‹ Mémoires, reminiscences et conférences de Monseigneur A. Ravoux, V.G. --Chapitre 23 sur 57 · Chapitre YI · texte numérisé non relu

Chapitre YI

Suite des événements durant le même voyage — Souffrances DES VOYAGEURS PAR LA RARETÉ DE L'EAU —

Presque mourants de soif — Notre joie lorsque deux découvreurs de notre caravane, partis le jour auparavant, a deux heures apres-midi, paraissent dans le lointain, vers les neuf heures du matin et nous donnent signe de leur bonne découverte — Au Fort Pierre, l'Agent, l'Interprète et tous

LES EMPLOYÉS DE LA COMPAGNIE, ME REÇURENT AVEC RESPECT ET BONTÉ — LES SiOUX ALORS TRÈS NOMBREUX AUX ENVIRONS DU FoRT VIENNENT ME VOIR ET ÉCOU- TENT LA PAROLE DE Dieu avec la plus grande attention— Ce mémoire fut écrit en 1876.

Notre dernière mésaventure avant d'arriver au Fort Pierre fut la rareté de l'eau. Nous en fûmes privés un jour et une nuit. Ce temps nous parut très long-. Les voyag-eurs sur les prairies, qui ont eu à souffrir de la faim et de la soif, disent qu'il est préférable d'être sans nourriture deux ou trois jours, que sans eau une seule journée.

A notre déjeûner, ce jour -là, nous avions mangé de la viande sèche de bison; cette nourriture excite la soif comme la viande salée. Vers deux heures de l'après-midi, deux de notre caravane prennent les devants, afin de trouver de l'eau, car nous étions tous bien altérés. Nous avançons jusqu'à la nuit, espérant toujours voir nos compagnons revenir et nous apporter de l'eau, mais ils ne parurent pas. A onze heures du soir, J. B. M — , craignant de mourir de soif pendant la nuit, me pria d'entendre sa confession, afin de se préparer à la mort. Cependant, après minuit, le temps changea at au lever du soleil l'herbe était couverte de rosée. Madame L. Malo,

afin de se procurer un peu d'eau pour son enfant ag-é d'environ un an, imbiba plusieurs fois son mouchoir de g-outtes de rosée, puis le pressant au-dessus d'un vase, elle réussit dans son projet.

L'été dernier, au Fort Wadsworth, D. T., je fis la rencontre d'un employé du gouvernement, qui vingt-huit ans auparavant était le petit enfant dont je viens de parler.

Vers les neuf heures de la matinée nous aperçûmes dans le lointain nos deux compag-nons à cheval élevant un petit baril pour nous faire comprendre qu'ils avaient trouvé de l'eau. Nous nous hâtâmes de les rejoindre afin d'étancher la soif qui nous brûlait. Mais nos pauvres chevaux presque épuisés par la fatigue et la soif eurent encore à avancer trois ou quatre milles avant d'arriver à un beau lac, où ils eurent de l'eau en abondance, et dans lequel ils rentrèrent bien avant pour se rafraîchir. La joie succéda alors à nos inquiétudes

Vers la fin de juillet, nous arrivâmes au Fort Pierre, qui était le principal poste de commerce de l'American Fur Company dans le Nord-Ouest. Il est construit sur la rive droite du Missouri, entre le quarante-quatrième et le quarantecinquième degrés de latitude. L'agent, les interprètes et les autres employés de la compagnie furent très bons à mon égard. Dans le fort on y parlait l'Anglais, le Français et le Sioux. Prasdicate Evangelium omni creaturae. "Prêchez l'Evangile à toute créature" (Marc XXVL 15). Voilà ce que je fis avec plaisir tout le temps de mon séjour parmi eux, ou du moins aussi souvent que possible. Au Fort Pierre, je ne mariai qu'un seul couple; je baptisai treize enfants dont les parents étaient Catholiques, et cinquante-cinq de la tribu des Sioux, à la demande de leurs parents. Deux ou trois ans auparavant, le Père de Smet, S. J., en avait aussi baptisé plusieurs. Je suivis son exemple, espérant que bientôt, ou du moins dans quelques années, ils auraient un missionnaire Catholique parmi eux.

Un grand nombre de bandes de la nation des Sioux, les Unkpapas,les Brûlés, les Pieds-Noirs et bien d'autres étaient campés en différents endroits à quelques milles du Fort. A ma grande satisfaction, par le moyen de bons interprètes, je pus conver-

ser avec plusieurs chefs et les premiers de la nation. Deux fois ils se réunirent au Fort afin d'y entendre les bonnes nouvelles de l'Evangile. Il y a déjà vingt-huit ans, et je me rappelle encore le lieu même où ils étaient rassemblés, leur grand nombre, leur attitude, leur attention et leur grand respect pour la parole de Dieu. Les sujets sur lesquels je les entretins furent principalement Dieu, le Dieu Créateur et Conservateur de toutes choses; les Anges, l'homme et sa destinée; les Anges rebelles et punis de Dieu — maintenant jaloux, irrités et pleins de malice contre la race humaine; la chute de nos premiers parents, le Fils de Dieu fait homme pour notre rédemption, sa Doctrine, ses Miracles, sa Mort, sa Résurrection et son Ascension au Ciel, la Fin du Monde, la Résurrection Générale, le Jugement Dernier, le Ciel, l'Enfer, l'Eternité.

J'avais un très bon interprète, pour leur expliquer les vérités du Christianisme. Jamais avant ou après cette circonstance, je me suis trouvé si heureux en annonçant les vérités éternelles, à l'exception de quelques jours que je passai à instruire les Indiens qui furent pendus à Mankato le vingt-six décembre 1862. Trente-trois moururent catholiques, après avoir donné des signes si manifestes de foi, d'espérance et de charité, de contrition et de résignation à leur sort infortuné, que je ne puis douter de leur salut.

Lorsque j'eus cesser de parler, un des chefs se leva pour m'exprimer ses remerciements pour les bonnes choses qu'ils avaient entendues, et recommanda à tous les Indiens présents de ne pas les oublier et de les communiquer à leurs familles respectives.

Du Fort Pierre, je visitai une autre localité en bas du Grand Détour du Missouri. J'y baptisai dix-huit enfants et un vieillard malade âgé de quatre-vingts ans. Je reçus l'invitation de me rendre à la loge du Chef des Sioux qui étaient en ce lieu. Le nom du chef était Mato Topa — En français Mato Ours, Topa quatre — Les Quatre Ours — L'Agent du gouvernement des Etats-Unis avait été aussi invité au repas. Le Chef, l'Agent, l'interprète, les principaux du camp et moi, nous étions tous assis en forme de cercle dans la loge. On me traita avec grand honneur pendant le festin. Après le repas,

32 KÊMIKISCENCES ET IVlÉMOIKES.

je parlai aux Indiens sur les vérités du Christianisme, Mes paroles leur firent impression. Dès que j'eus finis mon instruction, le Chef prit la parole et dit à l'interprète: Demande à l'Ag-ent pourquoi notre Grand Père (le Président des Etats- Unis) nous envoie tant de personnes, et pas un jusqu'à présent pour nous faire connaître les bonnes choses que la Robe Noire vient de nous annoncer. L'interprète répète à l'Agfent les paroles du Chef. Avant de sortir de la loge l'Ag-ent m'invita à demeurer parmi les Indiens qui étaient sous sa charg-e, me promettant que si j'y consentais, il m'obtiendrait du g^ouvernement des secours pour m'aider. Ma réponse fut que mon évêque, ne m'ayant donné la permission de m'absenter que deux ou trois mois, je ne pouvais accepter ses oftres bienveillantes, mais que je ferais tout ce qui serait en mon pouvoir pour leur procurer un missionnaire catholique.

Tandis que j'étais encore dans ce camp indien, arrive de St-Ivouis un bateau à vapeur charg-é de marchandises pour TAmerican Fur Company qui devait se rendre dans le haut du Missouri, jusqu'à la rivière Jaune (Yellow Stone River). Cela me fit plaisir, car je désirais .depuis long^temps visiter les Mandans qui avaient manifesté le désir d'être visités et instruits par un prêtre Catholique. Ils vivaient sur la rive g-auche du Missouri à peu près à ég-ale distance entre la rivière Jaune et Fort Pierre. Ce qui me donnait l'occasion favorable de passer quelques jours avec eux et de redescendre sur le Missouri par le même bateau jusqu'à St-Louis. Je reviens au Fort Pierre où je dispose de mon cheval auquel je tenais beaucoup pour plus d'une raison, c'est qu'il avait préservé ma vie dans une certaine circonstance que je raconterai, car cela peut être utile à quelqu'un.

Au printemps de 1846, je perdis mon cheval et malg-ré toutes mes recherches, je ne pus rien découvrir pendant plus d'un mois. Un jour on m'apprend que sur la prairie, près de la rivière du Vermillion à dix-huit milles de Mendota, il y avait un cheval que les Sioux avaient tâché de capturer, mais en vain. La description du cheval m'assura que c'était le mien. Mais comment le saisir? Je pars à cheval avec M. Aug-ustin Cournoyer pour le lieu désig-né, emportant avec nous une long-ue corde, du maïs et un plat de fer blanc. Arri-

vés à la rivière Vermillion, nous vîmes le cheval. Nous nous arrêtons et laissons paître nos chevaux. Mon cheval s'avance un peu de notre côté. Je l'appelai par son nom, mais sans effet. Nous essayons alors de le prendre avec notre long"ue corde. Nous déroulâmes et étendîmes notre corde au bout de laquelle nous fîmes un nœud coulant. Nous jetâmes du maïs tout autour, nous en mîmes aussi dans le plat de fer blanc que nous fîmes sauter et ressauter avec bruit pour attirer l'attention du cheval, et nous revenons à nos chevaux. Cette fois mon cheval vint pour mang-er le maïs, il mit un de ses pieds de devant dans le nœud coulant, je tirai la corde et il est pris. Forcé de se tenir sur trois pieds, il ne pouvait plus s'échapper. Nous avançâmes vers lui, tenant toujours la corde à la main et un de ses pieds élevé de terre. Je le caressai avec la main, et il frémit un instant; mais peu après il parut bien réconcilié avec son maître. Nous lui mîmes la selle et la bride, et je montai à cheval. Mr. Cournoyer prit les devants et je le suivis. A une descente, près de la rivière Vermillion, mon cheval allait si lentement que je le frappai avec ma main sur le dos afin de le faire avancer un peu plus vite. Le cheval surpris me lança par dessus sa tête, je tombai contre terre sur l'épaule droite ayant mes deux pieds embarrassés et pris dans les deux étriers. La pensée que j'allais être écrasé sous les pieds de mon cheval et cité au tribunal de Dieu me vint à l'esprit comme un éclair, et je m'écriai: "O mon Dieu je suis mort! Ayez pitié de moi!" Ces quatre derniers mots restèrent dans ma pensée et ne sortirent pas de ma bouche. Mon cheval qui était jeune et violent ne prit pas l'épouvante, il ne boug-ea pas du lieu ou il était, il demeura là stupéfait et presque immobile. Mes pieds se dég-agèrent, et je ne sais comment— je me relevai, ayant l'épaule bien meurtrie. Mon compag-non s'étant aperçu de ma chute vint promptement à mon secours, il prit soin du cheval et je me dirigeai vers la rivière qui n'était pas loin. Chemin faisant je chancelai et perdis la vue; un petit sentier néanmoins g-uidait mes pas. Arrivé au bord de la rivière je bois un peu d'eau et je recouvre la vue.

Après cette épisode je vais continuer la narration de mon voyag-e.

Nous étions au milieu du mois d'août, lorsque du Fort Pierre je me rendis au bateau à vapeur afin de visiter les Mandans. Après trois ou quatre jours d'une navig-ation ag-réable nous eûmes un grand accident qui fit échouer mon projet. Pendant que le bateau montait le fleuve, il frappa contre un tronc d'arbre, et la secousse fut si forte que le conduit de la vapeur se brise et s'ouvre largement, le plancher de la grande cabine est endommagé et l'on crie "au feu!" Les passagers courent vers l'arrière du bateau. J'écrivais alors dans ma petite cabine, j'ouvre la porte, je vois la fumée et je cours aussi vers l'arrière du bateau que je trouve encombré d'hommes; je conseille à quelques-uns d'entr'eux de sauter en bas, sur le pont, ou de me permettre de passer. Ils me laissent passer et je saute sur le pont. Là je vis que la fumée était épaisse, je quitte mon habit et je me prépare à me jeter dans le fleuve et à nager jusqu'au rivage, dès que je verrai paraître les flammes. Il y avait une grande quantité de poudre dans le bateau et une explosion était à craindre dans quelques instants. Heureusement peu après, j'entends une voix qui crie de l'autre extrémité du bateau: "Le feu est éteint, il n'y a plus de danger!" M. Jos. Drouin, de St-Paul, était un des passagers. Deux ou trois furent échaudés par la vapeur, et un d'eux -mourut; il souffrit des tourments horribles pendant six ou sept heures avant d'expirer. C'était un gentilhomme de belle apparence, un des actionnaires du bateau. "Rappelle-toi, ô homme, que tu n'es que poussière et que tu retourneras en poussière!"

Le bateau fut réparé; néanmoins il n'était plus en état de monter le fleuve; on décharge les marchandises et le capitaine donna ordre de retourner à St-Louis. On s'arrêta au Fort Pierre, où trois ou quatre Sioux vinrent à bord. Ils devaient débarquer à l'Ancien Fort, quelques milles plus bas, sur la rive gauche du Missouri. Un docteur de St-Louis me dit au moment du départ qu'il avait été informé que le capitaine ne s'arrêterait pas à cet endroit, que nous verrions sur le rivage un grand nombre de Sioux armés qui voulaient le forcer à s'arrêter et à leur donner des présents, en compensation du privilège qu'ils lui avaient accordé de naviguer sur le fleuve et de venir sur leurs terres. Il me conseilla de me tenir du côté de l'ouest, afin de n'être pas exposé aux balles. Dès que nous fûmes

près de l'A-iicien Fort, nous vîmes les Sioux en g-rand nombre sur le banc de la rive g-auciie du fleuve. Le capitaine sonna la clocbe et donna ordre de sonder la profondeur de l'eau, comme s'il eût craint d'embarrasser son bateau sur le sable, et en même temps on fit tous les préparatifs pour débarquer. On sonde — Pas assez d'eau — on sonde encore dans une autre place — Pas assez d'eau — On avance un peu et on sonde encore à droite et à g-auclie — Pas assez d'eau — Le capitaine continua le même stratag-ème jusqu'à ce qu'il fut assez éloigné qu'il n'eût plus rien à craindre des Indiens. Il se dirigea alors vers le rivage, les Sioux qui étaient à bord débarquèrent et le bateau continua sa route sur le fleuve sans molestation.

A Vermillion, je baptisai une femme Siouse qui était très malade, et deux enfants à Council Bluffs. Nous arrivâmes à St-Louis, un dimanche matin ; je me rendis immédiatement à la Cathédrale, la grand'messe était déjà commencée. Je fus l'hôte de Mgr l'Archevêque de St-Louis pendant une journée, avant de m'embarquer pour le haut du Mississipi où j'arrivai quelques jours après.

Deo Gratias î

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