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ment plus faciles, ne doivent pas faire oublier le nom de celui qui a ouvert la carrière, pour ainsi dire, et qui est une des gloires les plus pures de son temps et de son pays.
Nous faisions donc, ainsi que je l'ai dit, une description nautique de la côte. Xous nous occupions aussi de tout ce qui est afférent aux constructions, aux approvisionnements, au recrutement, etc. d'une flotte. On sait que les bois, les chanvres abondent dans cette partie et que l'arsenal de Venise n'a qu'à tendre la main pour se munir de toutes les matières navales nécessaires. D'autre part, le nombre des marins est considérable le long de cette côte tailladée, où l'on ne peut faire dix milles sans trouver de quoi remiser une escadre. Seulement ces marins ne sont guère que des pêcheurs timides, bien que ceux des îles soient réputés jusqu'à un certain point, parce qu'ils naviguent en grande eau et vont même en Amérique.
Quand on songe à ce que Venise a fait jadis avec de pareils hommes et qu'on se représente le vieux Dandolo se faisant armer quoique aveugle, malgré ses quatre-vingts ans, pour escalader les murs de Coustantinople (|u'il touchait de la proue de son navire, il est impossible qu'un marin ne se livre pas à quelques observations touchant les grandes actions de guerre qu'on peut entreprendre avec de faibles moyens. J'ai toujours pensé qu'un riverain dont la conformation ne présentait aucun vice radical pouvait être utilisé, quelque peu d'inclination qu'il montrât d'abord pour le service naval. Il est clair que je n'entends point par là qu'il est facile de métamorphoser en marin un lazzarone de Xaples, ni tout autre batelier corrompu des grandes villes maritimes de l'Italie, mais certainement personne n'a le droit de comparer les honnêtes pêcheurs de l'Istrie et de la Dalmalie à cette écume méprisable, et je suis convaincu que, s'ils étaient pris à temps, ils deviendraient avant peu des hommes de ressource pour la flotte. En effet, ils sont généralement grands et forts; ils sont sobres, rangés et très soumis. Ils ont nécessairement le cœur quelque part, et le tout est de
le trouver. Accoutumés à une vie laborieuse, sinon dure, ils n'ont point été gâtés, tant s'en faut, par leurs anciens maîtres, et je suis persuadé qu'eu les payant exactement et en les traitant comme des hommes, lorsqu'ils se comporteraient en hommes, on en tirerait un grand parti.
Les Vénitiens, au temps de leurs triomphes, n'avaient point d'autres recrues, et l'on sait comment ils les mirent en œuvre. Il est vrai qu'ils avaient soin de les encadrer dans des sousordres vigoureux, instruits par les soins du patriciat et que leurs galères étaient commandées par les premiers hommes de la République; de là leurs succès et la haute renommée à laquelle parvint la flotte. Ils furent durant une période les maîtres du commerce du Levant, qui avait alors une grande importance, et ils acquirent des richesses égales à leur renommée, richesses qu'ils conservèrent longtemps après la perte de leur puissance, et tant que les vieilles mœurs ne furent pas absolument mises en oubli.
Je n'entends pas vous traîner à ma suite dans les mille canaux que nous fûmes contraints de suivre, ni vous obliger de sonder avec moi le grand nombre de passes que nous crûmes devoir reconnaître ; il y eu aurait trop long à dire. Je m'arrêterai seulement sur quelques points principaux.
La magnifique rade de Pola se présente d'abord, avec ses trois goulets, ses abords faciles et ses fonds excellents. Elle peut contenir autant de vaisseaux qu'on voudra, et les plus forts peuvent venir bord à quai sans la moindre crainte. Ces quais sont faits par la nature et n'ont besoin que du revêtement ordinaire, attendu que le roc les forme naturellement et que j'ai trouvé généralement de sept à huit brasses à pic touchant d'une main à terre et sondant de l'autre dans l'embarcation. Il y a à Pola, en outre de sa rade véritablement superbe et de ses bassins intérieurs parfaitement accores et abrités autant qu'on peut le désirer, un reste d'antiquités romaines du meilleur temps, parmi lesquelles un arc de triomphe et un amphi-
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théâtre presque entier construit en marbre du pays. Il paraît blanc quand on vient de la mer et est d'un grand effet sur le paysage. Je grimpai jusqu'aux gradins supérieurs sans beaucoup de difficulté, mais je fus obligé d'ôter mes bottes pour descendre, car la moindre glissade eût pu me précipiter et les marches étaient unies comme une glace. J'opérai mon retour heureusement après cette ascension aventureuse, dont mes camarades se dispensèrent avec raison, car elle ne pouvait servira rien; mais j'étais à cette époque constamment disposé à donner des preuves d'agilité, et je ne voulais pas laisser rouiller celle que j'avais acquise à bord des vaisseaux.
Nous quittâmes Pola plus tôt que nous ne nous y attendions, et tout à fait à l'improviste. Le colonel ordonna un beau matin de faire voile pour Rovigo, sans autre explication, et sur-lechamp nous filâmes le long de la côte d'Istrie, véritable côte de marbre bleu clair, extrêmement accidentée, et que nous explorâmes pouce à pouce sans interruption. Il va sans dire que nous n'en faisions point le plan et que nous nous bornions à une reconnaissance (|ui pût donner une idée à la navigation en général et servir de guide à un bâtiment qui eût voulu nous suivre, fût-il du plus grand tirant d'eau. Nous sondions exactement toutes les passes et donnions les indications nécessaires pour qu'on put entrer et sortir des ports que nous visitions, avec sûreté.
Nous n'avions pas grand mérite à cela, l'eau étant profonde pres(|ue partout et les écueils élevés au-dessus de sa surface. Nous ne manquions pas non plus de parler de l'armement des divers points qu'il nous paraissait utile de munir de bonnes batteries, ainsi que de la facilité qu'auraient les convois, une fois que la côte serait pourvue de canons.
Nos matelots de Rovigo étaient assez pratiques jusqu'à Raguse et nous servaient avec affection, parce que nous les traitions bien. J'avais fait disposer le bateau à peu près comme un yatch de plaisance, aux agréments près, bien entendu;
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mais nous y étions couchés à l'aise, et nous pouvions y faire une cuisine passable. Nous vivions de poisson et de ce que nous pouvions nous procurer dans nos relâches. Le gibier n'était pas rare et les légumes abondaient, ainsi que les fruits. Quand le raisin fut mûr, ce qui ne tarda pas, nous n'en manquions jamais.
Je dois avouer que nous nous approvisionnions la plupart du temps comme si nous avions été dans l'âge d'or et que, lorsque nous ne trouvions pas de maîtres à qui parler sur les écueils chargés de vignes que nous visitions, nous n'en cueillions pas moins les plus belles grappes sans remords. C'était, du reste, une compensation légitime de ce que, en notre qualité d'étrangers, on nous faisait payer en plus sur les marchés de l'Istrie et de la Dalmatie.
Je m'accommodais très bien de cette vie de fatigue le jour et de repos la nuit. Coucher sur la dure n'était rien pour moi et la vie nomade m'a toujours arrangé, puis j'aimais à voir du nouveau, et là ma satisfaction était entière sous ce rapport, car il est impossible, lorsqu'on regarde avec l'œil d'un marin cette profusion de belles rades et de ports faits par la nature, de n'être pas dans une sorte de ravissement. La terre aussi avait son mérite, et les costumes variant selon les lieux excitaient notre curiosité. Lorsque nous n'avions aucun intérêt dans l'endroit où nous jetions l'ancre pour la nuit, et qu'après avoir dressé notre table sur l'arrière du bateau nous nous mettions en train de faire honneur à notre souper, c'était plaisir de voir comme nous devisions et l'appétit vraiment formidable avec lequel nous le faisions disparaître.
Motre colonel, qui en vertu de ses quarante et quelques années n'était pas aussi grand mangeur que nous, nous sortait des histoires fort gaies, car il était homme d'esprit et de bonne compagnie. On commençait bien par s'entretenir des travaux de la journée et par résumer ce qu'on avait vu de nouveau depuis la veille; mais la gaudriole avait son tour, et, comme
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M. Augier élait en fonds d'anecdotes fort amusantes, nous l'écoutions avec beaucoup de plaisir. Je ne doute pas que, parmi celles qui uous ont semblé les plus drôles, il n'y en eût quelques-unes qui lui étaient personnelles, mais nous étions trop discrets pour témoigner le moindre soupçon à cet égard.
L'honneur que nous avions d'appartenir à la Garde impériale nous faisait accueillir avec une faveur marquée, partout où nous rencontrions des troupes françaises, mais ce n'était que dans les chefs-lieux que nous avions cette bonne fortune. Partout ailleurs nous avions affaire à des autorités italiennes ou censées telles, qui étaient à nos pieds, ça va sans dire, tout en nous éconduisant de leur mieux. Au reste, nous n'avions qu'à demander des provisions fraîches, et, comme nous payions largement, uous n'avions besoin d'aucune intervention pour être bien servis. Nous nous amusions parfois à inviter à notre table ces braves employés du royaume d'Italie, et ils reconnaissaient cette courtoisie en amenant leurs femmes et leurs filles, ce qui charmait nos soirées. IVous trouvions beaucoup de naturel et de bonhomie dans ces familles; seulement toutes se plaignaient du peu d'avancement de leurs frères ou de leurs maris. Venise était, comme de raison, le paradis auquel toutes ces dames aspiraient et auquel elles pensaient nuit et jour.
Toujours cheminant, toujours sondant, prenant des relèvements et enfin examinant la côte pied à pied, nous arrivâmes successivement à Zara, où nous trouvâmes garnison française. Je ne dirai rien de cette capitale dalmate, parce que nous ne nous y arrêtâmes que peu de jours et que j'ai hâte d'arriver à Raguse. On connaît l'histoire de cette petite république, si sage, si modeste, et dont les marins étaient appelés à bon droit les Hollandais de la Méditerranée. Là, pas une famille et peutêtre un individu qui ne soit intéressé directement aux profits de la navigation. On est dans l'usage, lorsqu'on engage des servantes — dont il y a toujours bon nombre dans chaque maison — de leur allouer, selon leur degré d'ancienneté, une por-
tien de plus en plus grande de cette sorte de bénéfices. Rien de plus patriarcal que ces familles ragusaines, et dont l'intérieur est si difTérent de ce que l'on voit ailleurs. Ce qu'il y avait de bizarre, c'est la différence extrême que nous trouvions entre les patriciens chez qui nous étions logés et les gens de leur service. On aurait dit deux races différentes.
Autant nos hôtes des deux sexes nous paraissaient frappés d'une laideur incurable, autant le peuple nous paraissait beau et avenant. Nous ne cherchâmes point à nous rendre compte de cette singularité de la nature, parce que nous étions occupés de toute autre chose; mais j'y ai souvent pensé et je suis convaincu qu'il n'est pas de Français de cette époque, qui, ayant habité Raguse quelque temps, n'ait fait les mêmes observations. La ville, où commandait le général Lauriston, se trouve au pied du Monténégro. Elle est par conséquent en rapport continuel avec le velika ou l'évêque de cette montagne, évêque grec qui réunit tous les pouvoirs et commande à la communauté. Ses ouailles, quoique peu civilisées, à ce qu'on dit à Raguse, sont soumises à leur pasteur et ne manquent pas de ces rudes vertus qu'on trouve d'ordinaire chez les peuples primitifs. En revanche elles sont guerrières, ce qui veut dire pillardes en ce pays-là, et elles regardent les biens des gens de la plaine environnante comme leur appartenant, dès qu'elles peuvent s'en emparer. C'est l'histoire des Higlauders écossais avec les habitants des basses terres.
Quoi qu'il eu soit, ces Monténégrins, assistés de je ne sais combien d'autres et poussés, dit-on, par les Russes, avaient tout à coup bloqué Raguse où se trouvait le général Launstou avec une garnison très faible, et il avait fallu une marche rapide des Français pour les refouler de nouveau dans leurs montagnes. Cette opération fit beaucoup d'honneur au général Molitor qui commandait dans cette partie et fut regardée dans le temps comme très audacieuse et très habile. On était encore sous le coup de cet événement lorsque nous arrivâmes, et c'est