il ne peut aimer que la république; on serait confirmé dans cette opinion, •par ses mots sur Brutus. sur Cassius, sur Codrus, si profondément gravés dans la mémoire de toute notre jeunesse. Mais quand il parle des empereurs qui avaient si heureusement concilié ce que l'on croyait inconciliable, l'empire et la liberté, on sent que cet art de gouverner lui paraît la plus belle découverte faite sur la terre. »

Le prince primat qui s'était approché, et toute la petite académie de Weimar qui entourait Wieland. ne purent contenir leur ravissement.

« Sire, continua-t-il, s'il est vrai de dire de Tacite que les tyrans sont punis quand il les a peints ; il est bien plus vrai encore de dire que les bons princes sont récompensés ([uand il trace leur image et qu'il les présente à la gloire. — J'ai affaire là à trop forte partie, monsieur Wieland, et vous ne négligez aucun de vos avantages. Je crois que vous saviez que je n'aimais pas Tacite. Etes-vous en corres|)ondaiice avec M. de Millier ' que j'ai vu à Berlin? — Oui, Sire. ^Convenez qu'il vous a écrit sur ce qui fait le sujet de notre conversation? — C'est vrai. Sire, c'est par lui que j'ai appris que Votre Majesté parlait volontiers de Tacite et ne Taimait pas, — Je ne me tiens pas encore tout à fait pour Itatlu, monsieur Wieland, je consens à cela difTicilemcnt. Je retourne demain à Erfurt; nous y reprendrons notre discussion. J'ai

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