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DISCOURS DE MARAT

J'ai dans cette assemblée un grand nombre d'ennemis personnels (tous! tous ! s'écrie l'assemblée entière, en se levant avec indignation) (i). J'ai dans cette assemblée un grand nombre d'ennemis; je les rappelle à la pudeur, et à ne pas opposer de vaines clameurs, des huées ni des menaces à un homme qui s'est dévoué pour la patrie et pour leur propre salut. Qu'ils m'écoulent un instant en silence, je n'abuserai pas de leur patience. Je rends grâces à la main cachée qui a jeté au milieu de nous un vain fantôme pour intimider les âmes faibles^ pour diviser les citoyens, et jeter de la défaveur sur la députation de Paris. On a osé l'accuser d'aspirer au tribunat. Cette inculpation ne peut avoir aucune couleur, si ce n'est parce que j'en suis membre. Eh bien ! je dois à la justice de déclarer que mes collègues, nommément Robespierre, Danton, ainsi que tous les autres, ont constamment improuvé l'idée, soit d'un tribunat, soit d'un trium-

(i) Je copie le Moniteur, qui e'tait alors re'dig^ par Rabault Saint- Etienne. C'est assez dire que je ne prends pas sur moi les mouvements qui sont souvent d'une extrême inexactitude.

{IVoie de l'Auteur.)

virât, soit d'une dictature. Si quelqu'un est coupable d'avoir jeté dans le public ces idées, c'est moi. J'appelle sur ma tète la vengeance de la nation : mais avant de faire tomber l'opprobre ou le glaive, daignez m'entendre.

Au milieu des machinations, des trahisons dont la patrie était sans cesse environnée ; à la vue des complots atroces d'une cour perfide , à la vue des menées secrètes des traîtres renfermés dans le sein même de l'assemblée législative 5 enfin, à la vue des suppôts du despotisme qui siégeaient dans l'assemblée , me ferez -vous un crime d'avoir proposé le seul moyen que je crusse propre à nous retenir au bord de l'abîme entr'ouvert ? Lorsque les autorités constituées ne servaient plus qu'à enchaîner la liberté, qu'à égorger les patriotes sous le nom de la loi, me ferez -vous un crime d'avoir proposé le seul moyen que je crusse propre à nous retenir au bord de l'abîme entr'ouvert ? Lorsque les autorités constituées ne servaient plus qu'à enchaîner la liberté, qu'à égorger les patriotes sous le nom de la loi , me ferez -vous un crime d'avoir provoqué sur la tête des traîtres la hache vengeresse du peuple ? Non , si vous me l'imputiez à crime , le •peuple vous démentirait; car, obéissant à ma voix, il a senti que le moyen que je lui proposais était le seul pour sauver la patrie; et devenu dictateur lui-même, il a su se débarrasser des traîtres.

J'ai frémi moi-même des mouvements impétueux et désordonnés du peuple lorsque je les vis se prolonger, et pour que ces mouvements ne fussent pas éternellement vains, et qu'il ne se trouvât pas dans la nécessité de les recommencer, j'ai demandé qu'il nommât un bon citoyen, sage, juste et ferme, connu par son ardent amour de la liberté, pour diviser les mouvements et les faire servir au salut public. Si le peuple avait pu sentir la sagesse de cette mesure, et s'il l'eût adoptée dans toute sa plénitude, le jour même où la Bastille fut conquise, il aurait abattu à ma voix cinq cents tètes de machinateuis; tout aujourd'hui serait tranquille , les traîtres auraient frémi, et la liberté e6 la justice seraient établies aujourd'hui dans nos murs. J'ai donc plusieurs fois proposé de donner une autorité instantanée à un homme sage et fort, sous la dénomination de tribun du peuple, de dictateur, etc.; le titre n'y fait rien. Mais une preuve que je voulais l'enchaîner à la patrie, c'est que je voulais qu'on lui mît un boulet aux pieds, et qu'il n'eût d'autorité que pour abattre les têtes criminelles ; telle a été mon opinion; je ne l'ai point propagée dans les cercles, je l'ai imprimée dans mes écrits; j'y ai mis mon nom, et je n'en rougis point. Si vous n'êtes pas encore à la hauteur de m'entendre , tant pis pour vous ; les troubles ne sont pas finis; déjà cent mille patriotes ont été égorgés, parce qu'on n'a pas assez tôt écouté ma voix ; cent mille autres seront égorgés encore ou

sont menacés de l'être; et, si le peuple faiblit, l'anarchie n'aura point de fin. J'ai jeté dans le public ces opinions; si elles sont dangereuses, c'était aux hommes éclairés à me réfuter les preuves à la main, à instruire le public. Moi-même j'aurais été le premier à adopter leurs idées et à donner une preuve que je veux la paix , l'ordre , le règne des lois lorsqu'elles seront justes.

M'accusera- 1- on de vues ambitieuses? Je ne descendrai pa^ jusqu'à une justification; voyezmoi et jugez-moi. Si j'avais voulu mettre un prix à mon silence , si j'avais voulu quelque place , j'aurais pu être l'objet des faveurs de la cour; mais quel a été mon sort?je me suis jeté dans des cachots,, je me suis condamné à la misère, à tous les dangers. Le glaive de vingt mille assassins était suspendu sur moi, et je prêchais la vérité la tête sur le billot.

Je ne vous demande en ce moment que d'ouvrir les yeux; ne voyez-vous pas un complot formé pour jeter la discorde et distraire l'assemblée des grands objets qui doivent l'occuper. Que ceux qui ont fait revivre aujourd'hui le fantôme de la dictature se réunissent à moi; qu'ils s'unissent à tous les bons patriotes , et qu'ils pressent l'assemblée de marcher vers les grandes mesures qui doivent assurer le bonheur du peuple, pour lequel je m'immolerais tous les jours de ma vie. Je demande que, faisant cesser ces discussions scandaleuses, l'assemblée s'occupe de corriger la déclaration des

droits, afin que le salut du peuple ne soit plus en

suspens (i).

(^Moniteur du 27 septembre 1792, /i° 271.)

(i) Voici donc ce fantôme de dictature que les amis de la Gironde ont fait durer jusqu'à nos jours, réduit à sa juste valeur. Une sëance suiBsait pour expliquer ces bruits sans fondement. Trente-six ans n'ont pas pu de'traire une calomnie absurde.

{Wote de l'Auteur.)

53o PIÈCES JUSTIFICATIVES.

BISGOURS DE LOUVET (i)-

Une grande conspiration publique avait un instant menacé de peser sur toute la France, et avait trop long- temps pesé sur la ville de Paris. Vous arrivâtes; nous crûmes que votre présence réprimerait toutes ces menaces criminelles et déjouerait toutes ces trames. L'état dans lequel nous sommes depuis que vous êtes ici , annonce qu'elles ne furent qu'un instant interrompues, et qu'on les poursuit avec une ardeur nouvelle. Quand vous arrivâtes, l'autorité nationale, représentée par l'assemblée législative, était indignement méconnue, avilie, foulée aux pieds : aujourd'hui on s'attache de même à décrier cette assemblée, on emploie les mêmes moyens pour l'avilir. Que disje ! dans les lieux publics, aux Tuileries, aux Palais de la Révolution et ailleurs, vous m'entendez ! on prêche continuellement l'insurrection contre la convention nationale. Il est temps de savoir s'il existe une faction ou dans sept à huit membres de cette assemblée, ou dans les sept cent

(i) Je n'ajouterai aucune re'flexion aux discours de Louvet et de Jlobespierre. Que le lecteur médite et juge. Tous les faits sont là.

(Aote de l'Auteur.)

PIÈCES JUSTIFICATIVES. j::)!

trente autres qui la combattent. Il faut que de cette lutte insolente vous sortiez vainqueurs ou avilis. Il faut que vous rendiez compte à la France des raisons qui vous font conserver dans votre sein cet homme sur lequel l'opinion publique se développe avec horreur. 11 faut, ou que dans un décret solennel vous reconnaissiez son innocence, ou que vous nous purgiez de sa présence; il faut que vous preniez des mesures et contre cette commune désorganisairice qui prolonge une autorité usurpée, et contre les agitateurs qui sèment le trouble par leurs écrits et par leurs placards. En vain prodigueriez-vous des mesures partielles, si vous n'attaquez pas le mal môme, mais dans les hommes qui en sont les auteurs ; c'est ici que l'on sent combien est fausse la maxime que l'on a eu soin de jeter à l'avance dans cette discussion. On vous a dit qu'il faut s'occuper des choses et non pas des personnes. Mais dans une conjuration publique les choses et les hommes sont intimement liés, et je défie bien qu'on puisse dénoncer une conjuration sans dénoncer les conjurés. C'est aussi le moment de relever une autre absurdité qui a été avancée ; c'est que dans une république il ne peut exister de factieux, tandis que l'expérience des suites atteste que les factions sont les maladies presque périodiques des républiques. On vous a dit qu'il ne fallait pas accuser la ville de Paris. Un sentiment contraire m'anime. Ceux-là ont calomnié le peuple de Paris qui lui ont attribué les

ÔÙ2 PIÈCES JUSTIFICATIVES.

horreurs commises par quelques personnes couvertes du masque du patriotisme. Je vais dénoncer leurs complots, parce que le salut public exige instamment qu'ils soient déjoués.

Dans une de vos premières séances, on vous dénonça un complot ayant pour objet un changement de gouvernement; et si vous passâtes à l'ordre du jour, ce ne fut pas que vous n'eussiez pas un commencement de preuves, ni que l'accusation ne vous parût très -grave, mais parce que vous voulûtes fermer les yeux sur un péril passé, et jeter un voile sur un complot non -seulement avorté, mais que votre présence semblait devoir empêcher de renaître. Moi-même je fus entraîné par CCS flatteuses espérances , et si ce motif ne m'eût alors déterminé au silence, on m'aurait plutôt mis en pièces que de me faire consentir à mettre dans le porte-feuille, non pas les preuves, elles existent partout, elles existent dans tous vos comités, et je n'ai pas besoin de les produire matériellement; mais la dénonciation des faits pour lesquels j'aurais Paris entier pour témoin.

C'est de l'ensemble de leur conduite depuis plus de six mois que je tirerai les preuves moralement irrésistibles des projets d'anarchie et de subversion de la représentation nationale que quelques hommes avaient conçue et qu'ils nourrissent encore. Je tâcherai d'être court; veuillez me soutenir de votre attention, et vous, citoyen président, tâchez qu'on ne m'interrompe pas, car dés que j'aurai

touché le mal on criera. J'ai à dire des vérités que rien ne doit empêcher maintenant d'entendre, et qui déplairont mortellement à quelques-uns. Cependant je vais faire encore une courte réflexion avant d'entrer en matière. Je pourrais d'abord m'étonner de ce que Danton , que personne n'attaquait , se soit élancé ici pour déclarer qu'il est inattaquable; qu'on soit venu tout d'un coup et d'avance désavouer un collègue, comme si on ne s'en était pas servi pour quelque chose dans cette combinaison vaste d'un grand complot qui a existé ; et j'observe que si l'on a fait l'expérience de son mauvais tempérament, on ne doit pas être tout-à-fait quitte pour déclarer maintenant qu'on y renonce. On vous a rappelé Jes observations d'un ministre sur les événements du commencement de septembre. Je pense en effet qu'on y a trouvé un grand mérite; mais moi qui considère depuis un an ces mouvements du peuple de Paris, et ceux qui l'agitent, je ne me laisserai pas entraîner par une éloquence qui a quelque chose, dans ce cas, plutôt de subtil que de véritablement solide. Je pense qu'il faut soigneusement séparer la révolution du lo août de celle du i septembre ; je vais même prendre les choses un peu plus haut ; c'est de l'ensemble des actions et de la conduite des acteurs que va sortir mon accusation.

Ce fut dès le mois de janvier dernier que, dans un lieu où se rassemblaient mille à quinze cents hommes jugés les meilleurs ou les plus ar-

354 PIÈGKS JUSTIFICATIVES.

dents patriotes de Paris, dans un lieu dont je ne parle qu'avec un certain respect, qu'il faut porter encore pour d'immenses services rendus anciennement à la patrie, dans un lieu que je vous prie de ne pas m'obliger de nommer. (Un grand nombre dé voix : Nommez-le.)

Danton. — Je demande qu'il soit permis à Louvet de toucher le mai, et de mettre le doigt dans la blessure.

Louvet. — Oui, Danton, je vais le toucher; mais ne criez donc pas d'avance (o/z rit). Ce fut dès le mois de janvier dernier qu'on a dû remarquer aux Jacobins un parti faible de moyens et de nombre, mais fort d'audace et de toute espèce d'immoralité, parti qui s'était venu jeter au milieu de nous pour couvrir de votre nom glorieux son nom justemenj suspect, pour s'emparer du bien que nous avons fait, et se l'attribuer; pour propager dans notre local, plus avantageux que le sien, une doctrine qu'il disait la nôtre ; pour pervertir notre institution à son profit, et contre nous-mêmes ; pour fatiguer, persécuter, inquiéter quiconque essayai! de ramener à sa pureté primitive cet établissemenl maintenant si misérable qu'il ne lui reste en vérité que son titre, dont les usurpateurs abusent pour y retenir, y faire entrer encore quelques gens de bien cruellement trompés. (// s'élève quelques murmures dans une partie de la salle. — Plusieurs VOIX DE Li PA.RTIE OPPOSÉE .* Silcncc aux jacobins! Après quelques agitations ^ le président observe que

toutes les interlocutions particulières et les personnalités sont proscrites par les règlements . Le calme se rétablit.) C'est au mois de janvier qu'on vit succéder aux discussions profondes ou brillantes qui nous avaient honorés ou servis dans l'Europe, ces misérables débats qui faillirent nous y perdre; c'est alors qu'à travers les inculpations infiniment justes dont on poursuivait une cour traîtresse, on finit par jeter les inculpations les plus atroces contre l'excellent côté gauche de l'assemblée législative, inculpations dont le germe devait se développer terrible , quand le moment de la calomnie directe serait arrivé. Quoique personne ne dût avoir de privilège, on vit un homme vouloir toujours parler, parler sans cesse, exclusivement parler, non pour éclairer les membres de l'agrégation, mais pour jeter entre eux des divisions sans cesse renaissantes, et surtout pour être entendu de quelques centaines de spectateurs, dont on voulait obtenir des applaudissements à tel prix que ce fût. Il était convenu que des affidés se relèveraient pour présenter tel ou tel décret, tel ou tel membre du côté gauche , à l'animadversion des spectateurs crédules; et au contraire, pour présenter à leur admiration un homme dont quelques parleurs fougueux faisaient constamment le plus fastueux éloge, à moins qu'il ne le fît lui-même. Nous, cependant, demeurés en petit nombre à cause des nombreux dégoûts dont on nous environnait ; observateurs assidus, malgré les persécutions sans

cesse renaissantes , nous sortions de cette assemblée oppressés d'ennui et d'étonnement, beaucoup plus que d'inquiétude. Nos yeux n'étaient pas encore ouverts, et nous nous contentions de gémir sur l'humaine faiblesse de quelques personnages que nous croyions seulement travaillés par la jalousie, et qui avaient su s'environner encore de quelque estime.

Après la fameuse journée du lo mars, Lessart ayant été frappé d'accusation et des patriotes étant saisis des rênes du gouvernement, quelles furent ma surprise, ma douleur, d'entendre ces hommes déclamer contre un ministère jacobin, avec plus de force cent fois qu'ils n'en avaient mis à attaquer les conspirateurs. Mais passons à cette époque où les tyrans furent abattus, à l'époque de la fin d'août et du commencement de septembre. C'est alors que l'on vit cet homme qui dirigeait les jacobins , et ensuite l'assemblée électorale, déclamer contre tel philosophe, contre tel écrivain, contre tel orateur patriote; c'est alors qu'on vit des intrigants subalternes déclarer que Robespierre était le seul homme vertueux de la France, et qu'on ne devait confier le salut de la patrie qu'à celui qui prodiguait les plus basses flatteries à quelques centaines de citoyens, d'abord qualifiés le peuple de Paris, ensuite seulement le peuple, ensuite le souverain, à cet homme qu'on n'entendait parler que de son mérite, des perfections, des vertus sans nombre dont il était pourvu, et qui, après avoir

vanté la puissance et la souveraineté du peuple , ne manquait jamais d'ajouter qu'il était peuple lui-même; ruse aussi grossière que coupable, ruse dont se sont toujours servis les usurpateurs, depuis César jusqu'à Cromwell, depuis Sylla jusqu'à Machiavel. Alors tous ceux qui ne voulurent pas rester dans l'aveuglement durent voir. Il devint impossible à des hommes toujours plus insolents dans leurs calomnieuses persécutions, plus rampants dans leur populaciére flagornerie, plus impudents dans leurs ridicules apothéoses, il leur devint impossible de se masquer plus long-temps.

Il parut incontestable qu'entre ces hommes existait un pacte secret dont le but devait être de faire tourner au profit de leur ambition personnelle la révolution qui se préparait, puisqu'ils tentaient de faire tomber la représentation nationale , et qu'aprés avoir contribué à renverser les rois, ils voulaient devenir rois eux-mêmes. Nous, cependant, membres anciens de l'agrégation presque détruite, fidèles aux principes de l'égalité, nous nous occupions des moyens révolutionnaires de frapper une cour traîtresse, et de conserver la confiance que méritaient à juste titre, par leur caractère et leur conduite , deux cents et quelques députés du côté gauche de l'assemblée législative, confiance si nécessaire pour maintenir un centre auquel pussent se reconnaître et s'allier les véritables amis de la liberté. Nous avancions, bien résolus à ne souffrir jamais qu'on substituât au saint amour de la patrie

l'idolâtrie d'un homme, à ne pas consentir qu'on flétrît la majesté du peuple ; et nous flattant que la volonté nationale, après avoir combattu les anciens tyrans, saurait bien arrêter les tyrans nouveaux*

Ils ont, dans la journée du lo août, contribué pour quelque chose à la chute de celui que sous différents noms ils brûlaient de remplacer; mais l'utilité de leurs efforts auxiliaires suffirait-elle pour effacer la tache d'un crime ? Non, la liberté, pure comme la vertu son inséparable compagne, repousse tous ceux qui la servent par des motifs indignes d'elle. D'ailleurs, comment ne pas punir un complot, lorsque l'on s'aperçoit que les conspirateurs en renouent les trames ?

Deux jours après cette journée glorieuse, qui sauva la France , je siégeais dans le conseil général provisoire, dont je me trouvais membre. Un homme entre, il se fait un grand mouvement, j'en crois à peine mes yeux : c'était lui, lui-même: il vient s'asseoir au milieu de nous. Je me trompe, il était déjà allé à la place prééminente qu'il s'était lui-même choisie au bureau : et moi, plongé dans une stupéfaction profonde, je m'interroge sur cet événement. Quoi ! Robespierre , l'incorruptible Robespierre , qui dans des jours de péril avait quitté le poste où la confiance de ses concitoyens l'avait appelé ; qui depuis avait pris vingt fois l'engagement solennel de n'accepter aucune fonction publique; qui seulement une fois, devant

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quinze cents personnes, avait témoigné le désir de devenir le conseiller du peuple , remarquez ce mot, pourvu que le peuple parût le désirer; Robespierre se compromettait au point de devenir avec nous officier municipal ! Dès-lors il me fut clair que le conseil général devait sans doute exécuter de grandes choses, et que plusieurs de ses membres étaient appelés à de hautes destinées.

Mais reportons-nous sur la journée du lo août. Vous savez qu'il s'en attribue l'honneur; et certes, je m'étonne que ceux qui se disent les défenseurs du peuple , et qui sans cesse vantent sa prudence et sa force, osent prétendre aujourd'hui que, sans leur faible appui, le peuple serait abattu. La révolution du lo août est l'ouvrage de tous; elle appartient aux faubourgs qui se sont levés tout entiers, à ces braves fédérés que dans le temps il n'avait pas tenu à certains hommes qu'on ne reçût pas à Paris. On se rappelle que dans le temps Robespierre parla contre la réunion de ces fédérés. Elle appartient à ces courageux députés, qui là même, au bruit des décharges de l'artillerie, votèrent le décret de suspension de Louis XVI, renouvelèrent le ministère, et portèrent beaucoup d'autres décrets, tous préparés à l'avance; elle appartient aux généreux guerriers de Brest, et à l'intrépidité des enfants de la fiére Marseille. Mais

celle du 2 septembre conjurés barbares, elle

est à vous; elle n'est qu'à vous. Eux-mêmes s'en glorifient; eux-mêmes, avec un mépris féroce, ne

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nous désignent que comme les patriotes du lo août, se réservant le titre de patriotes du 2 septembre. Ah ! qu'elle reste cette distinction, digne en effet de l'espèce de courage qui leur est propre ! qu'elle reste, et pour notre justification durable, et pour leur long opprobre I

Nous voici donc arrivés à l'époque fatale. Les précédents amis du peuple ont voulu rejeter sur le peuple les horreurs dont cette semaine fatale est marquée; ils lui ont fait lé plus mortel outrage. Je connais le peuple de Paris , j'ai vécu avec lui : il est grand , mais comme les braves il est bon et généreux; il supporte difficilement l'injure, mais après la victoire il est magnanime. Je n'entends pas parler ici de cette portion du peuple qu'on égare, mais de l'immense majorité des citoyens de Paris, quand on les abandonne à leur heureux naturel (o;^ applaudit). Ce peuple sait combattre, mais point assassiner. Il est vrai qu'on le vit tout entier dans le château des Tuileries, dans la magnifique journée du 10 août. Il est faux qu'on le vit devant les prisons dans l'horrible journée du 2 septembre : et dans l'intérieur des prisons, combien y avait-il de monde? Pas deux cents personnes. Au dehors, combien y avait-il de spectateurs retenus par une curiosité vraiment inconcevable? Pas le double. Et si vous avez quelque doute, interrogez sur les faits un homme vertueux, Pétion; c'est lui-même qui me les a attestés. Mais attendez, s'il n'a point participé à ces meur-

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très, pourquoi ne les a-t-il point empêchés? Pourquoi? Parce que l'autorité tutélaire de Paris était enchaînée, parce que Roland parlait en vain, parce que le ministre d'alors ne parlait pas, parce que les présidents des quarante-huit sections, tous prêts à réprimer les désordres, attendaient une réquisition que le commandant général ne donna pas , parce que les officiers municipaux couverts de leur écharpe présidaient à ces atroces persécutions.

Mais l'assemblée législative, dit-on, que ne les a-t-elle empêchées ? L'assemblée législative ! l'impuissance où elle était alors réduite se trouve à travers tous les crimes que je vous dénonce , le plus grand des crimes que les conjurés aient commis. Son autorité était méconnue, avilie par un insolent démagogue qui venait à sa barre lui ordonner des décrets, qui ne retournait au conseil général que pour la dénoncer, qui revenait jusque dans la commission des vingt-un la menacer de faire sonner le tocsin.

{Moniteur du 5i octobre l'j^i, 7^°3o5.)

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