Chapitre Y
1847. — Le Père Ravottx en compagnie d'une petite caravane TRAVERSE DE NOUVEAU LES PRAIRIES ET SE REND
AU Fort Pierre sur le Missouri — Un conseil — Si
VOUS AVEZ A VOYAGER SUR LES PRAIRIES, AYEZ UNE BOUSSOLE ET NE LA PERDEZ PAS — UnE INSULTE SOUF- FERTE AVEC PATIENCE NOUS PRÉSERVE DE BIEN DES MAUX— PaNGER d'un COMBAT — LE PÈRE RaVOUX EST BIEN REÇU AU CAMP DES SlOUX — II LEUR ANNONCE LA
PAROLE DE Dieu.
En 1847, au mois de juin, quelques personnes du Fort Pierre et de l'Ancien Fort, situés sur le Missouri, arrivent à St-Pierre (aujourd'hui Mendota,) ils m'apprennent que plusieurs familles catholiques ayant des enfants qui n'avaient pas été baptisés, s'estimeraient heureuses d'avoir la visite d'un prêtre catholique. Ils me donnent aussi bien des informations sur les Sioux qui sont très nombreux dans ces parag-es ; ils me disent que ma visite leur ferait plaisir et qu'ils écouteraient avec respect et g-rande attention les bonnes nouvelles de l'Evang-ile.
Sans délai, je fais part à Mg-r Loras, évêque de Dubuque, de tout ce que je savais sur les gens de cette contrée lointaine, et je lui propose d'y faire une visite, au prochain retour des personnes qui étaient venues à Mendota, et s'il y consentait, d'avoir la bonté d'écrire à Mgr Kenrick de St-Louis, pour les facultés qui m'étaient nécessaires, parceque les métis et les Indiens vivaient sur les deux rives du Missouri et la rive droite appartenait au diocèse de St-Louis. Mgr Loras approuva mon projet, m'envoya toutes les facultés requises et me permit de m'absenter deux ou trois mois.
Au commencement de juillet, 1847, je laisse Mendota avec les métis du Missouri et quelques autres personnes ; nous nous dirig"eons vers la Traverse des Sioux, où le 6 juillet je baptisai un enfant, et le 15 du même mois, j'en baptisai deux au Lac qui Parle. Nous fîmes deux cents milles de Mendota, sans aucun événement dig^ne d'être mentionné. Il me faut dire néanmoins que j'éprouvai un certain intérêt en passant dans un lieu où je faillis perdre la vie, le 26 décembre 1841, et très probablement je serais mort g"elé sur la neige, si voyageur sans expérience comme j'étais alors, j'avais refusé de suivre le bon conseil de M. Provençal au moment où je quittais la Traverse des Sioux. Je raconterai le fait, peutêtre sera-t-il utile à quelque voyageur inexpérimenté.
Le jour était beau, et g^râce à la bonté de M. Provençal dit Leblanc, j'étais pourvu de deux compagnons et d'un cheval, et nous espérions arriver au Petit Rocher (Little Rock) le même jour, mais cela ne fut que le jour suivant, à neuf heures du soir. Le bon vieillard, vo3'ant que je partais avec des chaussures qui ne convenaient pas pour un voyage d'hiver, me dit : "Père, je crains que vous ne vous geliez les pieds avec de telles chaussures ; vous devriez avoir des mocassins, (souliers indiens); entrez et je vais vous en donner une paire. — Je vous remercie beaucoup, M. Provençal, ce n'est pas né cessaire, le temps est beau, je suis jeune et je ne crains pas. — Ah, mon cher ami ! vous n'avez pas d'expérience ; le temps est beau, il est vrai, mais le vent peut tourner avant que vous n'ayez fait dix milles, et vous seriez bien embarrassé; croyezmoi. Père, entrez et changez vos chaussures." Je suivis son bon conseil. A peine avions-nous fait dix milles, le temps change, le vent devient fort et froid, la neige est en grande quantité, le cheval peut à peine traîner mon petit bag^age, et nous sommes sur une vaste prairie sans arbres. Je perds de vue mes compagnons, le bruit du vent les empêche d'entendre ma voix, lorsque je les appelle à mon secours. J'étais tellement fatigué qu'alors je pensais être incapable d'aller plus loin. Avec mes grosses chaussures j'aurais péri sous la neige. Grâce à la bonté divine j'eus la bonne fortune de retrouver mes compagnons et nous voyageâmes jusqu'à la nuit avant d'atteindre un lieu où il y avait quelques arbres. Là,
nous fîmes du feu, nous prîmes notre souper et y passâmes la nuit.
M. Provençal est mort à l'âg-e de soixante-dix-huit ans, à Mendota, dans la maison de son g-endre, M. St-Antoine. J'eus l'occasion de le visiter plusieurs fois pendant sa maladie et de lui administrer les derniers sacrements. Requiescat in pace!
Revenons à notre voyag-e de 1847. Du Lac qui Parle au Fort Pierre nous voyag-eâmes de l'Est à l'Ouest, à l'exception des derniers jours dans lesquels notre direction fut de l'Kst au Sud-Ouest. Nous ne rencontrâmes aucune difficulté à traverser des marais ; le pays formé de coteaux presque semblables aux vag-ues de la mer, couvert de prairies sans forêts, avec quelques arbres néanmoins sur le bord de quelques rivières, manquait d'eau et était dépourvu alors de bisons, quoique deux ou trois mois auparavant nos voyag-eurs du Missouri à Mendota avaient vu ces animaux sur les prairies, en si g-rand nombre, qu'ils en étaient embarrassés dans leur marche.
Arrivés à une distance de 40 à 45 milles du Lac qui Parle, nous rencontrons un camp de Sioux avec lesquels nous eûmes une courte conversation. Deux ou trois jours après s'offre un petit événement dig-ne d'être raconté. Notre g-uide était un brave homme qui, comme le sont les guides ordinairement, pensait bien connaître son devoir et n'aimait pas beaucoup les sug-g-estions, il allait en avant le premier et nous avions à le suivre sans faire aucune remarque. Ce jour-là, le soleil avait disparu pendant plusieurs heures, y compris le temps de notre dîner. Tout étant prêt pour le départ, notre g-uide saute sur son cheval, s'avance seul un quart de mille, avant que la petite caravane se mette en marche. Il me vint à ridée qu'il avait pris une fausse direction, je prends ma boussole et je suis convaincu qu'il s'en retourne vers le Lac qui Parle. Je montre la boussole aux autres voyag-eurs et ils en furent persuadés. Cette fois-ci Boyer s'est trompé, et ils se mettent à crier de toutes leurs forces : "Boyer, Boyer, reviens, reviens!" jusqu'à ce qu'il les eût entendus. Il revient à la course, il paraît fâché, pensant qu'on ne voulait pas suivre le guide. Mais voyant par la boussole qu'il s'en retournait à l'Est, il eut honte, et il tourna vite vers l'Ouest et sans réplique.
Une alarme. Par un jour mag-nifique, près d'un affluent tributaire de la rivière Jacques (James river) tandis que, sans trouble ni anxiété, nous avançons vers l'Ouest, tout-àcoup nous apercevons dans le lointain des personnes qui se cachent dans l'herbe. Un, deux lèvent la tête, semblent reg^arder de notre côté et se cacher de nouveau ; nous sommes plusieurs fois témoins de la même scène et non sans effroi. Il nous paraissait presque évident que des Indiens ennemis épiaient nos démarches et que bientôt nous serions peut-être entourés par un g-rand nombre, et qu'il fallait nous préparer au combat. Nous nous arrêtons aussitôt et nous charg-eons tous les fusils. Nous étions neuf hommes, trois femmes et deux ou trois petits enfants. Dans des circonstances si fâcheuses, comme c'était mon devoir en qualité de missionnaire catholique, je leur conseille d'avoir confiance en Dieu, de ne pas commencer le combat, à moins qu'au mépris de nos recommandations, ils voulussent venir si près de nous, qu'il nous serait alors impossible de nous défendre. Je leur conseillai d'invoquer l'assistance de Dieu, de faire un acte de contrition avant le combat si l'on nous y forçait. Je ne jug^eai pas à propos d'en dire plus pour le moment ; mais si le danger pour leur vie fut devenu pressant, je leur aurais donné l'absolution, après un nouvel acte de contrition. Une heure d'anxiété et de crainte se passa ainsi et ne voyant plus surg"ir les espions, nous avançâmes vers les bords d'un ravin profond, pour y faire du feu et y préparer notre souper. Une nouvelle surprise s'offre à nos reg-ards, c'est un Indien, un Sioux, un ami qui vient vers nous du fond du ravin; il paraît encore effrayé. C'est lui et sa famille que nous avions aperçus et pris pour des ennemis; ils avaient fait la même erreur et ils se croj'aient dans le plus grand danger en nous voyant sur la prairie. Il était venu là afin de se dérober à notre vue, et courir à un camp Sioux à six milles de distance, et avoir du secours pour sa famille; nous l'invitâmes à souper; la joie succéda à la crainte et sous un ciel couvert de brillantes étoiles nous passâmes une heureuse nuit.
Deux ou trois jours plus tard, un autre événement bien plus dangereux aurait pu causer la destruction de notre petite caravane, si nous avions manqué de prudence, et refusé
RéMINISCENCES ET MÉMOIRES. 27
de souffrir avec patience une insulte d'un caractère bien sing-ulier. Dans la matinée nous aperçûmes un camp Sioux, et nous en fûmes réjouis, car nos provisions étaient déjà insuffisantes; et nous avions perdu l'espérance de faire chasse sur la prairie pour les aug-menter. A un demi mille du camp, nous voyons un Indien à cheval qui vient à la course vers nous à bride abattue, nous avançâmes encore un peu et nous nous arrêtons. Nous étions quatre à cheval, nous nous mîmes sur une même lig"ne, afin de mieux entendre ce qu'il devait nous annoncer, et les autres se tinrent près de nous. Arrivé à quelques pas de nous, sans délai, sans parole, il décharg-e son fusil charg-é à poudre sur la tête du cheval de notre g-uide; il charge de nouveau son fusil, et il le décharge sur la tête du second cheval; il charg^e encore son fusil, et il fait la même cérémonie sur la tête du troisième cheval. Lorsque je vis qu'il se préparait à me traiter de la même manière, je lui dis: Ami, viens toucher la main de la Robe Noire, cesse de faire feu, mon cheval est jeune, il pourrait s'effrayer et me jeter à terre. Il me tend aussitôt la main et tout est terminé.
Nous lui demandâmes alors la raison qui l'avait porté à agir ainsi envers nous. Il nous répondit que quoiqu'il ne fût que cendre et poussière, il désirait nous montrer aussi qu'il était un homme; mais que nous pouvions nous rendre à son camp sans crainte, et que nous serions bien reçus.
J'appris ensuite que c'était un acte de veng-eance pour une offense qu'il avait reçue au Fort Pierre, deux ou trois ans auparavant.
Nous ressentîmes tous l'insulte, mais personne ne la ressentit si amèrement que Louis Malo, qui s'exprima en ces termes: "Sommes-nous assez lâches pour permettre aux sauvag-es de nous insulter ainsi? S'il m'avait insulté comme quelques uns de nous l'ont été, j'ai deux balles dans mon fusil, et je l'aurais tué. Il ne faut pas davantag^e laisser les sauvages nous insulter. Si quelques sauvages vient me faire une pareille insulte, je le tuerai" — M. Malo, lui dis-je, vous êtes bien irrité; ne parlez pas de tuer un homme, si la chose peut être évitée en supportant une offense avec patience pour l'amour de Dieu. Apprenez aussi que tuer un Indien dans les circonstances présentes, ce serait très imprudent et la cause
de la destruction de notre petite caravane. M. Malo et tous les autres comprirent aisément qu'il était mieux de souffrir une insulte avec patience que d'avoir un conflit avec les Indiens, qui en peu de temps auraient exterminé notre petite caravane. Nous avançâmes vers le camp où nous fûmes traités avec honneur et bonté. Avant mon départ je leur annonçai les vérités principales de notre Sainte Religfion.
Deo Gratias !