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CHAPITRE X

Le commencement de la fin. — En route pour l'Espagne. — Le roi Ferdinand à Vittoria. — Don Manuel Godoy. — Le roi Charles IV découronné.

— Madrid. — La journée du 2 mai. — Exaspération nationale. — La Manche et Don Quichotte. — La division Dupont. — Un mendiant espagnol. — Prise de Jaèn. — Dina se noie. — La marche en arrière.

— Les Fourches Caudines. — La capitulation. — Vers la côte. — Hostilité des populations. — Je reste avec mes marins. — Patriotiques illusions.

Les conférences de Bayonne eurent lieu. Déjà filaient dans la Péninsule quelques troupes françaises, qui devaient avec le concours des Espagnols envahir le Portugal pour en chasser les Anglais.

Je ne sais si le gouvernement de Madrid comprit dès lors le péril qui le menaçait, mais à coup sûr les peuples n'en eurent pas le moindre soupçon, et les Français furent partout accueillis en alliés sincères. Ils s'étaient déjà avancés jusqu'à Burgos; ainsi la première impulsion les avait portés au centre de la Vieille-Castille, sans que le royaume s'en émût, et bien que leur présence dût frapper vivement les imaginations, déjà prévenues par leur renommée militaire. Elle ne produisit pourtant aucun senliment de défiance et encore moins de crainte. Je crois même que, s'il y eut au contact subit de deux nations si différentes quelque étonnement, ce n'est pas les Espagnols qui furent les plus surpris. Xos vieilles bandes étaient, sans doute, fort habituées aux choses nouvelles et ne s'en laissaient pas facilement imposer par l'apparence, mais nous avions, en

revanche, parmi nous, beaucoup déjeunes soldats qui n'avaient encore vu que leurs compatriotes, ou tout au plus les faces placides des Allemands, et sur lesquels les figures bronzées et généralement rigides de la Péninsule faisaient une impression profonde. L'attitude du peuple, lorsque nos troupes faisaient leur entrée dans quelque ville avec leur musique et leur belle prestance, était remarquable par une sorte de calme affecté, qui allait quelquefois jusqu'à l'apparence du dédain. On aurait pu croire que les Espagnols avaient pris pour règle de conduite le Nil admirai' i du poète, et que notre pompe guerrière, loin de les éblouir, ne les affectait que médiocrement. Il n'en était pas de même de leurs soldats, il est vrai, et ceux-ci sentaient leur infériorité ; seulement ils la regardaient comme une conséquence de la manière dont on les gouvernait et nullement comme provenant d'aucune infériorité de leur part. Au reste, point de jactance chez eux, mais aussi point de faiblesse. Ils étaient calmes et résolus devant nos troupes, mais, comme ils ne pouvaient manquer de voir que tout allait chez eux à la débandade, ils servaient mollement et sans espoir raisonnable que leur dévouement fût utile à leur pays.

Je ne prétends pas suivre les événements de la guerre qui ne tarda pas à éclater dans la Péninsule, ni m'astreindre à l'ordre des temps; je raconte ce que j'ai vu et rien de plus, sans avoir la prétention de faire de l'histoire. Si j'ai figuré dans quelques circonstances intéressantes, je dirai simplement ce que j'ai éprouvé et l'on jugera.

J'avais laissé filer le bataillon et, retenu à Paris quelque temps après son départ, je ne le rejoignis qu'à Madrid. Je fis la route de Bayonne à cette capitale dans un coche de Colberas attelé de huit mules, et en compagnie de quelques officiers du génie et de l'artillerie. Pourquoi l'Empereur, que nous aimions tous et pour lequel chacun de nous eut donné sa vie au premier signe, ne put-il pas entendre les réflexions que nous inspiraient ses procédés envers l'Espagne et le doulou-

reux étoDiiement dont nous étions tous frappés? C'est alors qu'il eût pu apprécier saiuements les effets de sa politique sur le cœur de ses soldats et pressentir le jugement de la postérité. Certes nous étions bien loin encore de prévoir les malheurs qui ne tardèrent pas à survenir, et de penser que nous assistions à ce qu'on a appelé depuis le commencement de la fin, mais l'injustice nous révoltait, et nos sentiments français étaient surtout blessés de l'astuce qui avait précédé l'invasion. IVous ne pouvions nous accoutumer à voir notre Empereur se conduire comme un conquérant ordinaire, et nous en étions personnellement humiliés.

Nous n'en étions ni moins empressés, ni moins résolus de faire notre devoir en toute occasion, mais le charme n'était plus le même, et tout ce qui raisonnait dans l'armée désapprouvait formellement la nouvelle guerre que chacun prévoyait, bien que rien ne l'annonçât ostensiblement encore. Nous avancions peu à peu dans la Péninsule, trouvant généralement les portes ouvertes et les enfonçant quand elles ne l'étaient pas, pour surprendre les places fortes dont l'occupation nous paraissait nécessaire à notre sûreté. C'est ainsi que nous étions parvenus jusqu'à Madrid, où nous avaient appelés les querelles domestiques de la maison royale.

Le prince Murât, à peine entré dans cette capitale, s'interposa entre le vieux Roi et son fils, qu'une émeute avait couronné. Il prit le commandement militaire d'abord, et bientôt après le gouvernement, lorsque le nouveau monarque eut quitté la ville, pour se porter au-devant de l'Empereur, qu'il devait trouver, disait-on, à Burgos, ou, au moins, à Vittoria.

C'est pendant ce voyage de Ferdinand que nous nous croisâmes avec son cortège à Vittoria même. Nous étions arrivés dans la matinée, et notre muletier, empressé comme tous les Espagnols de saluer son nouveau souverain, nous avait arrêtés au milieu de la grande place, précisément en face du balcon du Roi. Celte place était remplie de monde et l'on apercevait à

peine une ligne de nos troupes qui enserrait tout un côté, au nombre de dix-huit cents hommes. Le plus grand enthousiasme paraissait animer cette foule de Biscayens, venus des localités voisines et qui, en se livrant à toutes sortes de jeux pour divertir leur monarque, poussaient à chaque moment des vivats formidables. Un de ces crieurs monta à diverses reprises sur le marchepied de notre voiture et tenta de nous faire faire chorus avec lui. Son insistance avait quelque chose de véhément qui nous déplut, et aucun de nous n'ouvrit la bouche. Il supposa probablement que nous ne le comprenions pas, mais la scène commençait à devenir embarrassante, car il y avait, au moment même, une grande incertitude dans l'esprit de Ferdinand, et pour peu qu'il eût témoigné la moindre envie de discontinuer son voyage, il n'est pas aisé de dire ce qui serait arrivé. Nous pensions, quant à nous, qu'il eût été enlevé par les paysans sans la moindre difficulté; que la présence de nos troupes, ni celle du général Savary n'eussent pu arrêter l'élan populaire, et en supposant que nous en eussions eu la volonté et dans le hourvari qui en serait résulté, notre sort n'était pas douteux, perdus que nous étions avec notre coche au milieu de la bagarre. Nous eussions été probablement mis en cannelle à la première poussée, et nous ne nous dissimulions pas cette vérité. Heureusement le vent tourna du bon bord et le Roi se décida à poursuivie sa route pour Bayonne. Nous lui souhaitâmes cordialement bon voyage et nous continuâmes notre route pour Madrid.

Cette scène de Vittoria nous montra pour la première fois la population espagnole sous un jour nouveau, et nous en conçûmes, dès lors, la possibilité de l'avoir pour ennemie bientôt. Aucun acte de violence n'avait encore eu lieu, il est vrai, dans la Péninsule, la bonne harmonie régnait partout, et on n'entendait parler d'aucun événemeut désagréable, mais nous savions que le prince Murât n'avait pas reconnu le jeune Roi, qu 'il aval considéré l'abdication de Charles IV comme non avenue et qu'il

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