‹ Mémoires, reminiscences et conférences de Monseigneur A. Ravoux, V.G. --Chapitre 20 sur 57 · Chapitre III · texte numérisé non relu

Chapitre III

A. D. 1843. — Le Père Rayoux part de Mendota pour du-

BUQUE, EN COMPAGNIE DU COURRIER QUI PORTE LA MaE- LE SUR SON DOS — STATIONS PRINCIPALES — PoiNT DOUG-

LAs — Red Wing — Le Lac Pépin — Wabasha — La rivière DES EMBARRAS (MAINTENANT ZuMBRO RIVER) — La

rivière Blancpie (aujourd'hui White river) — Montagne trempe-a-l'eau (de nos jours Trempeleau) — Bad axe river — Danger pour sa vie sur le Mississipi, LE JOUR DU Vendredi Saint, etc.

Le 3 avril, 1843, je laisse Mendota pour Dubuque, mon compag-non de vo3^ag-e fut le courrier qui portait alors la malle sur son dos. Nous ne fîmes que quelques milles le premier jour, et le jour suivant nous atteignîmes Point Doug-las où nous passâmes la nuit. Le cinq du mois, de g-rand matin, nous continuons notre voyag-e sur le Mississipi encore couvert par la g"lace, et juste à midi nous arrivons à Red Wing-, où nous prîmes notre dîner avec bon appétit, après avoir fait à pied ving-t-sept ou vingt-huit milles. Le repas terminé, nous reprenons notre chemin sur le fleuve, nous avançons la distance d'un mille et nous sommes forcés de retourner à Red Wing-, car le temps étant très beau, l'eau coulait en grande quantité sur la glace, impossible pour nous d'aller plus loin. Nous continuons notre voyage par terre, le chemin était très mauvais, néanmoins après avoir marché jusqu'à la nuit, nous arrivâmes à une maison sur le Lac Pépin à la distance d'environ quinze milles, nous étions bien fatigués. Le jour suivant nous arrivâmes à Wabasha, où résidaient quelques familles catholiques que je connaissais. Je ne fis que les voir en passant, je ne pouvais laisser mon compagnon de voyage

qui n'aurait pu m'attendre, car le postillon qui porte la malle est oblig"é de continuer sa route, sans s'arrêter, à moins d'impossibilité.

Le 8 avril, avant notre départ de Wabasha, on nous informe qu'il n'y aurait aucune difficulté pour nous à traverser la rivière des Embarras, que nous trouverions quelques familles siouses qui nous traverseraient de l'autre côté, ou du moins un canot sur le rivag^e ; mais il n'en fut pas ainsi ; pas de familles, pas de canot, et la rivière étant très haute, il nous fut impossible de la traverser. Mon compag-non de voyag"e me dit alors : "Père, il faut que je retourne à Wabaslia pour un canot ; voulez-vous venir avec moi ou préférez-vous rester ici ? Je vais vous faire un bon fèu ; je pense pouvoir revenir cet après-midi ou demain matin." — "Kh bien ! dis-je, je crois que c'est mieux pour moi d'attendre ici, je réciterai mon office et je prendrai soin de notre petit bag-ag-e." Il me fait un bon feu, me quitte et ne revint que dans l'aprèsmidi du jour suivant. • '^:-'^"p- .}'^";',,

Quoique seul, le temps s'était écoulé assez vite. J'avats.'^ 0^'%' devant moi deux belles rivières, un ciel serein, un bon feu et ' ^ rien qui put me troubler. C'est alors que la voix de la nature se fait entendre à l'esprit et au cœur. "Les cieux racontent la g-loire de Dieu, et le firmament l'ouvrag-e de ses mains." (Ps. XVIII.) "Où irai-je pour me dérober à votr% esprit? Oii fuirai-je pour me cacher à votre visag-e?" (Ps. CXXXVIII.) "Je suis l'ouvrag-e de vos mains, donnez-moi l'intellig^ence, afin que j'apprenne vos commandements." (Ps. CXVIII.) "Et je g"arderai vos préceptes, " car c'est vous, ô Seig-neur qui avez dit : — "Si quelqu'un m'aime ilg-ardera ma parole; et mon père l'aimera, et nous ferons notre demeure en lui." (St-Jean, XIV. 23.) Oh ! que ces pensées sont douces et délicieuses à l'âme du chrétien qui en nourrit son esprit dans le silence de la solitude ! Oh ! que l'office divin est beau et puissant à émouvoir l'âme d'un missionnaire catholique, surtout lorsque dans la matinée, chaque jour, il récite le cantique sublime et touchant des trois enfants d'Israël dans la fournaise : Bencdicite omnia opéra Domini, Domino etc. "(Euvres de Dieu, bénissez le Seig-neur, louez-le, exaltez-le dans tous les siècles," etc. {Daniel III. 57.)

Le 9 avril, vers les deux heures du soir, j'aperçois mon compag"non de voyag"e qui descend le Mississipi dans un canot. Dès qu'il est arrivé, la malle et notre petit bag^ag-e sont jetés dans le canot et nous partons avec l'espérance d'avancer rapidement sur le fleuve sans obstacle. Mais il n'en fut pas ainsi. A peine avons-nous fait quelques milles que les glaçons nous ferment le passag-e et nous font prisonniers î Ce ne fut pas sans beaucoup de travail que nous pûmes atteindre une petite île où nous passâmes la nuit sans feu. De g-rand matin nous traversons sur la glace jusqu'au bord du fleuve du côté de l'Iowa. Nous continuons notre voyag-e par terre, et, avant déjeuner nous avons à traverser le Miniska (en français, la rivière Blanche.) Nous avions l'eau jusqu'à la ceinture, et l'eau était froide. Au milieu de la ville de Winona qui a maintenant ving-t mille habitants, (A. D. 1891.) il n'y avait alors que quelques planches pour servir d'abri ou de g-îte aux deux courriers de la Prairie du Chien et du Fort Snelling- qui avaient ordre de se rencontrer dans ce lieu et d'échang-er les malles. Arrivés au lieu mentionné, nous attendîmes quelque temps et le courrier ne parut pas. Alors le courrier du Fort Snelling" se décida de se rendre à la montag-ne Trempe-à-l'eau où il espérait trouver le courrier de la Prairie du Chien.

Arrivés sur le bord du fleuve, non loin de la montagne Trempe-à-l'eau, il nous est impossible de le traverser. La gelée de la nuit vint à notre secours, et le matin la glace était assez ferme pour nous permettre de nous rendre à Trempe-à-l'eau. Deux ou trois familles vivaient alors dans cette localité. Les malles furent échangées, mais aucun moyen pour nous de voyager pendant deux jours, par terre ou par eau. Le 14 avril, jour du Vendredi Saint, la glace avait disparu, et nous étions heureux d'entrer, dès le matin, dans un (Canot afin de nous rendre à la Prairie du Chien pour le jour de Pâques. A peine avons-nous fait trois ou quatre milles que nous nous trouvons enfermés au milieu de glaçons qui s'amoncelant en grande quantité nous mettaient en grand danger. L'eau montait rapidement, et nous voyant incapables de nous ouvrir un passage pour aller à terre, nous eûmes recours à Dieu le priant de nous secourir. C'était pendant le carême, temps de prière et de pénitence, c'était le Vendredi

Saint, jour spécialement consacré à la méditation de la Passion de Jésus-Christ. Ces pensées vinrent à mon esprit, je les communiquai à mon compagnon et lui parlai de la résig-nation de Jésus à la volonté de son Père ; résignation si bien décrite par St-Paul lorsqu'il dit : "Il s'humilia et se rendit obéissant jusqu'à la mort, jusqu'à la mort de la croix ; c'est pourquoi Dieu l'a élevé et lui a donné un nom au-dessus de tout nom ; afin qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse, dans le ciel, sur la terre et dans les enfers : et que toute langue confesse que le Seigneur Jésus-Christ est dans la gloire de Dieu son Père." (Phil. IL 8. 9. 10.)

Quel bel exemple d'une résignation parfaite à la volonté de Dieu ! Mais aussi quelle récompense en sera éternellement le prix dans le ciel ! Quel encouragement pour tous ceux qui souffrent avec patience en union avec Jésus souffrant et crucifié! Pensées bien consolantes pour le missionnaire qui est en danger de se voir enseveli sous les flots, ou écrasé sous des monceaux de glace !

Dans notre détresse nous eûmes aussi recours à Marie la Mère des affligés — et gloire à Dieu et à Marie notre protectrice ! Immédiatement après notre prière, la récitation du chapelet, s'ouvre devant nous un passage, juste assez large, permettant à notre canot d'atteindre le rivage sans difficulté. Nous passâmes le restant du jour et la nuit tout entière, sans feu, sur la rive droite du fleuve. Le temps me parut long ; mais le samedi matin, voyant le Mississipi libre de glace, nous rentrons dans notre canot, et vers les huit heures du matin nous arrivons au poste de trafic de M. Labatte, où nous eûmes notre déjeuner. Après notre repas, nous voilà encore en route, à pied, jusqu'après le coucher du soleil, et nous sommes heureux d'arriver avant la nuit au confluent du Mississipi et de Bad Axe river, où nous prîmes notre souper et quelques instants de repos. Là, nous eûmes la bonne fortune de trouver à emprunter un canot en écorce et nous partîmes pleins d'espérance. Le fleuve était haut, le courant très fort nous emportait avec rapidité ; cela me réjouissait dans l'attente de pouvoir célébrer le St-Sacrifice, le jour de Pâques. Mais bientôt surgissent des difficultés et des craintes assez sérieuses. Mon compagnon qui guidait le canot, oppressé par le sommeil,

16 KÉMINISCENCES ET MÉMOIRES.

le faisait tellement balancer que je craig-nis qu'il ne le fit verser ou briser contre quelques troncs d'arbres qui flottaient sur le fleuve. "Xavier, lui dis-je, qu'y a-t-il ? Qu'est-ce qui fait ainsi balancer le canot ? — Je m'endors. — Débarquons afin d'éviter tout accident. — Oh! Père, allons un peu plus loin, demain c'est le jour de Pâques." Nous continuons d'avancer pendant quelques minutes ; mais voyant le dang^er devenir de plus en plus imminent, je le supplie de s'arrêter et il m'obéit. Nous abordons sur une petite île où nous prenons un repos d'environ deux heures ; et nous sentant un peu fortifiés nous nous embarquons de nouveau et continuons notre vo^^ag-e jusqu'à la Prairie du Chien où nous arrivâmes après une navigation de plusieurs heures. La première messe venait de terminer, et le peuple sortait alors de l'ég-lise. Sur la demande du Père Crétin, je chantai la Grand'messe.

Le jour suivant, accompagné d'un Indien, je pars en canot pour Dubuque, où nous pensions arriver le même jour, mais le vent qui était contraire et très fort, nous obligea de passer la nuit sur les bords du fleuve. Le lendemain matin j'eus le plaisir de me voir accueilli avec joie par Mgr Loraset d'autres amis.

Deo Gratias î

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