INFORTUNÉS
En 1842 pendant l'été, me tenant debout au pied de la côte, près de la Petite Chapelle de Mendota, j'aperçois tout-àcoup des Sioux armés de leurs fusils et courant à toutes jambes Toki d.i? "Où vas-tu?" dis-je à l'un d'eux qui nonseulement courait très vite, mais sautait comme un chevreuil. Raraton Dakota ktepi. (Raraton les Sauteux, Dakota les Sioux, ktepi tuent ;j "Les Sauteux tuent les Sioux," me répond-il, et il continue sa course.
Peu après on m'apprend qu'un grand nombre de guerriers Sauteux étaient venus près du village du Petit Corbeau, qu'ils avaient tué quelques Sioux et que le combat continuait en-
core. J'apprends de plus que tous les Indiens du village sont en dang-er d'être massacrés parcequ'ils étaient presque tous ivres ou sous l'influence de la liqueur. Sans délai néanmoins des messag-ers étaient partis à la course pour le villag-e du Chien Noir et d'autres villag"es sioux, situés le long- de la rivière St-Pierre, annonçant partout le triste état des choses à Kaposia. De pareilles nouvelles électrisent les Sioux ; ils courent de toutes parts aux combats pour repousser l'ennemi ou mourir avec leurs frères et leurs amis.
Un noble sentiment les animait sentiment implanté
par la main de Dieu dans le cœur de l'homme, et qui le porte à se sacrifier pour ceux de sa famille et de sa nation, et qui ne s'éteindra jamais, si ce n'est, peut-être, dans le cœur de la brute qui dit : "Il n'y a point de Dieu !"
La condition des pauvres Indiens de Kaposia m'attrista beaucoup et me rappela mes oblig^ations sacerdotales. "Au villag"e du Petit Corbeau, il y a peut-être des hommes, des femmes et des enfants qui se meurent et qui ne sont pas baptisés ; il me faut y aller, me dis-je, quand même je ne baptiserais qu'un enfant avant sa mort, ma peine serait bien récompensée."
Je n'avais pas de cheval, mais je pouvais alors faire sept ou huit milles sans fatig-ue. Je m'informe du chemin conduisant au villag-e Indien et je pars. Après avoir marché la distance d'un mille, deux chemins s'offrent à moi ; je choisis le mauvais, je descends la côte et me dirig-e vers St-Paul, le long- du Mississippi, mais voyant ensuite mon erreur, je reviens sur mes pas afin de prendre le bon chemin.
Le soleil se couchait lorsque j'arrive au villag-e, où j'entends de toutes parts des cris et des lamentations qui me remplissent le cœur de tristesse et de pitié. On y pleurait des parents et des amis qui venaient de mourir dans le combat, d'autres blessés, et plusieurs en danger de mort. Quel triste spectacle ! quelles touchantes expressions de cœurs plongés
dans l'amertume ! "Mon fils est mort !" "Mon frère
est mort !" Expressions du cœur humain qui sont les
mêmes parmi toutes les nations de la terre, et qu'ils ne cessaient de répéter en versant des larmes. Kaposia était alors comme Rama après le massacre des enfants, ordonné par Hé-
rode et exécuté par ses cruels soldats : Vox in Rama audita est, ploratus et ululatus multus ; Rachel plorans ûlios suos et noluit consoUiri quia non sunt. Math. II,, 18 — Jérémie XXXI., 15.
Je visite les blessés, mais encore incapable de bien expliquer les vérités douces et consolantes du Christianisme dans leur lang^ag-e, un interprète m'était nécessaire, je traverse en canot le Mississipi et je trouve un métis sioux capable de me rendre ce service, puis à l'instant je retourne au village. J'instruis les blessés sur les principaux points de notre sainte religion autant que les circonstances me le permettent, et deux qui avaient été dangereusement blessés reçoivent la grâce du sacrement de baptême. L'un qui avait reçu la balle dans le haut de la jambe mourut quelques jours après, tandis que l'autre dont une balle avait traversé le corps, vécut bien des années. Je me rappelle encore que pour nettoyer sa blessure ils lui passaient à travers du corps une petite baguette qu'ils tiraient en avant et en arrière et faisaient
ainsi sortir des matières qui auraient causé sa m^rt. Je
reviens à mon interprète. Vers les dix heures et demie du soir, il désire traverser le fleuve afin de retourner chez lui, et il m'invite, il me presse de le suivre en me disant qu'il y aurait du danger pour moi si je passais la nuit au village. Je ne puis me résoudre à ses désirs, dans la crainte de laisser quelqu'un mourir sans les sacrements par ma faute. Il partit et je passai la nuit à Kaposia au milieu des gémissements, des pleurs, des cris et des lamentations.
Le matin, avant mon départ du village, je fus témoin d'une scène horrible ; je vis les Indiens mutilant le corps d'un guerrier sauteux et aussitôt je me retirai .... Plus tard ayant traversé le fleuve, je vis sur son lit une femme siouse qui avait été tuée dans le jardin de son mari, F. Gamelle. Un sauteux lui avait enlevé une partie de la chevelure et l'avait emportée comme un trophée de gloire.
Le Petit Corbeau, le chef du village, avait perdu trois fils, et un quatrième, blessé dans le combat, était en danger de mort. Il devint furieux contre les quelques familles qui vivaient vis-à-vis Kaposia sur la rive gauche du Mississipi. Il se plaignait amèrement de ce qu'elles n'avaient pas infor-
mé les Sioux de l'arrivée des g-uerriers Sauteux et prévenu un pareil désastre. Il se trompait sûrement, mais exaspéré par tant de maux irréparables et sous cette fausse impression, il ordonne le massacre de ces familles pour le jour suivant, au matin. C'est ainsi que le fait m'a été rapporté. Le fait, vrai ou non, avait épouvanté toutes ces familles ; à l'exception d'une seule, elles prirent la fuite et vinrent se réfug-ier dans l'île que traverse le pont de la rue Wabasha, afin de sauver leur vie. Quelques autres familles qui étaient établies à St-Paul se rêfug-ièrent aussi dans le même lieu. A la faveur de la nuit, Isaac Labissonnière se rend au Fort Snelling- pour demander du secours. Des soldats sont immédiatement expédiés sur une barge et leur présence rétablit la confiance et la paix.
De Mendota je visitai plusieurs fois le village du Petit Corbeau avant de partir avec les familles Frenière pour le Lac Travers, où je passai quelques jours pendant l'automne de 1842, comme je l'ai déjà mentionné.
Encouragés probablement par leur succès près du village du Petit Corbeau, des Sauteux vinrent au Lac Travers pendant que j'y étais, dans l'espoir, sans doute, de tuer quelques Sioux et d'emporter leurs chevelures. Ils nous causèrent bien des ennuis pendant deux ou trois jours. Les Sioux instruits de leur approche avaient à veiller jour et nuit afin de prévenir toute attaque par surprise, et ils étaient en petit nombre pour se défendre contre des ennemis peut-être très nombreux. Notre position ne saurait être comprise sans quelque explication. Les familles Frenière avaient construit sur le bord du Lac une maison de bois qui leur servait de magasin et de résidence. Quatre ou cinq familles siouses avaient leurs tipis (loges) à deux ou trois cents pieds plus loin. Ma tente élevée près d'un ravin et sur le bord d'un petit ruisseau était entourée de petits arbres et de broussailles, et à la distance d'environ six cents verges du Lac. Hippolyte Martin, qui demeure maintenant à deux milles de Mendota, alors au service des familles Frenière, passa la nuit dans ma tente.
Un jour on raconte que plus haut que ma tente, dans le même ravin, vers la colline, on avait cru voir et entendre quelque espion qui était venu avec des intentions hostiles, et
que peut-être un grand nombre de guerriers sauteux pouvaient paraître soudainement et massacrer les quelques familles qui étaient sur le bord du Lac. Avant la nuit j'allume un bon feu devant ma tente et je passe mon temps à lire. J'entends tout à coup du bruit, il me semble que quelques hommes s'avancent vers moi avec grande précaution, et qu'ils craignent d'être aperçus. Ils s'arrêtent à la distance d'une cinquantaine de pas de ma tente, sur le bord du ruisseau qu'ils ne traversent pas, et se cachent dans les broussailles ; mais le craquement des feuilles sèches fut tel que je compris qu'ils se tenaient debout appU3'és sur leurs fusils. Je tisonne mon feu, je mets mon crucifix sur ma poitrine afin qu'ils le voient. Maintenant, me dis-je, s'ils font feu sur moi, ils sauront que je ne suis pas un Sioux, mais une Robe-Noire. Je reprends mon livre et continue ma lecture. Peu après Hippolyte Martin, venant du côté opposé, sort des broussailles et me dit en riant qu'à la maison où il avait passé la soirée on avait dit qu'il me trouverait prisonnier. Eh bien ! lui répondis-je, il est certain que nous avons des Sauteux tout près de nous, sur l'autre bord du ruisseau, sans doute ils attaqueront et massacreront les quelques familles siouses qui sont sur les bords du Lac, à moins qu'elles ne soient averties du danger. Restez ici quelques minutes, lui dis-je, afin d'écarter tout soupçon et retournez à la maison. Dès que vous serez assez éloigné pour n'être plus aperçu des Sauteux, courez aussi vite que possible, et donnez l'alarme. Il suivit mon conseil et peu après, je traverse les broussailles en marchant assez lentement, mais arrivé sur la prairie, je cours jusqu'à la maison où je vois tous les hommes chargeant leurs fusils pour le combat. Les quelques familles siouses qui étaient sur le bord du Lac ayant été aussi informées du danger en firent tout autant. On veilla pendant toute la nuit, mais pas de combat, l'ennemi se tint à l'écart. De bon matin un Sioux s'approche de moi et me dit en souriant : "Robe Noire, tu nous as joué un tour." — "Pas du tout, lui répondis-je ; si tu vas un peu plus loin que ma tente, tu verras sur la terre l'empreinte des pieds des Sauteux." Quelques Sioux se rendirent alors au lieu indiqué, et ils revinrent convaincus que je leur avais dit la vérité.
Dès ce moment, ils se préparent contre les attaques de leurs ennemis, ils creusent la terre dans une circonférence d'environ vingft-cinq pieds, et à cinq pieds de profondeur. Cet ouvrag-e terminé, ils plantent des arbrisseaux tout autour afin de se cacher tandis qu'ils feraient feu sur l'ennemi qui viendrait les attaquer. Deux jours se passent et les Sauteux ne paraissent pas, le troisième jour, étant sur la prairie, je m'aperçois que quelqu'un s'approche du côté du bois et que ce doit être certainement quelque espion Sauteux, je cours à la maison des familles Frenière afin de les avertir, et par eux les Sioux.
On se prépare aussitôt en toute hâte à se défendre contre les Sauteux qui, peut-être, sont aussi nombreux qu'ils l'étaient lorsqu'ils attaquèrent, quelques mois auparavant, les Sioux au villag-e du Petit Corbeau. Les familles Frenière, H. Martin et moi nous nous enfermons dans la maison de bois. On barricade la porte, on met des ballots de couvertures de laine pour arrêter les balles, et on perce quelques trous entre les pièces de bois pour tirer sur les ennemis. Hippolyte Martin se tenait près de la porte, armé d'une hache, plein de confiance qu'au moins deux ou trois Sauteux tomberont sous ses coups avant qu'ils puissent pénétrer dans la maison, si même ils réussissaient à briser la porte. M. François Frenière, vieillard septuagfénaire, et maître de la maison ordonne de ne pas ouvrir la porte tant que le combat durerait et que les Sauteux ne seraient pas encore partis. Mais à peine le feu commence-t-il, et quelques coups de fusils ont-ils été entendus, que le brave homme, incapable de se contenir, jette de côté les ballots de couvertures et ouvre la porte, craig-nant pour la vie de quelques-uns de sa famille qui sont au dehors. Heureusement pour nous que nos adversaires, en très petit nombre, s'enfuirent dans les bois et ne parurent plus.
Depuis mon arrivée au Lac Travers j'avais baptisé six enfants et quatre adultes ; les nouveaux chrétiens et tous ceux qui étaient dans la maison, nous nous unîmes ensemble dans la prière vers Celui qui seul peut nous secourir en tout temps, en tout lieu et surtout aux portes de la mort. Oh ! que nous sommes pieux et fervents en temps de dang-er 1 L'Athée lui-même, selon Ciceron, l'orateur Romain, tourne alors ses regfards vers le ciel et s'écrie : "O Dieu, sauve-moi 1
12 RÉMINISCENCES ET MÊMOIKES.