‹ MémoiresChapitre 17 sur 20 · DISCOURS DE ROBESPIERRE · texte numérisé non relu

DISCOURS DE ROBESPIERRE

Une accusation sinon très-redoutable, au moins très-grave et très-solennelle, a été intentée contre moi dans la convention nationale; j'y répondrai, parce que je ne dois pas consulter ce qui me convient mieux à moi-même; mais, citoyens, fout mandataire du peuple se doit à l'intérêt public; j'y répondrai, parce qu'il faut qu'en un moment disparaisse ce monstrueux ouvrage de la calomnie, si laborieusement élevé pendant plusieurs années peut-être; parce qu'il peut bannir du sanctuaire des lois les préventions et les défiances, pour y rappeler les principes et la concorde. Citoyens, vous avez entendu l'immense plaidoyer de mon adversaire , vous l'avez même rendu public par la voie de l'impression. Vous trouverez sans doute équitable d'accorder à la défense la même attention que vous avez donnée à l'accusation.

De quoi suis -je accusé? D'avoir conspiré pour parvenir h la dictature ou au triumvirat , ou au tribunat. L'opinion de mes adversaires ne paraît pas fixe sur ces points. Traduisons toutes ces idées romaines un peu disparates, par le mot de pouvoir suprême que mon accusateur a employé ailleurs. Or, on conviendra d'abord que si un pareil projet

était criminel , il était encore plus hardi : car, pour l'exécuter, il fallait non-seulement renverser le trône, mais anéantir la législature, et empêcher surtout encore qu'elle ne fût remplacée par une convention nationale.

Comment se fait-il que j'aie le premier, dans mes discours publics et dans mes écrits, appelé la convention nationale, comme le seul remède des maux de la patrie? Il est vrai que cette proposition même fut dénoncée comme incendiaire par mes adversaires connus; mais bientôt la révolution du 10 août fit plus que la législature, elle le réalisa. Dirai-je que pour arriver à la dictature , il ne suffisait pas de maîtriser Paris? qu'il fallait asservir encore les quatre-vingt-deux autres départements? Où étaient mes trésors, où étaient mes armées , les grandes places dont j'étais pourvu ?

Toute la puissance résidait précisément dans les mains de mes adversaires. La moindre conséquence que je puisse tirer de tout ce que je viens de dire , c'est qu'avant que l'accusation pût acquérir au moins un caractère de vraisemblance, il faudrait qu'il fût préalablement démontré que j'étais complètement fou ; encore ne voisje pas même ce que mes adversaires pourraient gagner à cette supposition, car il resterait à expliquer comment des hommes sensés auraient pu se donner la peine de composer tant de beaux discours, tant de belles affiches, et de déployer tant de moyens pour me présenter à la convention na-

tionale et à la France entière, comme le plus redoutable des conspirateurs.

Mais venons aux preuves positives. L'un des reproches les plus redoutables que l'on m'avait faits, je ne le dissimule point, c'est le nom de Marat : je vais donc commencer par vous dire franchement quels ont été mes rapports avec lui. Au commencement de l'été lygi , Marat vint me voir ^ jusque-là je n'avais eu avec lui aucune espèce de relations directes ni indirectes; la conversation roula sur les affaires publiques, dont il me parla avec désespoir. Je lui dis, moi, tout ce que les patriotes, même les plus ardents, pensaient de lui ; savoir, qu'il avait mis lui-même un obstacle au bien que pouvaient produire les vérités utiles développées dans ses écrits, en s'obstinant à revenir éternellement sur deux propositions extraordinaires et violentes, telles que celle de faire tomber cinq à six cents têtes coupables qui révoltaient les amis de la liberté autant que les partisans de l'aristocratie; il voulut défendre son opinion, je persistai dans la mienne, et je dois avouer qu'il trouva mes vues politiques tellement étroites, que, quelque temps après, lorsqu'il eut repris son journal alors abandonné par lui depuis quelque temps, en rendant compte lui-même de la conversation dont je viens de parler, il écrivit en toutes lettres que je n'avais ni les vues ni l'audace d'un homme d'État ; et si les critiques de Marat pouvaient être des titres de faveur, je pourrais remettre encore

SOUS VOS yeux quelques-unes de ses feuilles , publiées six semaines avant la dernière révolution, dans lesquelles il m'accusait de feuillantisme, parce que, dans un ouvrage périodique, je publiai hautement qu'il ne fallait pas renverser la constitution.

D'après cette première et unique visite de Marat , je l'ai retrouvé dans l'assemblée électorale. Ici je retrouve aussi M. Louvet, qui m'accuse d'avoir désigné Marat pour député, d'avoir mal parlé de Priestley ; enfin d'avoir dominé le corps électoral par l'intrigue et par l'effroi. Aux déclamations les plus absurdes et les plus atroces, aux suppositions les plus romanesques et les plus hautement démenties par la notoriété publique, je ne réponds que par les faits ; les voici :

L'assemblée électorale avait arrêté unanimement que tous les choix qu'elle ferait seraient soumis à la ratification des assemblées primaires, et ils furent en effet discutés et ratifiés par les sections. A cette grande mesure elle en avait ajouté une autre non moins propre à tuer l'intrigue, non moins digne d'un peuple libre, celle de statuer que les élections seraient faites à haute voix , et précédées de la discussion publique des candidats. Chacun usa librement du droit de les proposer. Je n'en présentai aucun. Je ne dis point de mal de Priestley; je ne pouvais en dire d'un homme qui ne m'était connu que par sa réputation de savant, et par une disgrâce qui le rendait intéressant aux

yeux (les amis de la révolulion française. Je ne désignai pas Marat plus particulièrement que les écrivains coii^rageux qui avaient combattu ou souffert pour la révolution, tels que l'auteur des crimes des rois, et quelques autres qui fixèrent les suffrages de l'assemblée. Je laisserai à ceux qui me connaissent le soin d'apprécier ce bizarre projet, formé par certaines gens, de m'identifier à quelque prix que ce soit avec un homme qui n'est pas moi. N'avais-je donc pas assez de torts personnels, et mon amour et mes combats pour la liberté ne m'avaient-ils pas déjà suscité assez d'ennemis depuis le commencement de la révolution, sans qu'il fût nécessaire de m'imputer encore les excès que j'ai évités ?

M. Louvet a fait découler les autres preuves dont il appuie son système, des deux autres sources principales, de ma conduite dans l'assemblée des Jacobins, et de ma conduite au conseil général de la commune.

Aux Jacobins, j'exerçais, si on l'en croit, un despotisme d'opinion, qui ne pouvait être regardé que comme l'avant-coureur de la dictature. D'abord je ne sais pas ce que c'est que le despotisme de l'opinion , surtout dans une société d'hommes libres, composée, comme vous le dites vous-mêmes, de quinze cents citoyens réputés les plus ardents patriotes , à moins que ce ne soit l'empire naturel des principes. Or, cet empire n'est point personnel à tel homme qui les énonce; il appartient à la

raison universelle et à tous les hommes qui veulent écouter sa voix ; il appartient à mes collègues de l'assemblée législative, à tous les citoyens qui défendirent invariablement la cause de la liberté. A quelle époque rapportez- vous les torts que vous me reprochez? Est-ce au temps postérieur de la journée du lo? Depuis cette époque, jusqu'au moment où je parle, je n'ai pas assisté six fois à cette société.

C'est depuis le mois de janvier, dites -vous, qu'elle a été entièrement dominée par une faction très-peu nombreuse, mais chargée de crimes et d'immoralités, dont j'étais le chef; tandis que tous les hommes sages et vertueux, tels que vous, gémissaient dans le silence ou l'oppression ; de manière, ajoutez-vous avec le ton de la pitié, que cette société célèbre par tant de services rendus à la patrie, est maintenant tout-à-fait méconnaissable.

Mais si depuis le mois de janvier les jacobins n'ont pas perdu la confiance et l'estime de la nation et n'ont pas cessé de servir la liberté; si c'est depuis cette époque qu'ils ont déployé un plus grand courage contre la cour et La Fayette; si c'est depuis cette époque que l'Autriche et la Prusse leur ont déclaré la guerre ; si c'est depuis cette époque qu'ils ont recueilli dans leur sein les fédérés rassemblés pour conspirer contre la tyrannie, et préparer avec eux la sainte insurrection du mois d'août 1792, que faut -il conclure de ce

que vous venez de dire, sinon que c'est cette poignée de scélérats dont vous parlez qui ont abattu le despotisme, et que vous et vos amis étiez trop sages et trop amis du bon ordre pour tremper dans de telles conspirations (on applaudityi Et s'il était vrai que j'eusse en effet obtenu aux Jacobins cette influence que vous me supposez gratuitement et que je suis loin d'avouer, que pourriezvous en induire contre moi ?

Vous avez adopté une niéthode bien sûre et bien commode pour assurer votre domination , c'est de prodiguer les noms de scélérats et de monstres à vos adversaires; et à vos partisans, ceux de modèles du patriotisme ; c'est de nous accabler à chaque instant du poids de nos vices et de celui de vos vertus. Cependant , à quoi se réduisent au fond tous vos griefs? La majorité des jacobins rejetait vos opinions ; elle avait tort sans doute. Le public ne vous était pas plus favorable. Direz-vous que je lui prodiguais les trésors que je n'avais pas, pour faire triompher des principes gravés dans tous les cœurs ? Je ne vous rappellerai pas le seul objet de dissentiment qui nous divisait : vous défendiez indistinctement tous les actes des nouveaux ministres, et nous les principes; vous paraissiez enfin préférer le pouvoir et nous l'égalité. De quel droit voulez -vous faire servir la convention nationale elle-même à venger les disgrâces de votre amour- propre ou de votre système? Je ne chercherai point à vous rappeler aux senti-

ments des âmes républicaines; mais soyez au moins aussi généreux qu'un roi; imitez Louis XII, et que le législateur oublie les injures de M. Louvet (o« applaudit). Mais non, ce n'est point l'intérêt personnel qui vous guide, c'est l'intérêt de la liberté, c'est l'intérêt des mœurs qui vous arme contre cette société qui n'est plus qu'un repaire de factieux et de brigands qui retiennent au milieu d'eux un petit nombre d'honnêtes gens trompés. Cette question est trop importante pour être traitée incidemment. J'attendrai le moment où votre zèle vous portera à demander la proscription de cette société à la convention nationale ; nous verrons alors si vous serez plus persuasifs ou plus heureux que Léopold et La Fayette (^nouveaux applaudissements ) .

11 me reste maintenant le plus fécond et le plus intéressant des trois chapitres qui composent votre plaidoyer diffamatoire, celui qui concerne ma conduite au conseil général de la commune.

On me demande d'abord pourquoi, après avoir abdiqué la place d'accusateur public , j'ai accepte le titre d'officier municipal. Je réponds que j'ai abdiqué au mois de janvier 1791 la place lucrative et nullement périlleuse, quoi qu'on en ai dit, d'accusateur public, et que j'ai accepté les fonctions de commissaire de la commune le 10 août 1792. On me fait un crime de la manière même dont je suis entré dans la salle où siégeait la nouvelle municipalité. Notre dénonciateur m'a reproché très-

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sérieusement d'avoir dirigé mes pas vers le bureau. Dans ces conjonctures où d'autres soins nous occu- ])aient, j'étais loin de prévoir que je serais obligé d'informer un jour la convention nationale que je n'avais été au bureau que pour faire vérifier mes pouvoirs. Louvet n'en a pas moins conclu de tous ces faits, à ce qu'il assure, que le conseil général, ou du moins plusieurs de ses membres, étaient réservés à de hautes destinées. Pouviez -vous en douter ? N'était-ce pas une assez haute destinée que celle de se dévouer pour la patrie? Pour moi, je m'honore d'avoir ici à défendre et leur cause et

la mienne. Mais non je n'ai qu'à me réjouir

de ce qu'un grand nombre de citoyens ont mieux servi la chose publique que moi. Je ne veux point prétendre à une gloire qui ne m'appartient pas.

Je ne fus nommé que dans la journée du lo; mais ceux qui plus tôt choisis, dans la nuit même, étaient déjà réunis à la maison commune dans la nuit redoutable, au moment où la conspiration de la cour était près d'éclater, ceux-là sont véritablement les héros de la liberté î Ce sont ceux-là qui, servant de point de ralliement aux patriotes, armant les citoyens, dirigeaient les mouvements d'une insurrection tumultueuse d'où dépendait le salut public ; déconcertaient la trahison , en faisant arrêter le commandant de la garde nationale vendu à la cour, après l'avoir convaincu par un écrit de sa main d'avoir donné aux commandants de bataillon des ordres de laisser le peuple insur-

gent, pour le foudroyer ensuite par derrière

Citoyens représentants, si la plupart de vous ignoraient les faits qui se sont passés loin de vos yeux, il vous importe de les connaître, ne fût-ce que pour ne pas souiller les représentants du peuple français par une ingratitude fatale à la cause de la liberté ; vous devez les entendre avec intérêt, au moins pour qu'il ne soit pas dit qu'ici les dénonciations seules ont le droit d'être accueillies. Est-il donc si difficile de comprendre que, dans telles circonstances, cette municipalité tant calomniée dut renfermer les 'plus généreux citoyens ? Là étaient ces hommes que la bassesse monarchique dédaigne , parce qu'ils n'ont que des âmes fortes et sublimes. Là nous avons vu, et chez les citoyens et chez les magistrats nouveaux , des traits d'héroïsme que l'incivisme et l'imposture s'efforceront en vain de ravir à l'histoire.

Les intrigues disparaissent avec les passions qui les ont enfantées. Les grandes actions et les grands caractères restent seuls. Nous ignorons les noms des vils factieux qui assaillaient de pierres Caton dans la tribune du peuple romain. Les regards de la postérité ne se reposent que sur l'image de ce grand homme.

Voulez-vous juger le conseil général révolutionnaire de la commune de Paris ? Placez-vous au sein de cette immortelle révolution qui l'a créé, et dont vous êtes vous-mêmes l'ouvrage.

On vous entretient sans cesse, depuis votre réu-

nion, d'intrigants qui s'élaient introduits dans ce corps. Je sais qu'il en existait en effet quelquesuns; et qui plus que moi a le droit de s'en plaindre ! Et d'ailleurs quel corps si pur et si nombreux fut absolument exempt de ce fléau. On vous dénonce éternellement quelques actes répréhensibles, imputés à des individus. J'ignore ces faits; je ne les nie ni ne les crois ; car j'ai entendu trop de calomnies pour croire aux dénonciations qui partent de la même source, et qui toutes portent l'empreinte de l'affectation ou de la fureur. Je ne vous observerai pas même que l'homme de ce conseil général qu'on est le plus jaloux de compromettre , échappe nécessairement à ces traits , et je ne m'abaisserai pas jusqu'à observer que je n'ai jamais été chargé d'aucune espèce de commission, ni ne me suis mêlé en aucune manière d'aucune opération particulière. Je n'observerai pas que jamais je n'ai présidé un instant, que jamais je n'ai eu la moindre relation avec ce comité de surveillance tant calomnié; car tout compensé, je consentirais volontiers à me charger de tout le bien et le mal que l'on reproche à ce corps révolutionnaire dans la vue de m'inculper personnellement. On lui reproche des arrestations qu'on appelle arbitraires.

Quand le consul de Rome eut étouffé la conspiration de Catilina , Clodius l'accusa d'avoir violé les lois. Quand le consul rendit compte au peuple de son administration, il jura qu'il avait sauvé la

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patrie, et le peuple applaudit. Des arrestations illégales ! Est-ce donc le Code criminel à la main qu'il faut apprécier les précautions salutaires qu'exige le salut public dans les temps de crise , amenés par l'impuissance même des lois? Que ne nous reprochez-vous d'avoir consigné les conspirateurs aux portes de cette cité ? D'avoir désarmé les citoyens suspects? Que ne faites-vous le procès à la municipalité et au corps électoral, et aux seclions de Paris, et aux assemblées primaires des cantons, et à tous ceux qui nous ont imités; car toutes ces choses étaient illégales ; aussi illégales que la révolution, que la chute du trône et de la Bastille; aussi illégales que la liberté elle-même. Mais, que dis-je? ce que J€ présentais comme une hypothèse n'est qu'une réalité. Ne nous a-t-on pas reproché tout cela ? Ne nous a-t-on pas accusés d'avoir envoyé des commissaires dans les départements pour propager nos principes, et les déterminer à s'unir aux Parisiens contre l'ennemi commun.

Quelle idée s'est-on formée de la dernière révolution ? La chute du trône paraissait-elle si facile avant le succès? Ne s'agissait-il que de faire un coup de main aux Tuileries? Ne fallait- il pas anéantir dans toute la France le parti des tyrans, et communiquer à tous les départements la commotion salutaire qui venait d'électriser Paris ? Et comment ce soin pouvait -il être négligé par ces mêmes magistrats qui avaient appelé le peuple à

l'insurrection? Il s'agissait de salut public; il y allait de leurs têtes ! et on leur fait un crime d'avoir envoyé des commissaires aux autres communes pour les engager à avouer, à consolider leur ouvrage ! La calomnie a poursuivi ces commissaires. Quelques-uns ont été jetés dans les fers. Le feuillantisme ou l'ignorance ont calculé le degré de chaleur de leur style; ils ont mesuré toutes leurs démarches avec le compas constitutionnel, pour trouver le prétexte de travestir les missionnaires de la révolution en incendiaires, en ennemis de l'ordre public.

Citoyens, voulez-vous une révolution sans révolution? Quel est cet esprit de persécution qui est venu reviser, pour ainsi dire , celle qui a brisé nos fers? Mais comment peut-on soumettre au jugement de qui que ce soit les effets qui peuvent entraîner ces grandes commotions ?

Qui peut marquer, après coup, le point précis où devaient se briser les flots de l'insurrection populaire? A ce prix, quel peuple pourrait jamais secouer le joug de la tyrannie; car, s'il est vrai qu'une grande nation ne peut s'élever par un mouvement simultané , et que la tyrannie ne peut être frappée que par la portion des citoyens qui est plus près d'elle, comment ceux-ci oseront -ils l'attaquer, si, après la victoire, ils peuvent devenir responsables de la durée ou de la violence de la lourmente politique qui a sauvé la patrie ? Ils doivent être regardés comme fou-

dés de procuration tacite pour la société entière.

Les Français amis de la liberté, réunis à Paris au mois d'août dernier, ont agi à ce titre au nom de tous les départements ; il faut les approuver ou les désavouer tout-à-fait. Leur faire un crime de quelques désordres apparents ou réels, inséparables d'une grande commotion; ce serait les punir d'avoir sauvé l'État. Ils auraient droit de dire à leurs juges : Si vous désavouez les moyens que nous avons employés pour vaincre, laissez -nous les fruits de la victoire, reprenez votre constitution et toutes vos lois anciennes; mais restitueznous le prix de nos sacrifices et de nos combats , rendez-nous nos concitoyens, nos frères, nos enfants qui sont morts pour la cause commune.

Et ne pensez pas que j'ai invoqué ces principes éternels , parce que nous avons besoin de couvrir d'un voile quelques actions répréhensibles. INon; nous n'avons point failli, j'en jure par le trône renversé, et par la république qui s'élève sur ses ruines.

On vous a parlé bien souvent des événements du 2 septembre ; c'était le sujet auquel j'étais le plus empêcbé d'arriver, et je le traiterai d'une manière absolument désintéressée.

Arrivé à cette partie de son discours , Louvet lui-même a généralisé d'une manière trop vague l'accusation dirigée auparavant contre moi personnellement. Il n'en est pas moins certain que la calomnie a travaillé dans l'ombre. Quoi qu'il en

soit, ceux qui ont dit que j'avais eu la moindre part à ces événements, sont des hommes ou excessivement crédules, ou excessivement pervers. Quant à l'homme qui, comptant sur le succès de la diffamation, dont il avait d'avance ourdi la trame, a cru pouvoir imprimer impunément que je les avais dirigés, je me contenterais de l'abandonner aux remords, s'il était digne encore de ce supplice; mais je dirai, pour ceux que l'imposture aurait pu égarer, qu'avant l'époque où ils sont arrivés, j'avais cessé de fréquenter le conseil général de la commune; que l'assemblée électorale, dont j'étais membre, avait commencé ses séances; que je n'ai appris ce qui se passait dans les prisons que par le bruit public , et plus lard que la plus grande partie des citoyens : car j'étais chez moi , ou dans les lieux où mes fonctions publiques m'appelaient.

Quant au conseil général de la commune, il est également certain aux yeux de tout homme impartial, que, loin de provoquer les événements du 1 septembre, il a fait tout ce qu'il était en son pouvoir pour les empêcher. Si vous demandez pourquoi il ne les a pas arrêtés, je vais vous le dire. .

Pour se former une idée juste de ces événements, il faut chercher la vérité, non pas dans les écrits ou les discours calomnieux qui les ont dénaturés, mais dans l'hisloire de la dernière révolution. Ceux qui ont cherché à vous persuader qu'il n'y avait aucune analogie entre l'une et l'autre

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des deux époques, ont feint de ne connaître ni les faits ni le cœur humain.

Un grand nombre de citoyens avaient pensé que la journée du lo avait rompu les fils des conspirations royales, et regardaient la guerre comme terminée, quand tout à coup la nouvelle se répand dans Paris que Longwi a été livré, que Verdun a été livré, et, qu'à la tête d'une armée de cent mille hommes, Brunswick s'avance vers Paris ; aucune place forte ne nous séparait des ennemis. Notre armée divisée, presque détruite par les trahisons de La Fayette, manquait de tout; il fallait songer à la fois à trouver des armes, des effets de campement, des vivres et des hommes. Le conseil exécutif ne dissimulait ni ses craintes ni son embarras. Le danger était grand; il paraissait plus grand encore. Danton se présente à l'assemblée législative, lui peint vivement les périls et les ressources , la porte à prendre quelques mesures vigoureuses, et donne une grande impulsion à l'opinion publique. Il se rend à la maison commune, et invite la municipalité à faire sonner le tocsin. Le conseil général de la commune sent que la patrie ne peut être sauvée que par les prodiges que l'enthousiasme de la liberté peut seul enfanter, et qu'il faut que Paris tout entier s'ébranle pour voler au devant des Prussiens. 11 fait sonner le tocsin pour avertir tous les citoyens de courir aux armes. Toutes les sections signalent à l'envi leur activité et leur courage ; le peuple entier est levé.

mais les volontaires manquaient d'armes ; il leur en procure par tous les moyens qui sont en son pouvoir. En un instant, quatre cent mille hommes sont armés, équipés, rassemblés, et marchent vers

Châlons

Au milieu de ce mouvement universel , l'approche des ennemis étrangers réveille le sentiment d'indignation contre ceux qui les avaient appelés. Avant d'abandonner leurs femmes et leurs enfants, ils veulent la punition des conspirateurs qui leur avait été souvent promise. On court aux prisons... Les magistrats pouvaient-ils arrêter le peuple? car c'était un mouvement populaire, et non la sédition partielle de quelques scélérats payés pour assassiner leurs semblables. J'ai entendu des gens me dire froidement que la municipalité devait proclamer la loi martiale à l'approche des ennemis ! La loi martiale à l'approche des ennemis! la loi martiale après le lo août! Que pouvaient les magistrats contre la volonté déterminée d'un peuple indigné, qui opposait à leurs discours, et le souvenir de la victoire remportée sur la tyrannie, et le dévouement avec lequel il se précipitait audevant des ennemis étrangers, et qui reprochait aux lois mêmes la longue impunité des traîtres qui déchiraient le sein de leur patrie....? Ne pouvant les déterminer à se reposer sur les tribunaux, du soin de leur punition , des officiers municipaux les engagèrent à suivre des formes nécessaires, dont le but était de ne pas confondre avec les cou-

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pables qu'ils voulaient punir, les citoyens détenus pour des causes étrangères à la conspiration du 10 août; et ce sont les officiers municipaux qui ont exercé ce ministère, le seul service que les circonstances permettaient de rendre à l'humanité, qu'on vous a présentés comme des brigands sanguinaires.

Le zèle le plus ardent pour l'exécution des lois ne peut justifier ni l'exagération ni la calomnie, et je pourrais citer ici contre les déclamations de Louvet un témoignage non suspect, c'est celui du ministre de l'intérieur, qui, en blâmant ces exécutions populaires , n'a pas craint de parler de l'esprit de prudence et de générosité que le peuple, c'est son expression, avait montrée jusque dans cette conduite illégale. Que dis-je î je pourrais citer, en faveur du conseil général de la commune, Louvet lui-même, qui commençait l'une des affiches de la sentinelle par ces mots : Honneur au conseil général de la commune; il a fait sonner

le tocsin y il a sauvé la patrie C'était alors que

commençaient les opérations du corps électoral de Paris.

On assure qu'un innocent a péri. On s'est plu à en exagérer le nombre; mais un seul, c'est beaucoup, trop sans doute. Citoyens, pleurez cette méprise cruelle. Nous l'avons pleuré dès long-temps: c'était un bon citoyen, c'était donc l'un de nos amis. Pleurez même les victimes coupables réservées à la vengeance des lois, qui ont tombé sous le

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glaive de la justice populaire; mais que votre douleur ait un terme, comme toutes les choses humaines. Gardons quelques larmes pour des calamités plus touchantes. Pleurez cent mille patriotes immolés par la tyrannie; pleurez nos citovens expirants sous leurs toits embrasés, et les fils de nos citoyens massacrés au berceau ou dans les bras de leur mère : n'avez -vous pas aussi des frères, des enfants, des épouses à venger? La famille des législateurs français, c'est la patrie, c'est le genre humain tout entier, moins les tyrans et leurs complices (^on applaudit).

Pleurez donc, pleurez l'humanité abattue sous leur joug odieux; mais consolez-vous en assurant le bonheur de votre pays , et en préparant celui du monde; consolez-vous en rappelant sur la terre l'égalité et la justice exilées, et en tarissant, par des lois justes, la source des crimes et des misères de vos semblables. La sensibilité qui gémit presque exclusivement pour les ennemis de la liberté m'est suspecte. Cessez d'agiter sous mes yeux la robe sanglante du tyran, ou je croirai que vous voulez remettre Rome dans les fers (^nombreux et vifs applaudissements d'une grande partie des tribunes). En lisant ces tableaux pathétiques des désastres des Lamballe, des Montmorin, des Lessart, de la consternation des mauvais citoyens, et ces déclamations violentes contre des hommes connus sous des rapports opposés, n'avez-vous pas cru entendre un manifeste de Brunswick ou de

Condé? Calomniateurs éternels, voulez-vous venger le despotisme ? Voulez-vous flétrir le berceau de la république? Voulez-vous déshonorer, aux yeux de l'Europe, la révolution qui l'a enfantée, et fournir des armes à tous les ennemis de la liberté? Amour de l'humanité vraiment admirable, qui tend à enhardir nos ennemis, à cimenter la misère et la servitude des peuples, et qui cache le désir barbare de se baigner dans le sang des patriotes ! A ces terribles tableaux, mon accusateur a lié le projet qu'il me supposait d'avilir le corps législatif, qui^ dit-il, était continuellement tourmenté, méconnu, outragé par un insolent démagogue qui venait à sa barre lui ordonner des décrets; espèce de figure par laquelle Louvet a travesti deux pétitions que je fus chargé de présenter à l'assemblée législative au nom du conseil général de la commune , relativement à la résurrection du département de Paris. Pour apprécier ce chef-d'œuvre d'accusation, il faut connaître quel était le motif de cette démarche de la commune. lia révolution du lo avait nécessairement fait disparaître l'autorité du département, avec celle de la cour, dont il s'était déclaré le champion; et le conseil général de la commune en exerçait le pouvoir. Il était fermement convaincu, comme tous les citoyens, qu'il lui serait impossible de soutenir le poids de la révolution commencée, si on le paralysait par la résurrection du département dont le nom seul était devenu odieux.

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Cependant, dés le lendemain du premier jour de la révolution, des membres de la commission des vingt-un, qui préparait les travaux les plus importants de l'assemblée, avaient préparé un projet de décret dont l'objet était d'énerver le pouvoir du conseil général, en le renfermant dans lefr limites de l'autorité qu'exerçait celui qui l'avait précédé. Le même jour, des affiches où le conseil général était diffamé, couvrrrentles murs de Paris, et nous connaissions les auteurs de ces affiches; ils ont beaucoup de rapports avec les auteurs de l'accusation à laquelle je réponds. Le premier projet ayant échoué, on imagina de créer un nouveau département, et le 12 ou le 1 5, on surprit, à l'assemblée, un décret qui en déterminait l'organisation. Le soir, je fus chargé par la commune de venir présenter àj'assemblée nationale des observations puisées dans les principes que j'ai indiqués. Elles furent appuyées par plusieurs membres, notamment par Lacroix, qui alla même jusqu'à censurer la commission des vingt-un, à qui il attribuait le décret; et sur sa rédaction même, l'assemblée décréta que les fonctions des nouveaux corps administratifs se borneraient aux matières d'imposition, et que relativement aux mesures de salut public et de police, le conseil général ne correspondrait directement qu'avec le corps législatif.

Deux jours après, une circonstance singulière nous ramena à la barre pour le même objet; la

lettre de convocation expédiée par le ministre Roland, pour nommer les membres de l'administration provisoire du département, n'était point calquée sur le dernier décret de l'assemblée législq,tive, qui en circonscrivait les fonctions. Le conseil général crut devoir réclamer contre cette conduite, et il crut que le seul moyen de prévenir toutes ces divisions et tous les conflits d'autorité, si dangereux dans des circonstances aussi orageuses, était que l'administration provisoire ne prît que le titre de commission administrative, qui déterminât clairement l'objet des fonctions qui lui étaient attribuées par le dernier décret. Tandis qu'on discutait cette question à la commune, des membres nommés pour composer le directoire viennent lui jurer fraternité, et lui déclarer qu'ils ne voulaient prendre d'autres titres que celui de commission administrative. Ce trait de civisme, digne des jours qui ont vu renaître la liberté, produisit une scène louchante. On arrête que les membres du directoire et des députés de la commune se rendront à l'assemblée législative pour lui en rendre compte, et la prier de consacrer les mesures salutaires dont je viens de parler. Je portai la parole; c'est cette pétition que Louvet a qualifiée d'insolente. Voulez -vous apprécier ce reproche? interrogez Hérault, qui dans cette séance présidait le corps législatif; il nous adressa une réponse véritablement républicaine, qui exprimait une opinion aussi favorable à l'objet de la pétition

qu'à cewx qui la présentaient. Nous fûmes invités à la séance.

Quelques orateurs ne pensèrent pas comme Hérault. Lacroix combattit assez durement et notre demande et nos personnes. On passa à l'ordre du jour. Lacroix vous a dit que, dans le coin du côté gauche, je l'avais menacé du tocsin. Lacroix sans doute s'est trompé, et il était possible de confondre ou d'oublier les circonstances, dont j'ai aussi des témoins, même dans cette assemblée, et parmi le» membres du corps législatif. Je vais les lui rappeler. Je me souviens très- bien qive dans ce coin dont on a parlé , j'entendis certains propos qui me parurent assez feuillantins, assez peu dignes des circonstances où nous étions; entre autres celui-ci, qui s'adressait à la commune : Que ne faites-vous recommencer le tocsin ? C'est à ce propos, ou à un autre pareil, que je répondis : cr Les sonneurs de tocsin sont ceux qui cherchent à aigrir les esprits par l'injustice. » Je me rappelle encore qu'alors un de mes collègues, moins patient que moi, dans un accès d'humeur, tint en effet le propos qu'on m'attribue, et d'autres m'ont entendu moi-même le lui reprocher. Quant à la répétition du même ' propos que l'on me fait redire au comité des vingtun , la fausseté de ce fait est encore plus notoire. Je ne retournai au conseil général que pour y dénoncer le corps législatif, dit Louvet; ce jour-là, je retournai au conseil général pour rendre compte de ma mission. Je parlai avec décence de l'assem-

Wée nationale ; avec franchise de quelques membres à qui j'imputai le projet de faire rétrograder la liberté. On a osé, par un rapprochement atroce, insinuer que j'avais voulu compromettre la sûreté de quelques députés, en les dénonçant à la commune durant les exécutions des conspirateurs.

J'ai déjà répondu à cette infamie, en rappelant que j'avais cessé d'aller à la commune avant cet événement, qu'il ne m'était pas plus donné de prévoir, que les circonstances subites et extraordinaires qui l'ont amené. Faut- il vous dire que plusieurs avant moi avaient déjà dénoncé la persécution tramée contre la commune par les deux ou trois personnes dont on parle, et ce plan de calomnier les défenseurs de la liberté et de diviser les citoyens, au moment où il fallait réunir ses efforts pour étouffer les conspirations du dedans et repousser les ennemis étrangers ? Quelle est donc cette affreuse doctrine : que de dénoncer un homme et l'assassiner, c'est la même chose ? Dans quelle république vivons-nous, si le magistrat qui, dans une assemblée municipale, s'explique librement sur les auteurs d'une trame dangereuse, n'est plus regardé que comme un provocateur au meurtre ! Le peuple, dans la journée même du lo août, s'était fait une loi de respecter les membres les plus décriés du corps législatif; il a vu paisiblement Louis XVI et sa famille traverser Paris, de l'assemblée au Temple, et chacun sait que personne n'avait prêché ce principe de conduite plus

souvent et avec plus de zèle que moi, soit avant, soit depuis la révolution du lo août. Citoyens, si jamais, à l'exemple des Romains, nous élevons un temple à la Peur, je suis d'avis qu'on choisisse les ministres de son culte parmi ceux-là même qui nous entretiennent sans cesse de leur courage et de leurs dangers. Mais comment parlerai -je de cette lettre prétendue, timidement, et j'ose dire très -gauchement présentée à votre curiosité.

Une lettre énigmalique adressée à un tiers des brigands anonymes ! des assassins anonymes ! et au milieu de ces ténèbres ! Ce mot, jeté comme au hasard : ils ne veulent entendre parler que de Robespierre! Des rélicences, des mystères dans une chose si grave ! Homme vertueux, homme exclusivement, éternellement vertueux, en vous adressant à la convention nationale avec un rapport bien astucieux , après tant de libelles, tant de pamphlets de toute espèce, où voulez-vous donc aller par la route du crime ? Vous avez essayé l'opinion : vous vous êtes arrêté, épouvanté vousmême de votre propre audace vous avez bien

fait. La nature ne vous a moulé ni pour de grandes actions ni pour de grands attentats. Je m'arrête ici moi-même par pitié pour vous; mais une autre fois, examinez mieux les instruments qu'on met entre vos mains. Vous ne connaissez pas l'abominable histoire de l'homme qui a écrit cette missive énigmatique; cherchez-la si vous en avez le cou-

PIÈCES JUSTIFICATJVES. o6j

rage dans les monumenls de la police; et croyezvous que si je voulais m'abaisser à de pareilles plaintes, il me serait difficile de vous présenter des dénonciations un peu plus précises et mieux appuyées ? Je les ai dédaignées jusqu'ici. Je sais qu'il y a loin du dessein profondément conçu de commettre un grand crime, à certaines velléités et à certaines menaces dont j'aurais pu faire beaucoup de bruit : d'ailleurs, je n'ai jamais cru au courage des méchants. Mais réfléchissez sur vousmême. Voyez avec quelle maladresse vous vous embarrassez vous-même dans vos propres pièges. Vous vous tourmentez depuis long -temps pour arracher à la convention nationale une loi contre les provocateurs au meurtre. Qu'elle soit portée; ne voyez-vous pas la première victime qu'elle doit frapper? c'est vous-même. N'avez-vous pas dit calomnieusement, ridiculement, que j'aspirais à la tyrannie ? N'avez -vous pas juré par Brutus d'assassiner les tyrans ?

Vous voilà donc convaincu par votre propre aveu d'avoir provoqué tous les citoyens à m'assassiner ? N'ai-je pas déjà entendu à cette tribune des cris de fureur répondre à vos exhortations? . Et ces promenades de gens armés qui bravent au milieu de nous l'autorité des lois et des magistrats; et ces cris qui demandent les têtes de quelques représentants du peuple qui mêlent des imprécations contre moi à vos louanges et à l'apologie de Louis XVI, qui les a appelés, qui les égare, qui

les excite? Et vous parlez de lois, de vertus, d'agitateurs et d'assassins !

Mais sortons de ce cercle d'infamies que vous nous avez fait parcourir, et arrivons à la conclusion de votre libelle.

Indépendamment de ce décret sur la force armée que vous cherchez à extorquer par tant de moyens, indépendamment de cette loi tyrannique contre la liberté individuelle et contre celle de la presse, que vous déguisez sous le spécieux prétexte de la provocation au meurtre ; vous demandez une loi de proscription contre les citoyens qui vous déplaisent, sous le nom d'ostracisme. Ainsi vous ne rougissez plus d'avouer ouvertement le motif honteux de tant d'impostures et de machinations. Ainsi vous ne parlez de dictature que pour l'exercer vous-mêmes sans aucun frein; ainsi vous ne parlez de proscriptions que pour proscrire et tyranniser. Ainsi vous avez pensé que pour faire de la convention nationale le vil instrument de vos coupables desseins, il vous suffirait de prononcer devant elle un roman bien astucieux, et de lui proposer de décréter, sans désemparer, la perte de la liberté et son propre déshonneur.

Que me reste-t-il à dire contre des accusateurs qui s'accusent eux-mêmes? Ensevelissons, s'il est possible, ces misérables machinations dans un éternel oubli. Puissions -nous dérober aux regards de la postérité ces jours honteux de notre histoire , où les représentants du peuple, égarés par de mépri-

PIÈCES JUSTIFICATIVES. 56ç)

sables intrigues, ont paru oublier les grandes destinées auxquelles ils étaient appelés. Pour moi, je ne prendrai aucune, conclusion qui me soit personnelle. J'ai renoncé au facile avantage de répondre aux calomnies de mes adversaires par des dénonciations plus redoutables. J'ai voulu supprimer la partie offensive de ma justification. Je renonce à la juste vengeance que j'aurais le droit de poursuivre contre mes calomniateurs ; je n'en demande point d'autres que le retour de la paix et le triomphe de la liberté (o7i applaudit). Citoyens, parcourez d'un pas ferme et rapide votre carrière, et puissé-je, aux dépens de ma vie et de ma réputation même, concourir avec vous à la gloire et au bonheur de notre commune patrie !

( Moniteur du 6 novembre 1792, ?i° 3 1 2 . )

OyO PIÈCES JUSTIFICATIVES.

DISCOURS DE PÉTION (i).

Citoyens, je m'étais promis de garder le silence le plus absolu sur les événements qui se sont passés depuis le lo août : des motifs de délicatesse et de bien publie me déterminaient à user de réserve. Mais il est impossible de me taire plus long- temps : de l'une et l'autre part on invoque mon témoignage ; chacun me presse de dire mon opinion ; je vais dire avec franchise ce que je sais sur quelques hommes, ce que je pense sur les choses.

J'ai vu de près les scènes de la révolution ; j'ai vu les cabales, les intrigues, les luttes courageuses entre la tvrannie et la liberté, entre le vice et la vertu. Quand le jeu des passions humaines parait à découvert ; quand on aperçoit les ressorts secrets qui ont dirigé les opérations les plus importantes ; quand on rapproche les événements de leurs causes ; quand on connaît tous les périls que la liberté a courus ; quand on pénètre dans l'abîme de la cor-

(i) Ce discours, que la clôture empêcha de prononcer, fut envoyé au Moniteur par Jérôme Petion : il est curieux à me'diter. Son esprit est dirige' dans le sens de Louvet. Tout ce qu'il a de palpable vient au contraire à l'appui de Robespierre.

(7\oïe de l'Auteur.)

PIÈCES JUSTIFICATIVES. Sy I

ruption qui menaçait à chaque instant de nous engloutir, on se demande avec étonnement par quelle suite de prodiges nous sommes arrivés au point où nous nous trouvons aujourd'hui. Les révolutions veulent être vues de loin ; ce prestip-e leur est hien nécessaire : les siècles effacent les taches qui les obscurcissent ; la postérité n'aperçoit que les résultats. Nos neveux nous croiront grands; rendons-les meilleurs que nous. Je laisse en arriére les faits antérieurs à cette journée à jamais mémorable, qui a élevé la liberté sur les ruines de la tyrannie, et qui a changé la monarchie en république.

Les hommes qui se sont attribué la gloire de cette journée, sont les hommes à qui elle appartient le moins ; elle est due à ceux qui l'ont préparée (i); elle est due à la nature impérieuse des choses ; elle est due aux braves fédérés et à leur directoire secret, qui concertait depuis long- temps le plan de l'insurrection; elle est due au peuple; elle est due enfin au génie tutéïaire qui préside constamment aux destins de la France, depuis la première assemblée de ses représentants. Il faut le dire; un moment le succès fut incertain, et ceux qui sont vraiment instruits des détails de cette

(i) Jalousie contre les hommes d'action. Haine contre ceux qui ont su faire ce que la Gironde desirait, sans être capables delà tenter. Voilà tout le secret de ce paragraphe.

{Note de l'Auteur.)

journée, savent quels furent les intrépides défenseurs de la patrie , qui empêchèrent les Suisses et tous les satellites du despotisme de demeurer maîtres du champ de hataille; quels furent ceux qui rallièrent nos phalanges citoyennes un instant ébranlées. Cette journée avait également lieu sans le concours des commissaires de plusieurs sections réunis à la maison commune. Les membres de l'ancienne municipalité, qui n'avaient pas désemparé pendant la nuit, étaient encore en séance à neuf heures et demie du matin. Ces commissaires conçtirent néanmoins une grande idée, et prirent une mesure hardie en s'emparantde tous les pouvoirs municipaux, et en se mettant à la place d'un conseil général dont ils redoutaient la faiblesse et la corruption. Ils exposèrent courageusement leur vie dans le cas où le succès ne justifierait pas l'entreprise (i). Si ces commissaires eussent eu la sagesse de savoir déposer à temps leur autorité , de rentrer au rang de simples citoyens après la belle action qu'ils avaient faite, ils se seraient couverts de gloire ; mais ils ne surent pas résister à l'attrait du pouvoir, et l'envie de dominer s'empara d'eux (2).

(1) Et cependant vous dites que la gloire du 10 août ne doit pas retomber sur eux ! Voilà le premier fait que vous citez- il est déjà contraire à votre exorde déclamatoire ! {Note de l'yluteur.)

(2) Et quel pouvoir, excepte eux, a cherche à rendre les événements du 10 août profitables à la cause de la liberté' ? Quel pouvoir, excepte eux, a rc'gne' pendant quarante jours? L'assemblée ? Elle

PIÈCES JUSTIFICATIVES. SyS

Dans les premiers moments d'ivresse de la conquête de la liberté , et d'après une commotion aussi violente, il était impossible que tout rentrât à l'instant dans le calme et dans l'ordre accoutumé ; il eût été injuste de l'exiger. On fit alors au nouveau conseil de la commune des reproches qui n'étaient pas fondés ; ce n'était connaître ni sa position ni les circonstances. Mais ces commissaires commencèrent à les mériter, lorsqu'ils prolongèrent eux-mêmes le mouvement révolutionnaire au-delà du terme (i). L'assemblée nationale s'était prononcée ; elle avait pris un grand caractère ; elle avait rendu des décrets qui sauvaient l'empire ; elle avait suspendu le roi ; elle avait effacé la ligne de démarcation qui séparait les citoyens en deux classes; elle avait appelé la convention. Le parti royaliste était abattu ; il fallait dès-lors se rallier à elle, la fortifier de l'opinion, l'environner de la confiance : le devoir et la saine politique le voulaient ainsi.

La commune trouva plus grand de rivaliser avec l'assemblée; elle établit une lutte qui n'était propre qu'à jeter de la défaveur sur tout ce qui s'était

était tombée dans une le'thargiquc faiblesse. Le conseil ? Tous ses effets ont eu pour but de paralyser l'énergique audace de Danton.

( JYotc de l'auteur- ) (i) Fixez donc le terme où se termine leur belle action et où leur crime commence. Ce paragraphe est leur apologie, et vous voiilea en faire leur acte d'accusation.

(Note de routeur.)

passé ; qu'à faire croire que l'assemblée était sous le joug irrésistible des circonstances. Elle obéissait ou résistait aux décrets, suivant qu'ils favorisaient ou contrariaient ses vues; elle prenait, dans ses représentations au corps législatif, des formes impérieuses et irritantes; elle affectait la puissance, et ne savait ni jouir de ses triomphes ni les faire pardonner. On était parvenu à persuader aux uns que tant que l'état révolutionnaire durerait, le pouvoir étant remonté à sa source, l'assemblée nationale était sans caractère; que son existence était ])récaire , et que les assemblées de commune étaient les seules autorités légales et puissantes. On avait insinué aux autres que les chefs d'opinion dans l'assemblée nationale avaient des projets perfides, voulaient renverser la liberté et livrer la république aux étrangers : de sorte qu'un grand nombre des membres du conseil croyait user d'un droit légitime, lorsqu'il usurpait l'autorité; croyait résister à l'oppression, lorsqu'il s'opposait à la loi; croyait faire un acte de civisme , lorsqu'il manquait à ses devoirs de citoyen. Néanmoins au milieu de cette anarchie, la commune prenait de temps en temps des arrêtés salutaires (i). J'avais été conservé dans ma place, mais elle n'était plus qu'un vain titre : j'en cherchais inutilement les fonctions ; elles étaient éparses entre toutes les mains.

(i) C'est là sou excuse.

{Noie (le l Auteur.

PIÈCES JUSTIFICATIVES. SyS

et chacun les exerçait. Je me rendis , les premiers jours, au conseil : je fus effrayé du désordre qui régnait dans cette assemblée ef, surtout, de l'esprit qui la dominait. Ce n'était plus un corps administratif, délibérant sur les affaires communales; c'était une assemblée politique, se croyant investie de pleins pouvoirs, discutant les grands intérêts de l'Etat, examinant les lois faites et en promulguant de nouvelles. On n'y parlait que de complots contre la liberté publique ; on y dénoiv çait les citoyens ; on les appelait à la barre ; on les entendait publiquement; on les jugeait; on les renvoyait absous, ou on les retenait. Les règles ordinaires avaient disparu ; l'effervescence des esprits était telle, qu'il était impossible de retenir ce torrent. Toutes les délibérations s'emportaient avec l'impétuosité de l'entbousiasme; elles se succédaient avec une rapidité effrayante; le joUr, la nuit, sans aucune interruption, le conseil était toujours en séance. Je ne voulus pas que mon nom fut attaché à une multitude d'actes aussi irréguliers, aussi contraires aux principes (i).

(i) Vous regrettiez la perte de -votre influence, incle irœ! Mais de votre propre rapport re'sulte que l'entraînement du conseil de la commune était ne'cessitë par les circonstances, et qu'une multitude d'actes, contraires aux principes , étaient les fruits de l'amour de la patrie. Je voudrais savoir maintenant quels principes doivent diriger un conseil révolutionnaire. Il ne tient son mandement que du zèle du bien public. Le salut public est pour lui l'unique loi.

( JVote de V Auteur. )

576 PIÈCES JOSTIFldATIVÉS.

Je sentis également combien il était sage et utiJe de ne pas approuver, de ne pas fortifier par ma présence 'tout ce qui s'y passait. Ceux qui dans le conseil craignaient de m'y voir; ceux que mon aspect gênait, désiraient fortement que le peuple, dont je conservais la confiance, crût que je présidais à ses opérations, et que rien ne se faisait que de concert avec moi. Ma réserve, à cet égard, accrut leur inimitié ; mais ils n'osèrent pas la manifester trop ouvertement , crainte de déplaire à ce peuple dont ils briguaient la faveur. Je parus rarement; et la conduite que je tins dans cette position très - délicate , entre l'ancienne municipalité qui réclamait contre sa destitution, et la nouvelle qui se prétendait légalement instituée , ne fut pas inutile à la tranquillité publique : car si alors je me fusse prononcé fortement pour ou contre, j'occasionais un déchirement qui aurait pu avoir des suites très -funestes. En tout il est un point de maturité qu'il faut savoir saisir.

L'administration fut négligée; le maire ne fut plus wn centre d'unité : tous les fils furent coupés entre mes mains. Le pouvoir fut dispersé ; l'action de surveillance fut sans force, l'action réprimante le fut également. Robespierre prit de l'ascendant dans le conseil ; il était difficile que cela ne fût pas ainsi dans les circonstances où nous nous trouvions, et avec la trempe de son esprit. Je lui entendis prononcer un discours qui me contrista l'àme. Il s'agis-

PIÈCES JUSTIFICATIVES. Syy

sait du décret qui ouvrait les barrières, et, à ce sujet, il se livra à des déclamations trés-animées, aux écarts d'une imagination sombre; il aperçut des précipices sous ses pas, des complots liberticides ; il signala les prétendus conspirateurs; il s'adressa au peuple , échauffa les esprits, et occasiona, parmi ceux qui l'entendaient, la plus vive fermentation. Je répondis à ce discours pour rétablir le calme, pour dissiper ces noires illusions, et ramener la discussion au seul point qui dût occuper l'assemblée. Robespierre et ses partisans entraînaient ainsi la commune dans des démarches inconsidérées, dans des partis extrêmes. Je ne suspecterai pas pour cela les intentions de Robespierre : j'accuserai plus sa tête que son cœur; mais les suites de ses noires visions ne m'en causaient pas moins d'alarmes. Chaque jour les tribunes du conseil retentissaient de diatribes violentes ; les membres ne pouvaient pas se persuader qu'ils étaient des magistrats chargés de veiller à l'exécution des lois et au maintien de l'ordre ; ils s'envisageaient toujours comme formant une association révolutionnaire. Les sections assemblées recevaient cette influence , la communiquaient à leur tour ; de sorte qu'en même temps tout Paris était en fermentation.

Le comité de surveillance remplissait les prisons. On ne peut pas se dissimuler que, si plusieurs de ses arrestations furent justes et nécessaires, d'autres furent légèrement hasardées. Il faut moins

OyS PIÈCES JUSTIFICATIVES.

en accuser les chefs que leurs agents (i) ; la police était mal entourée : un homme, entre autres, dont le nom seul est devenu une injure, dont le nom jette l'épouvante dans l'ârae de tous les citoyens paisibles, semblait s'être emparé de sa direction et de ses mouvements. Assidu à toutes les conférences, il s'immisçait dans toutes les affaires; il parlait, il ordonnait en maître; je m'en plaignis hautement à la commune , et je terminai mon opinion par ces mots : Marat est le plus insensé ou le plus scélérat des hommes. Depuis, je n'ai jamais parlé de lui. La justice était lente à prononcer sur le sort des détenus, et ils s'entassaient de plus en plus dans les prisons. Une section vint en députation au conseil de la commune , le 25 août, et déclara formellement que les citoyens, fatigués, indignés des retards que l'on apportait dans les jugements , forceraient les portes de ces asiles , et immoleraient à leur vengeance les coupables qui y étaient renfermés. Cette pétition , conçue dans les termes les plus délirants, n'éprouva aucune censure ; elle reçut même des applaudissements. Le 25, mille à douze cents citoyens armés sortirent de Paris pour enlever les prisonniers d'État , détenus à Orléans , et les transférer ailleurs. Des nouvelles fâcheuses vinrent encore augmenter l'agitation des esprits ; on an-

(i) Et c'est coutre les chefs que vous dirigez une accusation capitale.

[JYote de l'Auteur.)

PIÈCES JUSTIFICATIVES. SyQ

nonça la trahison de Longwj, et, quelques jours après, le siège de Verdun. Le 27, l'assemblée nationale invita le département de Paris et ceux environnants à fournir trente mille hommes armés pour voler aux frontières. Ce décret imprima un nouveau mouvement, qui se combina avec ceux qui existaient déjà. Le 3i, l'absolution de Montmoî'iu souleva le peuple. Le bruit se répandit qu'il avait été sauvé par la perfidie d'un commissaire du roi, qui avait induit les jurés en erreur. Dans le même moment, on publia la révélation d'un complot fait par un condamné, complot tendant à faire évader tous les prisonniers, qui devaient ensuite se répandre dans les villes, s'y livrer à tous les excès, et enlever le roi. L'effervescence était à son comble. La commune , pour exciter l'enthousiasme des citoyens, pour les porter en foule aux enrôlements civiques , avait arrêté de les réunir avec appareil au Champ-de-Mars , au bruit du canon.

Le 2 septembre arrive, le canon d'alarme tire, le tocsin sonne ; ô jour de deuil ! A ce son lugubre et alarmant, on se rassemble, on se précipite dans les prisons; on égorge, on assassine. Manuel, plusieurs députés de l'assemblée nationale , se rendent dans ces lieux de carnage; leurs efforts sont inutiles, on immole les victimes jusque dans leurs bras! Eh bien ! j'étais dans une fausse sécurité, j'ignorais ces cruautés; depuis quelque temps on ne me parlait de rien. Je les apprends enfin.

58o PIÈGES JUSTIFICATIVES.

et comment ? D'une manière vague y indirecte , déQgurée ; on m'ajoute en même temps que tout est fini. Les détails les plus déchirants me parviennent ensuite; mais j'étais dans la conviction la plus intime que le jour qui avait éclairé ces scènes affreuses ne reparaîtrait plus. Cependant elles continuent. J'écris au commandant général, je le requiers de porter des forces aux prisons : il ne me répond pas d'abord : j'écris de nouveau ; il me dit qu'il a donné des ordres. Rien n'annonce que ses ordres s'exécutent; cependant elles continuent encore : je vais au conseil de la commune; je me rends de là à l'hôtel de la Force , avec plusieurs de mes collègues. Des citoyens assez paisibles obstruaient la rue qui conduit à cette prison;

une très-faible garde était à la porte; j'entre

Non , jamais ce spectacle ne s'effacera de mon cœur. Je vois deux officiers revêtus de leurs écharpes : je vois trois hommes tranquillement assis devant une table, les registres d'écrous ouverts et sous leurs yeux , faisant l'appel des prisonniers ; d'autres hommes les interrogeant, d'autres hommes faisant les fonctions de jurés et déjuges; une douzaine de bourreaux, les bras nus couverts de sang, les uns avec des massues, les autres avec des sabres et des coutelas qui en dégouttaient, exécutant à l'instant les jugements ; des citoyens attendant au dehors ces jugements avec impatience , gardant le plus morne silence aux arrêts de mort, jetant des cris de joie aux arrêts d'abso-

PIÈCES JUSTIFICATIVES, 58l

liition. Et les hommes qui les jugeaient, et les hommes qui exécutaient , avaient la même sécurité, que si la loi les eût appelés à remplir ces fonctions. Ils me vantaient leur justice, leur attention à distinguer les innocents des coupables, les services qu'ils avaient rendus; ils me demandaient, pourrait-on le croire! Ils demandaient à être payés du temps qu'ils avaient passé ; j'étais réellement confondu de les entendre.

Je leur parlai le langage austère de la loi; je leur parlai avec le sentiment de l'indignation profonde dont j'étais pénétré. Je les fis sortir tous devant moi ; j'étais à peine sorti moi-même qu'ils y rentrèrent : je fus de nouveau sur les lieux pour les en chasser; la nuit, ils achevèrent leur horrible boucherie. Ces assassinats furent-ils commandés, furent-ils dirigés par quelques hommes? J'ai eu des listes sous les yeux, j'ai reçu des rapports, j'ai recueilli quelques faits; si j'avais à prononcer, comme juge, je ne pourrais pas dire: voilà le coupable (i). Je pense que les crimes n'eussent pas eu un aussi libre cours ; qu'ils eussent été arrêtés si tous ceux qui avaient eu en main le pouvoir et la force les eussent vus avec horreur; mais je dois le dire, parce que cela est vrai, plusieurs de ces hommes publics, de ces défen-

(i) Et Louvet que tous appuyez n'ose ]e dire, quoiqu'il n'eût aucun des documents que vous annoncez avoir eus sous les yeux.

(-Aoie de V Auteur )

seurs de la patrie, croyaient que ces journées désastreuses et déshonorantes étaient nécessaires ; qu'elles purgeaient l'empire d'hommes dangereux ; qu'elles portaient l'épouvante dans l'âme des conspirateurs ; et que ces crimes odieux en morale e'taient utiles en politique. Oui, voilà ce qui a ralenti le zèle de ceux à qui la loi avait confié le maintien de l'ordre, de ceux à qui elle avait remis la défense des personnes et des propriétés.

On voit comme on peut lier les journées des 2, D, 4 et 5 septembre à l'immortelle journée du lo août; comment on peut en faire une suite du mouvement révolutionnaire imprimé dans le jour, îe premier des annales de la république. Mais je ne puis me résoudre à confondre la gloire avec l'infamie, et à souiller le lo août des excès du 2 septembre (i). Le comité de surveillance lança en effet un mandat d'arrêt contre le ministre Roland ; c'était le 4, et les massacres duraient encore. Danton en fut instruit; il vint à la mairie, il était avec Robespierre ; il s'emporta avec chaleur contre cet acte arbitraire et de démence ; il aurait perdu non pas Roland, mais ceux qui l'avaient décerné (2). Danton en provoqua la révo-

(i) Il faut bien vous y résoudre, puisque cela est vrai et que vous venez de le démontrer. (iVbîe de V Auteur.)

(a) II y a peut-être quelque perfidie à donner un tel sens à la protection toute -puissante accordée par Danton au ministre Roland. On devrait savoir gré, même à ses ennemis, du bien qu'ils ont fait.

{Wote de l'Auteur.)

cation, il fut enseveli dans l'oubli. J'eus une explication avec Robespierre, elle fut très-vive. Je lui ai toujours fait en face des reproches que l'amitié (i) a tempérés en son absence; je lui dis : « Robespierre , vous faites bien du mal, vos dénonciations, vos alarmes, vos haines, vos soupçons, agitent le peuple; mais enfin expliquez-vous; avez-vous des faits? avez-vous des preuves? Je combats avec vous; je n'aime que la vérité; je ne veux que la liberté. — Vous vous laissez entourer; vous vous laissez prévenir, me répondit- il; on vous indispose contre moi ; vous voyez tous les jours mes ennemis; vous voyez Brissot et son parti. —Vous vous trompez , Robespierre ; personne plus que moi n'est en garde contre les préventions, et ne juge avec plus de sang-froid les hommes et les choses. Vous avez raison , je vois Brissot ; néanmoins rarement; mais vous ne le connaissez pas, et moi je le connais dés son enfance. Je l'ai vu dans ces moments où l'àme se montre tout entière, où l'on s'abandonne sans réserve à l'amitié, à la confiance : je connais son désintéressement; je connais ses principes, je vous proteste qu'ils sont purs ; ceux qui en font un chef de parti n'ont pas la plus légère idée de son caractère ; il a des lumières et des connaissances; mais il n'a ni la ré-

(i) L'amilië ! Ce n'est donc point un conspirateur, et Louvct Ta donc calomnie ?

{Note de l'Auteur.)

serve, ni la dissimulation, ni ces formes entraînâmes, ni cet esprit de suite qui constitue un chef de parti; et ce qui vous surprendra, c'est que, loin de mener les autres, il est trés-facile à abuser. » Robespierre insista, mais en se renfermant dans des généralités. « En grâce, lui dis-je, expliquonsnous ; dites-moi franchement ce que vous avez sur le cœur, ce que vous savez. — Eh bien! me répondit-il, je crois que Brissot est à Brunswick. — Quelle erreur estla vôtre ! m'écriai-je, c'est véritablement une folie ; voilà comme votre imagination vous égare : Brunswick ne lui ferait -il pas le premier couper la tête ? Brissot n'est pas assez fou pour en douter ; qui de nous sérieusement peut capituler? Qui de nous ne risque pas sa vie? Bannissons d'injustes défiances. »

Danton s'entremêla dans ce colloque, nous dit que ce n'était pas là le moment de disputer ; qu'il fallait ajourner toutes ces explications après l'expulsion des ennemis; que cet objet décisif devait seul occuper tous les bons citoyens. Danton, peu de jours après, vint me trouver, me montra une lettre que lui écrivait Marat ; cette lettre était insolente; les reproches étaient mêlés aux injures; il menaçait Danton de ses placards. Danton me parut courroucé : Marat était au comité de surveillance ; nous y descendîmes ensemble : le débat fut très-animé : Danton traita durement Marat; Marat soutint ce qu'il avait avancé, finit par dire qu'il fallait tout oublier, déchira la lettre, em-

brassa Danton, et Danton l'embrassa. J'atteste ces faits qui se sont passés devant moi (i).

Le conseil de la commune devenait moins agité; beaucoup de ses membres, et en général les plus effervescents, étaient dispersés, et remplissaient des missions dans plusieurs parties de l'empire. L'assemblée électorale venait d'ouvrir ses séances : elle fixait tous les regards, et devenait le foyer des ambitions et des passions particulières. Il est vrai, ainsi qu'on l'a avancé , que cette assemblée était influencée , dominée par un petit nombre d'hommes; qu'on ne pouvait choisir que leurs partisans; que les élections étaient préparées par des listes qui furent exactement suivies, à de légères exceptions près. Il est vrai encore que cette assemblée était devenue une lice toujours ouverte aux dénonciations , aux déclamations les plus emportées. Des orateurs, par leurs discours, entretenaient dans le peuple une agitation violente, et nous exposaient sans cesse au renouvellement de ces scènes d'horreur dont nous venions d'être témoins. Depuis long -temps on annonçait un mouvement général dans Paris pour le 20 septembre ; on annonçait que plusieurs représentants du peuple

(i) Ces faits sont précieux pour l'histoire. Danton et Robespierre s'y montrent déjà avec le caraclère qu'on leur a vu déployer daus le cours de leur carrière révolutionnaire. Les convictions qu'ils manifestaient dans l'intimité n'étaient donc pas un jeu quand elles apparurent au grand jour de la convention.

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seraient égorgés. On désignait pour victimes de vrais défenseurs de la liberté. Je suivis avec attention tout ce qui se passait; j'observai la disposition des esprits, et je ne partageai pas toutes ses inquiétudes.

Paris est à lui seul, et sous un rapport, un petit empire. Il est très-facile d'y faire un mouvement; il est extrêmement difficile d'y faire une insurrection. Un quartier de la ville est calme tandis que l'autre est agité. On ignore dans une rue ce qui se passe dans la rue voisine. Ce qui toucbe une partie des citoyens est indifférent à l'autre. Il n'y a pas de point de ralliement où tout vienne se rendre; il n'y a pas de centre d'unité pour donner en même temps l'impulsion à toutes les parties. Pour soulever à la fois une masse d'hommes aussi énorme , il faut un très-grand objet, un objet qui attache, qui intéresse tous les citoyens: aussi n'avons-nous eu que deux insurrections dans Paris, celle du i4 juillet et celle du lo août. Beaucoup de mouvements particuliers au contraire se font sentir. Ils n'ont pas en général de suites fâcheuses, lorsqu'on est averti à temps. Celui qui ne connaît pas Paris serait effrayé s'il lisait les rapports qui parviennent à chaque instant au maire. Dans les jours les plus tranquilles, il croirait toujours que cette cité va être en proie à tous les excès; mais par l'exagération même, on s'habitue à juger la vérité. J'avoue que dans le moment actuel , où le peuple est perpétuellement

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assemblé, une grande commotion est plus aisëe à opérer; elle rencontrerait néanmoins encore d'immenses obstacles. Je ne vois présentement qu'uno cause aussi majeure que celle du jugement du roi qui puisse occasioner un mouvement vraiment sérieux , si la décision clioquait l'opinion publique.

Le 20 septembre , ainsi que je l'avais prévu , se passa sans orage : je ne vous parle pas de ce qui a eu lieu depuis, vous le savez; ce tableau a souvent été mis sous vos yeux ; trop souvent la commune de Paris a été le sujet de vos débats. D'ailleurs les membres qui la composent, repoussant à cette barre les soupçons dont ils se trouvent tous frappés, ont pris l'engagement de démasquer eux-mêmes les agitateurs et les traîtres qui pourraient s'être glissés dans leur sein; de rendre leurs comptes, de justifier leur conduite, et de vous donner tous les éclaircissements que la tranquillité publique sollicite, et que vous pouvez désirer. Une organisation prompte de la municipalité, voilà le meilleur remède à apporter aux maux qui tourmentent cette cité; voilà ce qui fera cesser les dernières agitations des secousses anarchiques. Eclairer ensuite le peuple sur ses droits, sur ses devoirs, sur le véritable exercice de sa puissance , démasquer les charlatans qui le flattent et le trompent, voilà i e qui consolidera la paix en assurant son bonheur. Je reviens aux événements dont je vous ai tracé une bien faible esquisse : ces événements, et quel-

ques-uns de ceux qui ont précédé la célèbre journée du lo août, le rapprochement des faits et d'une foule de circonstances, ont porté à croire que des intrigants avaient voulu s'emparer du peuple, pour, avec le peuple, s'emparer de l'autorité : on a désigné hautement Robespierre. On a examiné ses liaisons ; on a analysé sa conduite ; on a recueilli les paroles qui, dit-on, ont échappé à un de ses amis, et on a conclu que Robespierre avait eu l'ambition insensée de devenir dictateur. Le caractère de Robespierre explique ce qu'il a fait : Robespierre est extrêmement ombrageux et défiant; il aperçoit partout des complots, des trahisons, des précipices. Son tempérament bilieux, son imagination atrabilaire, lui présentent tous les objets sous de sombres couleurs. Impérieux dans son avis, n'écoutant que lui, ne supportant pas la contrariété, ne pardonnant jamais à celui qui a pu blesser son amour-propre, et ne reconnaissant jamais ses torts; dénonçant avec légèreté, et s'irritant du plus léger soupçon ; croyant toujours qu'on s'occupe de lui, et pour le persécuter; vantant ses services, et parlant de lui avec peu de réserve ; ne connaissant point les convenances, et nuisant par cela même aux causes qu'il défend; voulant par-dessus tout les faveurs du peuple, lui faisant sans cesse la cour, et cherchant avec affectation ses applaudissements; c'est là, c'est surtout cette dernière faiblesse qui, perçant dans tous les actes de sa vie publique , a pu faire croire que

Robespierre aspirait à de hautes destinées , et qu'il voulait usurper le pouvoir dictatorial. Quanf à moi, je ne puis me persuader que cette chimère ait sérieusement occupé ses pensées, qu'elle ait été l'objet de ses désirs, et le but de son ambition.

11 est un homme cependant qui s'est enivré de cette idée fantastique; qui n'a cessé d'appeler la dictature sur la France comme un bienfait, comme la seule domination qui pût nous sauver de l'anarchie qu'il prêchait, qui pût nous conduire à la liberté, au bonheur. Il sollicitait ce pouvoir tyrannique ; pour qui ? Vous ne voudrez jamais le croire : vous ne connaissez pas assez tout le délire de sa vanité : il le sollicitait pour lui; oui, pour lui, Marat. Si sa folie n'était pas féroce, il n'y aurait rien d'aussi ridicule que cet être que la nature semble avoir marqué tout exprés du sceau de sa réprobation (i).

Ce projet insensé est déjà loin de nous : il ne reparaîtra plus; mais, législateurs, je vous déclare que dans ce moment même de vils esclaves en méditent un non moins absurde et non moins criminel. Oui, on ose penser à relever vos tyrans abattus. On jette quelque intérêt sur leurs per-

(i) On vient de voir l'explication de Marat. C'est celle qu'il avait «Jotine'e dans toutes ses feuilles. !N'y a-t-il pas une mauvaise foi ircîiiquc à présenter un plan tel que celui de Marat, comme un dessein forme d'établir la dictature ?

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sonnes; on apitoie sur leur sort; leurs crimes èont des égarements qu'on attribue à des conseils perfides; la générosité est la vertu d'une grande nation ; l'oubli du passé nous préparera un heureux avenir, nous aurons la paix au dehors, l'abondance au dedans. Ces idées manuscrites circulent dans des lettres; elles se propagent; on parle d'employer tout à la fois la ruse et la force pour favoriser l'exécution du projet; on parle d'un mouvement populaire, et de la facilité de profiter de ce trouble. J'ai reçu des avis multipliés sur des fabrications d'armes qui ne sont qu'à l'usage des scélérats. Des étrangers sont dans nos murs, et paraissent soudoyés par nos ennemis. On m'a dénoncé des hommes qui sont eux-mêmes des dénonciateurs de profession, mais que je crois néanmoins incapables de tremper dans ce projet infâme et extravagant. Il est inutile, je pense, de chercher à calmer vos inquiétudes sur une trame aussi follement atroce. La France ne courbera jamais sa tête alliére sous le joug d'aucun tyran. Nous n'avons à redouter que nous-mêmes. C'est à la convention nationale, dont l'exemple est si puissant sur toute la république, à éloigner d'elle toutes ces petites passions, toutes ces personnalités avilissantes qui dégradent la majesté d'une assemblée. Nous ne pouvons avoir qu'un sentiment, celui de la liberté. Il n'est plus là de roi, de liste civile pour corrompre. Notre ouvrage ne fera qu'un projet; la nation l'examinera. On parle de partis î

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je vois des haines, des préventions, des chocs de vanité et d'amoiir-propre ; mais qu'on m'indique ici quel est le parti qui ne veuille pas la république, qui ne veuille pas l'unité, qui ne veuille pas la fraternité de tous les Français. Je connais tels de ceux dont on forme des chefs de parti , qui sont les hommes les plus vertueux et les plus indépendants.

Expliquons - nous ici franchement ; que nos explications tournent au profit de la chose publique, qu'elles soient les dernières. Si quelqu'un connaît dans cette assemblée un traître, qu'il le nomme ; s'il connaît une faction qui conspire contre la liberté, qu'il la dénonce ; que ce ne soit pas dans l'ombre du mystère qu'il distille la calomnie ; que ce ne soit pas au moment même où un orateur est à la tribune, qu'on décrie sa personne pour décrier son opinion ; qu'on se permette des confidences astucieuses, des insinuations perfides. Qu'on n'ait pas non plus la lâcheté coupable, lorsqu'on a gardé le silence devant lui , d'aller travestir ailleurs ce qu'il a dit, et de calomnier jusqu'à ses intentions. Demandez à ces hommes envieux, si prompts à diffamer ceux qui leur déplaisent, ceux dont les talents et les vertus les offusquent; demandez-leur quelle preuve ils ont que celui qu'ils accusent soit un fourbe , un scélérat. Ils commenceront par vous dire qu'on ne peut pas raisonnablement exiger de preuves matérielles et écrites : s'éiant mis ainsi à

l'aise , ils rassembleront quelques faits vrais ou faux, des conjectures plus ou moins vagues, et bâtiront sur le tout un système de calomnie plus ou moins vraisemblable. Quel est l'homme , je parle du plus intégre, dont la réputation puisse résister à cette étrange épreuve ! Cette manie d'attaquer sans cesse et indistinctement tous les hommes publics , d'appeler sur leurs tètes les vengeances d'une multitude égarée , n'est favorable qu'aux fripons , puisqu'ils se trouvent sur la même ligne que les gens de bien ; elle n'est propre qu'à décourager la vertu et à enhardir le vice : elle met le peuple dans une situation pénible, dans une incertitude cruelle de ne savoir à qui remettre sa confiance. Laissons à l'écart toutes ces injustes défiances, toutes ces idées de parti : voyons moins les hommes, voyons plus les choses. Quand une vérité nous est offerte, qu'importe la main qui la présente ? qu'importe la source d'où elle découle , et les motifs qui l'ont inspirée ? Ne nous passionnons que pour le bien. La nation attend de nous son bonheur; ne fatiguons pas plus long -temps son impatience. L'Europe vous contemple ; la postérité vous jugera.

Je demande que nous nous occupions des grands intérêts de la république.

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