‹ Mémoires: Révolution - Empire;Chapitre 22 sur 75 · RECONNAISSANCE EN ITALIE · texte numérisé non relu

RECONNAISSANCE EN ITALIE

à la table du général Laiinston, qu'il nous avait généreusement offerte, que je l'ai entendu souvent célébrer.

L'ennemi, eu se retirant, avait incendié presque tous les navires qui étaient en construction à Sainte-Croix, qui est le cbantier de Raguse et une localité maritime de la plus grande beauté et commodité. Les Russes parurent quelques jours après notre arrivée avec quatre vaisseaux de ligne devant le port. Ils paradèrent quelques jours et disparurent enfin. On les disait commandés par un amiral.

C'est pendant les soirées que nous passions chez le général Lauriston que je recueillis plusieurs informations directes sur le caractère de M. de Villeneuve, informations qui me donnèrent la clé des hésitations de cet amiral et de la série de fautes qui nous furent si fatales. On sait que le général avait été détaché exprès par l'Empereur pour accompagner l'escadre jusqu'à son arrivée dans la Manche, et, qu'embarqué à Toulon avec l'amiral, il ne le quitta qu'après l'affaire dite des Quinze- Vingts, ou autrement de Calder(l). Il eut pendant cette longue navigation des entretiens perpétuels et absolument confidentiels avec lui, et fut à même de juger, sinon de ses moyens comme homme de mer, du moins de sa résolution dans les cas difficiles. Imbu des pensées de Napoléon sur la grande opération que M. de Villeneuve conduisait, pénétré des résultats décisifs que cette opération pouvait amener, et persuadé qu'elle allait couronner dignement les merveilleux travaux des armées françaises, le jeune aide de camp faisait son possible pour faire passer dans l'àme de son interlocuteur le feu de la sienne et pour le maintenir à la hauteur de l'entreprise; mais il n'y réussissait qu'à demi, et bien que toujours résen/é, surtout quand il parlait à des marins, le général Lauriston laissait entrevoir qu'il n'avait pas trouvé le ressort sur lequel il avait

(1) Sir Robert Calder, amiral anjjlais (1745-1818) commandant l'escadre des dix-neuf vaisseaux qui livra bataille à la flotte franco-espaynole à la hauteur du Cap Saiut-Vincent et l'obligea à la retraite.

cru pouvoir compter daus la personne de M. de Villeneuve. «Il parlait trop souvent de ses oliviers, disait-il, et du honlieur de mener une vie tranquille en Provence, etc.. et se plaignait constamment du fardeau qu'on lui avait imposé et du peu de moyens qu'on lui avait donné pour le soulever. «

Au nombre des convives habituels du général se trouvait un officier d'ordonnance de l'Empereur, qui nous frappait par l'aisance de ses manières et le laisser-aller de sa conversation, et, il faut le confesser, par une tenue débraillée alors fort rare dans nos cercles militaires. Ce monsieur nous paraissait absolument sans gêne, comme on disait à celte époque, et surtout fort original. Il se nommait de Thiard (1), était chef de bataillon ou d'escadron et avait des allures fort au-dessus de ce grade. Il sentait son grand seigneur et l'était effectivement. Il est devenu depuis un des coryphées du parti libéral dans nos Assemblées parlementaires et je l'ai retrouvé à Paris en 1844, où il me rappela obligeamment notre rencontre à Raguse.

Nous partîmes pour Cattaro, mais ne pûmes nous enfoncer dans ces bouches si renommées, ni les examiner en détail, à cause du défaut de sûreté. Nous trouvâmes en arrivant la pointe d'Ostro occupée momentanément par le général Marmout qui avait établi son bivouac au bord de la mer. C'est là que j'eus la bonne fortune d'entendre raconter au général C... quelquesunes de ses aventures et que j'eus la première révélation de l'existence d'Ali Pacha de Janina, ce terrible despote destiné à une mort digne de sa vie.

Après une reconnaissance assez sommaire de l'entrée du premier goulet, qui ne présente du reste aucune difficulté,

(1) Le comte de Thiard de Bissy (1772-1852) débuta comme officier sous l'ancien lîégime, émi;|r;i, adopta par la suite les idées de la KévoUition, atlira l'attention de Bonaparte qui le nomma pins tard chambellan, puis aide de camp. M.iréchal de camp sous la Re-tauralion, il fut en 1820 nommé dépmé de Saône-et-Loire, devint, sous la monarchie de Juillet, inspecteur des jjardes nationales de France, et remplit, de 1848 au commencement de 18V9, les fonctions de ministre de la République française eu Suisse.

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nous terminâmes là nos travaux de celte partie du golfe et rentrâmes à Raguse.

Nous y fûmes reçus avec la même cordialité qu'à notre dernier passage par le général Lauriston et les autorités françaises, et nous commençâmes là à mettre en ordre les nombreuses notes qui devaient plus tard former la base de notre travail. \ous repassâmes, en revenant sur nos pas jusqu'à Venise, par les points les plus intéressants et nous visitâmes avec soin les îles, dont quelques-unes sont fort remarquables.

Jusque-là nous n'avions visité qu'un côté du golfe, mais c'était de beaucoup le plus intéressant; l'autre n'offrant guère que des plages de peu de ressources pour la navigation. Aussi là comme dans notre Mancbe les côtes opposées l'une à l'autre sont totalement différentes. Celles de l'Istrie et de la Dalmatie étant admirajjlement pourvues de rades excellentes, tandis que celles de l'Italie n'ont que peu ou point d'abris, si ce n'est celui d'Ancône. Nous la visitâmes néanmoins avec l'attention requise, et cette visite nous donna l'occasion de voir Loreto, ville célèbre par sa Madone et par le beau temple qu'on lui a élevé.

Nous fîmes là provision de chapelets, sachant que je ferais un véritable plaisir à ma famille en lui rapportant ces objets vénérés. Je ne manquai pas de les lui expédier en rentrant en France, ainsi que les chapeaux de paille que nous achetâmes plus tard à Florence. Ils étaient fort à la mode en ce temps-là à Paris, parce qu'on se les y procurait difficilement et qu'ils coûtaient fort cher.

Nous vîmes Florence, son palais Pitti, ses cassines et les mille chefs-d'œuvre que renfermaient, en outre de la célèbre galerie, une foule d'établissements particuliers. Pourtant, malgré tous ses charmes, nous n'y restâmes que peu de temps, étant très empressés d'aller à Rome, à Rome la ville par excellence, la Ville éternelle. En dépit de son marasme actuel, Rome n'en demeure pas moins, aux yeux des hommes éclairés

de tous les pays et de toutes les croyances, la première des villes et celle dont la destinée est la plus étonnante. Kn effet elle a été à deux fois la maîtresse du monde occidental et Ta maintenu dans lobéissance par la honte de ses lois autant que par la vigueur de son gouvernement. Si elle a eu des factieux scélérats comme Catilina et des maîtres comme Xéron et Héliogabale, elle peut présenter à l'admiration des hommes les vertus de son vieux Sénat et celles plus douces des Antonins; en un mot, elle a longtemps conservé par la sagesse l'établissement (ju'elle avait créé par la force et résolu le difficile problème de faire de grandes choses avec de petits moyens.

Nous entrâmes par la porte du Peuplier ou del Popoli, que plusieurs appellent porte du Peuple, et nous rendîmes immédiatement à la place d'Espagne, oîi nous logeâmes à l'Ecu de France. \ous nous trouiàmes pounus en (juelques heures du cicérone obligé et de toutes les commodités qu'on peut désirer pour voir la ville avec fruit. \ous commençâmes par les autorités françaises, comme de raison, car nous occupions en ce moment la Cité sainte. Xous nous livrâmes ensuite à notre goût pour les monuments anciens et modernes. Je ne veux pas répéter ici ce qu'on a dit des uns et des autres, mais il est impossible de ne pas dire un mot du Colysée, de la Rotonde et du temple de V esta, lorsqu'on se souvient de l'effet que produisent ces restes vénérables. Certes je n'avais pas encore lu les Nuits de Verri (1), et ne pensais nullement à une évocation comme celle qu'il a faite, mais je ne puis oublier qu'il me vint, en examinant le Colysée, à la tombée de la nuit, des idées au moins aussi étranges que les siennes. Le sonnet de Scarron se présenta, je ne sais comment, à ma mémoire au plus fort de mon enthousiasme, et je ne pus m'empècher de le réciter aussitôt, ce (jui fil rire mes compagnons à se tenir les côtes.

(i) Les Nuits romaines, un des ouvrages classiques de la littérature italienne, du comte .Alexandre Verri. l ne traduction française parut en 1812, complète en 1826.

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