CHAPITRE IX
Les séductions de Paris. — Une valse entraînante. — Mission au Quartier général. — L'Empereur m'envoie à Dantzicb. — Prise de la place. — Mon cheval culbute. — Audience de l'Empereur. — Accueil cordial des habitants. — Stettin. — Tilsitt. — L'Empereur Alexandre et le roi de Prusse. — Xapoléon empereur d'Occident. — Les relations entre les trois armées. — A travers l'Allemagne. — Retour à Paris. — Situation de la France après Tilsitt.
Les événements avaient marché pendant notre absence. La Prusse avait eu le temps d'être écrasée à léua et la guerre, jusqu'à la rencontre des Russes, ressemblait à une chasse. Nous trouvâmes Paris dans la jubilation, car, bien qu'accoutumé aux triomphes, jamais il n'en avait vu de si extraordinaires.
Nous nous occupâmes incontinent du rapport de notre campagne et cette besogne nous prit plus de temps que nous ne l'eussions cru nécessaire. Au reste l'ouvrage existe et doit se trouver au Ministère de la Alarine. On peut voir eu le parcourant quelle série de travaux il a exigés. Ce n'est qu'une reconnaissance sans doute, et je ne la donne pas pour autre chose, mais je crois que cette reconnaissance a été complète et faite avec assez de soin pour mériter toute confiance. Qui sait si, un jour, elle ne sera pas fort utile?
On avait coutume aux bals de la (^our d'offrir des danseuses aux officiers de la Garde et il faut bien avouer que ce n'étaient pas les plus jeunes, ni les plus jolies. Je fus un soir présenté à une grosse dame fort parée, étincelante de diamants. Elle était si pressée de partir que je me sentis emporté, sans pouvoir me
garer, dans une valse des plus entraînantes. A Dieu vat, etgare les abordages, me disais-je? Nous allâmes donner sur un couple qui passait gracieusemeul, patatr a! tout le monde par terre. Ce fut la dernière fois que je valsai, car j'avais eu le malheur de prendre en écharpe la reine Hortense, qui dansait avec le colonel de Broc. Je laissai la grosse dame se débarbouiller comme elle put, présentai mes humbles excuses à Sa ilajesté, qui les accueillit avec son amabilité ordinaire et me promit bien d'éviter dorénavant de si terribles écueils.
Mais ce bon temps, passé à Paris dans l'étude du matin et les plaisirs du soir, ne pouvait durer toujours; il fallut reprendre le harnais plus tôt que je ne m'y attendais, et malgré les séductions de Paris, je le repris avec joie, car j'éprouvais le vif désir de revenir à l'armée.
Une circonstance se présenta pour m'y rendre isolément. Je ne manquai pas d'en profiter ; voici ce qui arriva. On était dans l'usage d'expédier toutes les semaines le travail des divers ministères et les dépêches de l'archi-chancelier au Quartier général de l'Empereur par un auditeur au Conseil d'État. Cette marche était suivie sans altération, et on ne songeait pas à en prendre une autre, mais un des derniers auditeurs expédiés s'étant laissé voler son portefeuille ou l'ayant égaré, l'Kmpereur ordonna de charger à l'avenir des officiers de sa Garde de cette commission. Je fus en conséquence mandé par M. Marel, qui savait que je me trouvais disponible et que je ne demandais pas mieux que de partir pour l'armée. Il me proposa cette bonne aubaine et j'acceptai avec reconnaissance, pensant bien que mon corps ne tarderait pas à être appelé en Pologne, ce qui eut lieu en efl'et.
Il n'est pas inutile de dire comment les choses se passaient quant à ces commissions. L'officier partant allait rendre ses devoirs à l'Impératrice, prenait les ordres de l'archi-chancelier, voyait les ministres et recevait subséquemment le portefeuille. La direction des Postes lui remettait une somme de 5 000 francs,
au moyen desquels il devait se pourvoir d'un chariot allemand ou d'uDo voiture pour porter les dépêches au Quartier général, en courant jour et nuit, sans interruption, et remettre en arrivant et sa voiture et le reste de la somme à l'officier chargé de rapporter à Paris le travail de l'Empereur. Il ne devait pas perdre de vue son portefeuille un seul moment. Tels étaient ses ordres. On va voir que je ne pus les exécuter qu'à demi.
Je quittai Paris après avoir fait mes visites officielles, je traversai rapidement la France, passai le Rhin à Mayence et arrivai bientôt à Berlin. De là je me dirigeai sur le Quartier général qui se trouvait en ce moment à Finckenstein. J'étais accompagné d'un de mes camarades, auquel je fis la politesse de le porter jusque dans cette capitale. Nous ne nous amusâmes pas en route, et malgré deux accidents qui m'obligèrent de changer la voiture achetée à Paris contre un chariot allemand, je fus rendu assez promptement pour que ma diligence fut remarquée.
On pense bien que le petit village qui entourait le château était encombré, et que je ne fus point étonné de trouver quelques amis que j'avais dans l'état-major du maréchal Bessières, couchés sur la paille. Ils m'entourèrent, comme c'était bien naturel, et me demandèrent des nouvelles de Paris. Je venais de rendre mes pa(|uets à la secrétairerie d'Etat et me disposais à prendre ma part d'un gigot, qui était le fond du diner de ces messieurs, lorsqu'on me fit appeler du château pour venir parler à l'Empereur. Sa Majesté était dans une petite chambre attenante au grand salon de réception et qui était métamorphosée en cabinet de travail. Elle était debout, ayant devant elle une petite table et était seule. « D'où venez-vous?
— De Paris, Sire. — Avez-vous vu l'Impératrice? — Oui, Sire.
— Que faisiez-vous à Paris? — Je revenais d'Italie et travaillais sous les ordres de mon colonel au rapport de l'exploration que nous venions de faire dans le golfe de Venise. — Vous appartenez aux marins de ma Garde? — Oui, Sire. — Eh bien,
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allez-vous-en à Dantzick. On m'a envoyé là je ne sais qui, mais les rapports que je reçois ne me semblent pas clairs. Rendezvous-y. Vous verrez les bâtiments qui sont à l'embouchure de la \ istule, après quoi vous m'écrirez tous les jours ce que vous apprendrez et vous ne vous laisserez influencer ni par les maréchaux, ni par les caporaux. " Je m'inclinai sans répondre et me préparais à gagner la porte, lorsque l'Empereur reprit : et Vous êtes fatigué, quand partirez-vous? — Sur-le-champ, Sire. 15 Alors il répéta d'un air bienveillant : i Eh bien, allezvous-en à Dantzick. w Cela dit, je pris congé.
Me voilà pourtant bien empêtré dans ce vaste château, avec ma voiture dans la cour, mon argent à remettre avec elle à je ne savais qui, et, par-dessus le marché, un ordre subit qui n'était exécutable qu'autant que je ne serais pas démonté. Comme je m'en allais pensif le long d'un vaste corridor, je rencontrai mon ami Faiu, alors secrétaire du Cabinet, et je lui fis part de mon embarras. ;i Que t'a dit l'Empereur? — De m'en aller à Dantzick n , et je lui défilai la phrase, n. Alors va-t'en à Dantzick. — Mais ma voiture et l'argent que je dois rendre? — Me t'occupe pasdeça, pars sur-le-champ, puisque c'est l'ordre; on s'arrangera pour le retour à Paris. ^ Ma foi je ne demandai pas mon reste, j'eus des chevaux de poste, et en avant! Le gigot dont je devais manger ma part chez le maréchal Bessières eut tort, la causerie qui ne pouvait manquer de suivre le repas également, et le lit de paille dont je me serais si bien accommodé pour quelques heures, non moins. Bref, je roulai vers Dantzick, m'attendant peu à ce que je devais trouver en arrivant.
La première chose que j'aperçus en découvrant la Vistule fut un grand bâtiment échoué qui devait l'être depuis peu, puisqu'il avait encore son grand foc hissé et ses voiles en pentaine. Je ne comprenais rien à l'événement, mais je ne tardai pas à en avoir l'explication. J'arrivai bientôt après à un petit village où je trouvai un détachement de nos marins, ainsi
que mon ami Leroy qui m'en remit le commandement. Il me fit connaître l'état des choses et me conduisit immédiatement chez le maréchal Lefebvre, qui était chargé du siège et qui m'accueillit avec bonté. Je crus devoir l'informer, sans aucun détour, de la commission (|ue j'avais, et il me sut bon gré de ma franchise qu'il loua. Pour comprendre ceci, il faut savoir que la prise de Dantzick importait beaucoup en ce moment, et que par suite l'Empereur était impatient. Il avait expédié successivement plusieurs aides de camp, et même, je crois, le maréchal Lannes, afin de préparer l'investissement de la place, autant du moins qu'elle pouvait être investie. Comme sur ces entrefaites il était survenu à la bouche de la rivière un convoi considérable et qui paraissait chargé de troupes, on consulta mon camarade Leroy pour savoir ce qu'il pensait du nombre de soldats que ce convoi pouvait amener. Il estima que le renfort pouvait être de dix mille hommes, et le déclara immédiatement. Soit que cette évaluation parut exagérée, soit que la jeunesse du déclarant, qui avait à peine poil en barbe, ne permit pas d'avoir foi en ses paroles, les généraux ne furent pas d'accord pour les admettre. De là les rapports contradictoires envoyés au Quartier général et l'incertitude de l'Empereur, au([uel on avait probablement signalé le jeune âge de l'officier de marine. Je n'ai pas la certitude que les choses se soient passées de cette manière, mais je crois que je ne m'éloigne pas de la vérité d'après les paroles de Sa Majesté qui m'avait dit : - On a envoyé là je ne sais qui? -^ Quoi qu'il en soit, je confirmai, après avoir vu par moi-même, le jugement de mon ami, et la suite prouva qu'il était juste.
Je commençai ma tâche aussitôt et ne manquai pas d'écrire directement à l'Empereur tous les jours, comme j'en avais l'ordre; cela dura jusqu'à la prise de la place, dans laquelle nous entrâmes le 27 mai 1807. Il m'ariiva ce jour-là un accident qui pouvait mettre fin aux aventures que je raconte, mais qui se borna à une grave lésion du bras gauche. Comme j'étais
à la suite du maréchal Lefebvre et qu'il y avait une poussière qui empêchait de voir devant soi, mon cheval alors au galop tomba dans un des nombreux trous à bombes qui étaient çà et là sur la route et s'abattit. Je passai par-dessus sa tête, et c'est en voulant se relever qu'il me blessa. On me releva, et je gagnai la ville assez mal en ordre, pour que je dusse me coucher aussitôt chez le capitaine du port, où on avait fait mon logement. Mais il ne pouvait être question de rester au lit; l'Empereur arrivait et me fit demander immédiatement. J'avais eu le temps heureusement de parcourir l'intérieur du port et de me rendre compte grosso modo de ce qu'il contenait. Bien m'en prit, car la première chose qu'il demanda fut celle-ci : « V a-t-il des bâtiments susceptibles d'être armés en guerre? — Non, Sire, il y a la prise anglaise, mais elle exigerait beaucoup de travaux. Si... » Je m'arrêtai là. L'Empereur faisait sauter sans mot dire une tache de boue qu'il avait sur le genou. Après un moment de silence, il me regarda fixement en répétant le mot «Si... « Je repris alors : « S'il entrait dans les projets de Votre Majesté d'établir quelques canonnières pour être maîtresse des Vaks, on peut le faire de suite au moyen des caronades de la prise que nous installerons sur des embarcations marchandes capables de les porter et dont il y a bon nombre à Dantzick. — C'est cela. Qu'on s'en occupe! » Et l'audience finit là.
Les marins de la Garde avaient été appelés de Boulogne depuis longtemps, car ils arrivèrent bientôt, et je pus au moyen de leur concours exécuter promptement l'ordre reçu. IVous équipâmes en rien de temps une douzaine de canonnières gréées en cutter avec une caronade sur l'avant. Ces caronades provenaient de la prise anglaise dont j'ai parlé.
Voici comment elle était tombée entre nos mains. Elle avait entrepris au fort du siège de remonter la Vistule jusqu'à la ville, afin d'y porter des munitions, mais comme elle s'en venait sous toutes voiles avec bonne brise, elle toucha du côté occupé par nos troupes et si près du rivage qu'on la cribla à l'instant de
coups de fusil. C'est elle que j'avais vue avec son grand foc en l'air, le jour même de mon arrivée. Ou l'amarriua sans peine, tout le monde étant descendu dans la cale pour éviter une grêle de balles irrésistible. Plus lard ou la conduisit dans le port. Elle avait vingt-quatre pièces et était à barbette. Si elle n'avait été ainsi fortuitement arrêtée, elle n'aurait pas manqué de l'être, un peu plus bas, par un barrage établi sur la rivière et qu'elle ne connaissait pas. L'entreprise qu'elle tentait était d'une grande hardiesse et faisait honneur à son capitaine, dont je regrette de ne pas savoir le nom.
Nos jeuues gens furent envoyés sur la côte avec les embarcations nouvellement armées et firent plusieurs prises. Pendant ce temps je m'étais établi avec Leroy chez un négociant fort à l'aise, et qui nous traitait on ne peut mieux. Il avait le Van hollandais avant son nom et ne démentait pas son origine. Le malheur qu'il avait eu de perdre sa femme au commencement du siège ne dérangeait nullement la régularité de sa maison, et notre introduction pas davantage. Il avait quatre enfants, dont le plus âgé n'avait que huit ans. Comme c'était une fille et qu'elle parlait, à l'exemple de prescjue toutes ses jeunes compatriotes, un français quelque peu allemand, nous nous appliquâmes, mon camarade et moi, à redresser sa prononciation et nous y réussîmes jusqu'à un certain point.
C'était un vrai plaisir pour nous de développer les moyens que la nature lui avait libéralement accordés et de nous mêler aux jeux de ses petits frères qui grimpaient sur nos genoux et nous tiraient les moustaches. Des scènes analogues avaient lieu dans beaucoup d'autres logements. C'est dire assez que nous étions les bienvenus à Dantzick. On nous avait d'abord pris là comme ailleurs pour des soldats, mais en voyant avec quelle prestesse nous avions disposé nos petites barques et comme nous les manœuvrions, on vit bien que nous étions réellement des marins; ce qui nous valut un accueil aussi cordial que nous pouvions le souhaiter. Cependant la belle saison
avait amené de grands mouvements et bientôt nous fûmes envoyés à Stettin, où nous séjournâmes pendant près d'un mois. Le hasard m'envoya sur la grande place de la ville dans une fort belle maison appartenant à M. le conseiller Gisler. J'arrivai très fatigué et à demi étouffe par la poussière et lacbaleur. J'avais été précédé par un domestique et mes chevaux. On me plaça dans un grand cabinet assez commode, et tout le monde fut content.
A quelques jours de là, je m'occupais du recensement des navires qui étaient en rivière, mon colonel voulant savoir le parti qu'on en pourrait tirer en cas de besoin, quand survint une pauvre femme qui tremblait pour un petit schooner dont son fils était patron, et qui, disait-elle, donnait à vivre à toute sa famille. Mlle Philippine, fille du conseiller, qui servait d'interprète, joignant ses sollicitations à celles de la veuve, il ne fut pas difficile à celle-ci de l'emporter, et elle s'éloigna bien joyeuse de voir sa barque échapper à la Conscription. Le fait est qu'on ne prit aucun de ces vaisseaux grands ou petits, mais l'Empereur qui pensait à tout, comme chacun sait, pouvait d'un moment à l'autre demander des renseignements, et chaque chef de service était alerte pour cette raison. A peine arrivés dans un port, nous devions nous enquérir des ressources qu'il pouvait offrir tant en matières navales qu'en bâfiments susceptibles d'être armés en guerre ou servir de transports. Nous devions enfin nous livrer à toutes les investigations qui concernaient notre partie, et c'est ce que nous ne manquions pas de faire.
Les marins de la Garde avaient été envoyés à Kœnisberg, et nous allâmes les y joindre, mon ami Leroy et moi. La guerre tirait à sa fin et la bataille de Friedland, le 14 juin 1807, termina les opérations de la campagne. Les deux armées, séparées par le Niémen, avaient leurs Quartiers généraux près l'un de l'autre, et une armistice acheva de les immobiliser. A peine la mesure était-elle connue qu'on m'expédia en toute
hâte dans un fort beau canot, armé de douze avirons à couple, pour remonter le Pregel et me rendre à Tilsitt, afin de promener sur le Niémen l'empereur Napoléon et probablement son auguste frère Alexandre.
On peut bien s'imaginer que je ne perdis pas de temps pour me rendre, et que je fis beaucoup d'efforts pour arriver à temps; mais j'avais compté sans les Cosaques qui m'arrêtèrent avec beaucoup de politesse, mais enfin qui me retardèrent. Je repris ma course de plus belle et arrivai à deux lieues de Tilsitt, remarquant avec beaucoup de chagrin que le Niémen, fort bas en ce moment, ne me permettait pas de faire une encablure sans échouer trois ou quatre fois. Il portait néanmoins des allèges fort grands, mais à fond plat et qui ne tiraient que très peu d'eau. Je m'arrêtai devant cette observation, à peu près comme Sancho Pança devant e/ Toboso, et me pris à considérer que : 1" je ne pouvais décidément servir à rien, à cause du tirant d'eau de mon canot, 2" que, dès que l'Empereur verrait une embarcation armée par sa Garde, il ne s'informerait pas si elle pouvait naviguer ou non sur le fleuve, et que très probablement il s'y embarquerait aussitôt, peut-être avec son nouvel et grand Ami; que, comme je ne pouvais faire un pas sans échouer, l'Empereur se fâcherait non sans raison, et que je n'en serais pas plus avancé. Je fis part de ces observations au major général Berthier, qui les trouva fort justes et m'ordonna de laisser le canot où il était; ce que je fis, à mon avis, fort sagement.
Je perdais une belle occasion de voir de près le souverain de toutes les Russies et d'en tendre causer amicalement deux hommes extraordinaires. Je connaissais l'empereur Napoléon de longue date; j'avais eu l'honneur de lui parler maintes fois et l'avais conduit en bateau, mais je n'avais aucune idée de l'autocrate et je n'eusse pas été fâché de le voir de près. Le ciel en ordonna autrement. J'assistai de ma personne à cette entrevue célèbre de Tilsitt et aux scènes diverses qui eurent lieu à
cette occasion. Je vis souvent les deux Empereurs parlant pour passer des revues, ou se céder réciproquement la droite. On sait l'adresse que Xapoléon déploya en cette circonstance et quel usage il sut faire de l'œil fascinateur qu'on lui connaissait. Alexandre, qui avait sa part de ce genre de mérite et qui était un fort bel homme, tenait son rang sans difficulté, mais le roi de Prusse avait l'air accablé. Murât et Constantin, qui s'estimaient comme sabreurs, marchaient à la hauteur l'un de l'autre, et puis venait la suite mêlée, comme si elle avait appartenu à la même nation. On dînait d'ordinaire chez Xapoléon et quelquefois les soldats se donnaient le plaisir d'aller crier des Vivats sous les fenêtres. Ils en faisaient autant sous celles d'Alexandre, et, d'ordinaire, ils s'en tenaient là. Mais un jour l'un d'eux s'écria : « Allons, c'est ce pauvre roi de Prusse qui paie les violons, puisque nous sommes dans sa Frauce, allons lui faire aussi un hourra. » Et le hourra eut lieu.
Je ne puis m'empêcher, quand je me rappelle de ce tempslà, de m'arrêter un peu, car des événements pareils à ceux de Tilsitt ne se rencontrent pas deux fois dans la vie d'un homme, et c'est quelque chose que d'y avoir assisté. Il ne s'agissait de rien moins que du partage amical de l'Europe entre les deux personnages qui s'embrassèrent sur le radeau à la vue des deux armées; que ces deux armées étaient pleines d'estime l'une pour l'autre, et capables, si elles se donnaient la main, de faire la loi d'un bout à l'autre du continent; que le sort des plus vieilles monarchies pouvait être mis en question et un remaniement général les envelopper dans un naufrage commun. Rien ne pouvait s'opposer du moins à l'anéantissement de l'Empire turc et à ce que les mahométans fussent définitivement chassés de l'Europe. Je ne sais si la question de la possession du Bosphore fut la pierre d'achoppement de la négociation, mais il est infiniment probable que cette négociation eut lieu et fut menée jusqu'à un certain point. Il n'est pas aisé de dire, aujourd'hui que les événements sont loin de nous, ce qui serait résulté
d'une mesure aussi extraordinaire; mais il est possible que rien, pour le moment, n'eût pu y mettre obstacle, et que messieurs les empereurs d'Orient et d'Occident pouvaient opérer ce grand changement, sans éprouver aucune opposition sérieuse. On parla beaucoup au Quartier général d'un projet d'invasion de l'Hindoustan qui aurait eu lieu par la Perse. Il fut même question d'un détachement mi-partie des deux armées; mais tout cela n'aboutit pas et on se borna à envoyer le général Gardanne en Perse, avec des instructions.
On ignore encore, et peut-être qu'on ignorera toujours quelles combinaisons singulières de puissance durent se présenter à la vive imagination de Napoléon dans ses colloques fréquents avec son grand Ami. Il est probable qu'il fit briller à ses yeux, relativement novices, des perspectives sans fin et pleines d'enchantements, mais la position d'Alexandre ne lui permettrait pas de tout entreprendre, car il devait compter avec son aristocratie, encore très vigoureuse, qui ne le perdait pas de vue un seul moment. Ce qu'il y a de certain, c'est que les deux Empereurs, tout en se séparant avec de grandes démonstrations d'amitié et de confiance, n'en firent pas moins leurs réserves in pettOj chacun de son côté, et la suite prouva qu'ils n'avaient pas apporté plus de franchise l'un que l'autre dans leurs communications.
Il fut question à Tilsitt d'une innovation très audacieuse dans le protocole impérial. J'ignore si l'idée première en vint à Napoléon lui-même, ou si elle ne fut qu'une des mille rêveries dont la flatterie de ses en tours commençait à l'enivrer. Ce qu'il y a de sur, c'est qu'on parla beaucoup dans l'armée du titre d'P]mpereur d'Occident que l'heureux vainqueur devait prendre, disait-on, à notre retour à Paris. Certes, rien en apparence ne s'opj)Osait à ce qu'on usât d'une appellation qui ne faisait après tout que constater un fait. Napoléon tenait incontestablement sous son influence, sinon sous son pouvoir direct, l'Allemagne presque entière, l'Ilalie, la Suisse, l'Espagne et la Hollande. II
dominait depuis le Texel jusqu'au Cattaro, et son trône semblait si bien affermi en France que les vieux partis ne soufflaient plus, et que ce qu'ils renfermaient de vigoureux s'était dévoué à son service. On peut dire qu'il était réellement à Tilsitt à l'apogée de sa fortune. Ce qu'il avait su inspirer à l'armée d'émulation et de désir de bien faire était incroyable; mais il faut convenir que l'éclat des fortunes subites et merveilleuses de quelques-uns de ses lieutenants avait agi sur les imaginations des soldats, au moins autant que ses magnifiques promesses, et il n'était pas rare de leur entendre dire des frères de l'Empereur, ou même d'un de leurs généraux, qu'il allait bientôt " passer roi ■>^ , comme ils auraient dit d'un de leurs camarades qu'il allait passer sergent ou caporal. Je puis attester qu'ils n y mettaient pas la moindre malice et (ju'ils ne croyaient pas dire quelque cbose d'inconvenant. En effet, ils n'entendaient point ravaler la royauté par cette locution soldatesque, et, s'ils l'employaient familièrement, c'est que de fréquents exemples de ces avancements prodigieux leur étaient donnés. Ils ne trouvaient plus rien de miraculeux. Je suis persuadé même qu'il existait parmi eux un bon nombre de vieux braves qui prenaient en pitié le roi de Prusse et qui n'eussent pas consenti à changer de rôle avec lui dans le moment.
Les rapports journaliers avec les Russes n'avaient fait qu'augmenter l'estime qu'avaient l'une pour l'autre les deux armées; pas la moindre altercation, pas le moindre signe d'ennui ou de désaccord. On se témoignait au contraire une bienveillance d'autant plus piquante qu'elle se donnait la main, pour ainsi dire, sur la tète des vaincus, et certes en cela nous étions moins blessants pour les Prussiens que leurs anciens alliés, car il arrivait rarement que nous fissions blanc de notre épée. Je ne puis oublier que, pendant un déjeuner que nous fîmes chez le colonel Lallemand, des dragons, déjeuner auquel assistaient plusieurs convives des trois nations, je fus particulièrement touché de l'attitude d'un major prussien, qui, encore tout froissé des
événements du jour, avait de la peine à contenir son émotion, et finit par s'écrier, les larmes aux yeux " : Oh ! messieurs, nous sommes pourtant de braves fjeiis! 55 Le sentiment qui se faisait ainsi jour chez le militaire malheureux fut compris, et il n'est pas de frais qu'on ne fit pour le réconforter. Le colonel mit dans ses procédés envers lui une modestie rare et la courtoisie la plus aimable. Il fut secondé, on ne peut mieux, par tous les officiers français, et il était aisé de voir que la sincérité était de la partie. Ce fut un moment délicieux pour tout ce qui portait un cœur d'homme et comprenait le véritable honneur; eh bien, de pareilles scènes n'étaient pas rares, et je le constate par esprit de justice autant que par amour pour la vérité.
Tout le monde était joyeux à notre Quartier général, et ce n'était pas sans raison. D'abord l'abondance relative dans laquelle on vivait, la sécurité complète, la beauté de la saison, et par-dessus tout la victoire : tout cela faisait oublier les boues de la Pologne et la rude journée d'Eylau. Puis, sans ressembler précisément aux jeunes patriciens de l'armée de Pompée, nous n'étions pas fâchés de revenir à Paris, montrer nos cicatrices et jouir de nos triomphes. C'était pardonnable, après tout, car, si nous avions acquis de la gloire, c'était sans marchander notre sang, ni nos peines.
Je ne devais pas, quant à moi, prendre le chemin le plus court pour revenir en France, car, les marins de la Garde ayant été envoyés à Stralsund, je dus les y rejoindre après avoir ramené mon bateau à Kœuisberg. Nous demeurâmes encore quelque temps à cette extrémité de la Poméranie suédoise qui nous rappelait Charles XH. La place est très forte et nous l'occupions, mais nous n'avions pas encore envahi l'île de Rugen, et j'arrivai à temps pour aider au passage des chevau-légers bavarois qu'on y envoyait. IVous les y transportâmes lestement, et l'opération fut si bien conduite que pas un cheval ne souffrit, bien que nous fussions obligés de les empiler dans des bateaux pontés de petites dimensions. L'île est très fertile, d'un aspect
fort agréable, et ou la compare dans le pays aux vallées les plus renommées de la Suisse. Bientôt après, nous fûmes rappelés en France. Nous traversâmes l'Allemagne par journées d'étapes en suivant notre Iroupe et je ne crois pas avoir fait de ma vie de voyage plus joyeux.
Comine nous n'étions pas tous nécessaires au maintien du bon ordre parmi nos matelots, que nous étions bien montés et que l'argent ne nous manquait pas, nous nous permettions quelques excursions à droite et à gaucbe de la route. Ces excursions amenaient des incidents tantôt comiques, tantôt sérieux, mais généralement d'un caractère agréable. Nous finies ainsi connaissance avec beaucoup de cbàtelains, et, comme nous étions fort gais, ils nous recevaient de leur mieux. Plusieurs même nous accompagnèrent à notre départ pendant des journées entières. Il était impossible de n'être pas touché de ces attentions germaniques.
Nous arrivâmes à Paris et reprîmes notre ancien logement à l'Ecole militaire; mais cela ne devait pas être pour longtemps. En efiet on sentait déjà, sans pouvoir se rendre un compte exact de la situation, qu'elle n'était pas ordinaire. On pensait que ce n'était pas en vain que les deux grands Empereurs s'étaient entendus à Tilsitt, et chacun dans l'armée s'attendait à un remaniement général, non des nationalités peut-être, mais certainement des souverainetés du continent. Rien ne paraissait impossible à celui qui venait, non seulement de battre, mais d'écraser et de réduire à zéro une force militaire jusqu'alors regardée comme la plus solide de l'Europe, et cela dans une compagne. Y avait-il quelque entreprise au-dessus des moyens d'un vainqueur aussi rapide; et que ne ferait-il pas maintenant qu'il s'entendait si bien avec le puissant empire du Nord. On ne savait, mais on était sûr qu'il ferait quelque chose d'inouï; et celte opinion était générale parmi nous. Nous comprenions aussi qu'il faudrait bientôt des trônes pour les frères de l'Empereur qui n'étaient pas pourvus, et que nous allions probable-
ment travailler à leur en procurer, aux dépens des possesseurs actuels. Ces pressentiments d'une armée dévouée, s'il en fut jamais, et en ce moment comblée de grâces et de récompenses, ne lui étaient pourtant point agréables. On aimait l'Empereur franchement, et c'est à qui seconderait ses desseins, parce que, jusqu'à ce moment, ils avaient été grands, généreux et surtout nationaux; mais il s'en fallait de beaucoup qu'on eût le même zèle pour l'avancement de ses frères, et on n'était nullement disposé à faire la guerre pour leur gagner des couronnes. En général ils ne plaisaient pas. On portait même cette répulsion jusqu'à l'injustice, en leur déniant des qualités qu'ils possédaient véritablement; et, quand ils furent devenus rois de fait, on se mo(|ua de leurs titres, jusque dans l'entourage de Napoléon.
Les officiers français qui s'étaient attachés à leur service, et <|ui avaient tout à coup obtenu des grades élevés en prenant les cocardes des nouveaux souverains, n'avaient gagné à cela ni influence, ni considération, et étaient demeurés Gros-Jean comme devant aux yeux de leurs camarades. Le dernier souslieutenant de l'armée s'estimait plus que ces parvenus d'une nouvelle espèce et ne leur eût obéi en aucun cas, sans y être forcé. Ce refus d'obéissance ou même de concours, qui causa par la suite bien des maux, n'était peut-être pas pur de toute ja4ousie, mais il prenait sa source dans un sentiment profond de nationalité certainement respectable. On ne concevait point alors dans nos rangs qu'on pût se résoudre à prendre des insignes étrangers, lorsqu'on avait l'honneur de compter dans l'armée française, et, quelque avantage présent qu'oflVît ce genre de conversion, elle n'était pas jugée favorablement. Je remarque cette disposition des espiils, parce (ju'il est le premier indice d'une dissidence quelconque entre les idées de Napoléon et celles de ses soldats. Le singulier de l'affaire, c'est (|ue Xapoléon partageait lui-même pleinement les préjugés de ses vieux compagnons à cet égard, et qu'en plusieurs occasions
il les a manifestés, sans considérer qu'ils étaient en contradiction aiec sa politique. C'est qu^il était Français au fond de Tàme.
Ainsi, pendant que dans le secret des chancelleries se préparent les grands événements de ce monde, il en transpire toujours quelque chose aux yeux des peuples, et les armées qui sont peuple, sous bien des rapports, ont presque toujours une espèce d'intuition qui les trompe rarement sur les desseins de ceux qui les conduisent. Certes peu de personnes parmi nous étaient au courant de ce qu'on appelle les grandes affaires. On s'en occupait fort peu dans les états-majors, et chacun avait assez de besogne journalière pour ne pas perdre son temps à deviner les projets de l'Empereur, lorsque, par hasard, on avait quelque loisir. Eh bien, malgré ce sans-souci à peu près universel, il ne s'en établissait pas moins une opinion dans nos têtes sur nos opérations futures, et cette opinion était générale, même avant notre sortie de l'Allemagne. Nous avions tous TEspagne en perspective, Dieu sait pourquoi? puisqu'elle était notre alliée fidèle et que nous n'avions aucune connaissance de la félonie de Godoy; mais enfin nous pensions à elle, et cela suffit pour prouver ce que j'ai avancé.
On voit par ces réflexions, que je rappelle peut-être un peu trop longuement, qu'il m'en coûte d'aborder une autre phase de nos annales que celle dont je viens de retracer le souvenir, et de faire descendre notre fortune guerrière du magnifique piédestal sur lequel elle était assise après l'entrevue de Tilsitt, fondée sur l'abnégation la plus entière, sur un courage à toute épreuve et sur une expérience de quinze ans de combats acharnés. Cette fortune était si bien établie que rien ne semblait vouloir la borner et encore moins la détruire. Elle avait d'ailleurs pour elle le bon droit, et l'Europe savait que, si la France était devenue si redoutable, celait en résistant et non en attaquant ses ennemis. Mais cette période si noble de notre histoire devait finir, et la politique jusqu'alors contenue dans
de justes limites allait disposer des immenses trésors de gloire accumulés par uos armées, comme des biens matériels qu'on devait à leurs sacrifices, pour dilapider les uns et les autres. Aux stipulations presque toujours équitables et souvent généreuses d'un temps d'effervescence, allaient succéder des combinaisons peu iionorables et plus dignes du machiavélisme des petits princes d'Italie au moyen âge que d'un souverain tel que Napoléon. Nous entrions décidément dans une carrière nouvelle, et la France, après avoir affranchi son territoire, porté la guerre chez ses ennemis et gagné la plus belle couronne militaire des temps modernes, allait s'exposer à la perdre par une agression faite dans un intérêt qui n'était plus le sien uniquement.