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CHAPITRE XX

Je regai^ne Paris. — Le duc d'Anj^oulême. — Incident sans conséquence fâcheuse. — L'esprit de corps de la Garde. — Sou recrutement, ancien et nouveau. — Le Roi fut-il libre d'agir à son gré? — a II y a quelque chose dans l'air, t — L'ne époque unique dans l'histoire. — Iterum venturux est. — *■ A sa santé, camarades, s — Bonaparte est débarqué.

On pense bien que, aussitôt après la lecture du Moniteur, je regagnai Paris au plus vite et que je me rendis, eu arrivant, au ministère de la Marine. J'y fus bien traité, mais on ne pouvait encore me donner aucune destination, et je n'étais pas moi-même pressé d'en recevoir une. Je m'occupai immédiatement de me faire recevoir chevalier de Saint-Louis, puisque ma nomination était au Moniteur, et je fus averti de me présenter chez le duc d'Angoulème, qui procédait tous les dimanches à ces réceptions.

Je ne manquai point au rendez-vous, le dimanche suivant, et je me trouvai dans la salle d'audience en compagnie de plusieurs de mes camarades de l'armée de terre que j'avais connus en Espagne. Ces messieurs furent accueillis par le Prince, après avoir décliné leurs noms et leurs titres; mais quand mon tour arriva et qu'il vit qu'il s'agissait d'un marin, Son Altesse Royale balbutia quelque chose qui me parut un refus, et il n'en fallut pas davantage pour me donner beaucoup d'humeur. Je n'avais aucune pratique des cours et ne savais point garder la modération qui y est si nécessaire. Je répondis, peut-être un peu plus cavalièrement que je ne l'aurais dû :

«t Je n'ai point gagné cette croix, Monseigneur, mais aussi je ne l'ai pas demandée, et si je me présente ici, c'est fort de l'Ordonnance royale; au surplus, on ne me reverra pas de longtemps, « et je sortis là-dessus, sans rien vouloir entendre de plus.

On comprend que j'étais loin d'être à mon aise et qu'ignorant la cause de l'espèce de réprobation qui venait de m'atteindre si publiquement, j'en étais fort contrarié. Ma vieille cousine, qui était d'un royalisme exagéré, m'avait elle-même préparé un beau ruban ponceau, et elle fut au désespoir de ne pouvoir m'en parer immédiatement. Je ne sais si elle ne s'imagina pas que j'avais commis quelque méfait impardonnable envers les Bourbons. En tout cas, son erreur ne dura pas longtemps. J'allai le lendemain trouver le directeur du personnel à la Marine, et je tombai dans un étonnement profond, en l'entendant traiter ce qui m'était arrivé de bagatelle à laquelle il ne fallait pas faire attention. « Allez trouver l'amiral de Rosily, me dit-il, et vous serez reçu de suite. Mous sommes en discussion avec le grand Amiral, et c'est pour cela qu'il ne veut pas se mêler jusqu'à nouvel ordre de ce qui nous concerne. »

Je me garderais bien de rapporter une circonstance aussi minime, si elle ne faisait voir clairement le peu d'entente qu'il y avait dans l'administration nouvelle, la légèreté avec laquelle on traitait les attributions des Princes et le bon marcbé qu'on faisait de leur renommée de courtoisie. Personne n'était, au fond, plus bienveillant que le duc d'Angoulême et plus désireux de donner de bonnes paroles à tout le monde : eh bien, pour une chicane de bureau qui ne pouvait avoir aucune valeur, on l'exposait à une scène désagréable pour lui et qui eût pu être fatale pour moi, s'il ne se fût montré indulgent.

Je n'avais jamais vu de près aucun membre de la famille royale, j'avais beaucoup entendu parler de la pauvre mine du duc d'Angoulême; je fus forcé de convenir qu'il était réelle-

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ment d'un physique désavantageux. Il se dandinait en parlant et ce qu'il disait ne relevait pas sa chétive figure. On pense bien que je ne le voyais pas d'un bon œil, d'après ce que je viens de raconter, et qu'il n'avait peut-être pas eu moi un juge bien impartial; je dois convenir, néanmoins, qu'ayant eu l'honneur de lui être présenté, quelques années plus tard, je le trouvai fort accessible et plein de bonté.

J'ai peu parlé du sort de la Garde impériale, et même je n'avais connu le parti qu'on avait pris à son égard qu'à peu près. Je savais qu'on avait assez heureusement dénommé les grenadiers et les chasseurs, tant à pied qu'à cheval, en leur donnant le titre de grenadiers et de chasseurs de France; qu'on avait renvoyé les artilleurs au corps de l'artillerie, comme on avait renvoyé les marins à la marine, qu'il en avait été de même du reste. Mais, en me retrouvant à Paris avec une foule de mes anciens camarades, j'appris beaucoup de particularités intéressantes et qui me prouvaient que l'ancien esprit de corps n'était point éteint. Il subsistait, au contraire, dans toute sa force parmi les régiments conservés qu'on avait placés dans le Nord, et où les officiers et les soldats, qui avaient leurs habitudes dans la capitale, entretenaient la mauvaise humeur que leur faisait assez naturellement le rappel de la Maison rouge et des autres corps privilégiés qui avaient pris leur place. Ces sentiments de rancune, à peine dissimulés en présence des autorités nouvelles, éclataient dans mille rencontres et avaient, il faut bien le dire, beaucoup d'écho parmi les Parisiens.

C'est que la Garde avait plus de racines qu'on ne pensait dans la grande ville. Elle y était aimée dans la classe moyenne surtout. Quant à la classe infime, à laquelle ne se mêlaient jamais même les simples soldats, il suffisait, pour apaiser des querelles et même toute sorte de tumulte et de rassemblements, de la présence de quelques vieux patriarches, comme il y en avait tant alors, sous les bonnets à poil, qui, sans se fâcher le

moins du monde, faisaient tout rentrer dans l'ordre, par lenr simple aspect. Jamais on ne montra mieux que les prétendus grognards de ce temps-là combien la modération sied à la force et à la véritable valeur. Quoique les soldats de la vieille Garde ne fussent admis qu'après des campagnes multipliées et une renommée militaire bien acquise, ils ne différaient pas moins beaucoup les uns des autres. Appartenant à toutes les contrées de notre pays, cbacun d'eux apportait, d'ailleurs, de son régiment, un caractère particulier, mais tout cela ne tardait pas à se fondre dans V esprit de la Garde et à se modeler sur les anciens. On n'envoyait ni tapageurs, ni duellistes, ni buveurs incorrigibles, et, s'il s'en glissait (]uelques-uns, par basard, ils prenaient tout à coup des allures réservées et pleines de convenance, ou ils étaient immédiatement renvoyés. On tenait principalement à la conduite dans celte belle troupe, et on n'y eût souffert aucun bomme douteux, sous ce rapport. On voulait que cette élite des braves de toutes nos armes se respectât elle-même, et on y était si bien parvenu que les punitions graves étaient presque inconnues dans sou sein, et que la salle de police suffisait, le plus souvent, au maintien de la discipline.

IjBS avantages dont jouissait la Garde étaient réels, sans doute, l'uniforme était soigné, la paye assez forte et l'ordinaire bon, quoique toujours simple. Les bommes étaient fort beaux et plusieurs avaient des armes d'bonneur, qui furent remplacées, plus tard, par la croix de la Légion. Cette croix était le but le plus constant de l'ambition des soldats et la récompense militaire à laquelle la plupart d'entre eux bornaient leurs modestes désirs. Satisfaits de leur position et flattés de l'Iiouneur qu'on leur faisait, ils songeaient peu à Tavancement et préféraient, en général, leur galon de laine à une épauletle qui les eût fait sortir de la Garde. (]ette conscience de leur valeur personnelle et du rang qu'ils tenaient par rapport aux autres troupes donnait à leurs mâles figures un cacbet tout

particulier de calme, qui frappait les masses et leur imposait sans effort.

Il n'était pas besoin, à celte époque, de s'occuper des rapports des militaires avec les citoyens dans Paris. Tout cela se classait sans la moindre difficulté : le soldat était honnête, mais ne se rendait point familier; les bourgeois, rassurés par sa bonne tenue et son exacte discipline, finirent par l'aimer et par le regarder comme l'appui le plus solide qu'ils pussent trouver en cas de besoin. De là une confiance réciproque entre la Garde et la Cité qui ne se démentit jamais, et un sentiment général de sécurité, qu'on n'avait pas eu depuis longtemps au même degré, sentiment qui se conserva sans le moindre afiaiblissement jusqu'à la chute de l'Empire.

On pense bien (|u'à l'époque de 1813, dont je parle, plusieurs de ces hommes avaient disparu, par l'effet des guerres continuelles, et que la campagne de Russie en avait enlevé bon nombre. Il en était encore resté, néanmoins, assez pour conserver les bonnes traditions, et, comme on lira immédiatement de tous les régiments de France de quoi remplir les cadres, la Garde, ainsi renouvelée, présentait encore un aspect satisfaisant. C'est qu'on n'y admettait, malgré l'urgence, que des sujets véritablement d'élite; et telle était l'ardeur des soldats de la ligne pour ce service que les sous-officiers quittaient leurs galons avec joie, pour erre reçus comme simples grenadiers ou chasseurs. Il résultait des soins donnés à ce recrutement, que l'on avait toujours des corps fort beaux et excellents devant l'ennemi, bien (]ue le grand nombre d'introductions simultanées n'eût pas laissé d'exercer quel(]ue influence sous le rapport de l'unité. Il est difficile de faire comprendre ce que j'entends par ce mot; et il faut avoir connu la vieille Garde dans ses commencements pour en apprécier la portée; mais il est Ircs vrai que plus nous allions et moins nous nous sentions en famille; que la parfaite conformité des goûts et des sentiments, (|ui faisait la force de cetle arme d'élite, n'existait plus

au même degré, et que l'abnégation, autrefois si générale, devenait moindre de jour en jour. A la génération de vieux soldats illettrés, mais pleins de vertus militaires, qui ne désiraient rien hors de la situation honorable qu'on leur avait faite dans la Garde, avait, peu à peu, succédé une autre génération, qui n'avait pas les mêmes idées, quant à l'avancement, et qui entendait se prévaloir de son admission parmi nous pour faire son chemin. L'introduction des vélites (1) fut pour beaucoup dans cette modification, et l'admission successive des meilleurs sujets venus de tous les corps, lorsqu'il fallut les compléter après le désastre de Moscou, accrut la différence qu'il y avait réellement enire l'ancien état et le nouveau. On avait, en outre, au temps de notre prospérité, formé un régiment de fusiliers, et plus tard on créa ce qu'on appelait la jeune Garde, augmentation considérable et qui fil de nous une véritable armée, où, à force de s'étendre, l'institution première avait perdu quelque chose de son énergie. Cependant cette énergie était telle encore que la Garde put faire plusieurs campagnes avec la même supériorité qu'elle avait toujours montrée, et que, dans la campagne de France, elle fut admirable de constance et de vigueur.

On peut juger de l'animation que nous conservions encore, lors de notre déconfiture, par la manière dont nous primes congé les uns des autres à Paris. Il faut savoir que la Marine, ne voulant pas nous recevoir avec le grade supérieur que l'usage nous accordait dans la Garde, plusieurs d'entre nous passèrent dans l'infanterie, sans hésiter, le ministre de la Guerre leur accordant volontiers ce que celui de la Marine leur refusait, et que nous nous réunimes pour dîner ensemble chez le restaurateur Le Gac, qui était alors établi au jardin des Tuileries, avec nos uniformes nouveaux. Ce changement d'habit fut célébré par une chanson fort gaie en apparence, mais dont le

(i) Sol(t;if ayant une certaine instruction, que l'on pous.sait afin de faire «priver ulTicier aussi vite que possible.

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fond montrait assez Tôlal de nos âmes pour exciter l'attention. Je me souviens (ju'après avoir parlé du changement de costumes, on en venait à dire :

De nos liabits (|iriinporte la couleur?

Chacun de nous n'a-t-il pas sur son r(pur

Une couleur qui nous rallie?

Tout pour l'honneur, tout pour la France.

A ce cri nous nous connaîtrons.

Quel que soit le lieu, la distance.

Partout nous nous retrouverons.

Sur la terre ainsi que sur Tonde,

C'est en vain qu'on nous dispersera;

Quand pour la France on nous rappellera.

Nous répondrons du bout du inonde.

Ne pensons donc plus qu'à nos belles,

Rions, chantons et buvons frais;

Le soin d'arranger nos querelles

Regarde messieurs du Congrès;

Mais si des nations trompées

L'espoir flatteur ne s'accomplissait pas.

Il reste encore de la force à nos bras

Et du tranchant à nos épées.

On voit que, pour des vaincus, nous avions encore le cœur assez haut; on pense bien aussi qu'on ne manqua pas de recueillir nos accents, mais nous apprîmes, plus tard, que le Roi ne les avait pas trouvés aussi malsounants que sa police, parce que, en effet, ils ne renfermaient rien contre son gouvernement et qu'ils n'étaient que nationaux.

Il n'est pas surprenant que de tels sentiments, bien ou mal exprimés, fissent fortune dans les masses à Paris, et que l'espèce de commisération respectueuse qui s'attache aux grandes infortunes, courageusement supportées, n'environnât les restes de la vieille Garde partout oii ils se présentaient. On peut dire qu'ils étaient à la mode dans un certain monde et que le vrai peuple semblait vouloir les dédommager, par son accueil sympathique, du peu de faveur qu'ils trouvaient à la Cour.

Je n'ai jamais pensé que le Roi fùl libre d'agir comme il l'aurait voulu, envers ces glorieux débris. Il avait à subir, non seulement le contrôle des ambassadeurs étrangers, mais encore le mauvais vouloir des prétendus amis de la royauté qui ne voyaient pas les cboses comme lui. Sans cette double influence, il est probable que Louis XVIfl eût fait tout simplement tout ce qu'il y avait de raisonnable à faire dans la circonstance, et qu'il eût dit à la Garde : ^^ Vous êtes ma Garde, n comme il avait dit aux marécbaux : ;i Vous êtes tues Maréchaux. - On comprend, de suite, ce qui serait résulté de cette déclaration, tant pour les dispositions de la Garde envers le souverain que pour celles de la ville de Paris et de la nation, en général.

On peut affirmer, je crois, sans présomption aucune, que le fatal retour de l'île d'Elbe n'eût pas eu lieu et que la dynastie se fût assise du premier coup sur une base solide. Elle ne trouvait pas la France aussi matériellement affaiblie qu'on eût pu le supposer, d'après ce qui venait de se passer, et les traités qui étaient en train de se conclure, tout désastreux (ju ils puissent paraître au premier abord, ne nous laissaient point sans moyens de nous rétablir. Us détruisaient notre prépondérance, il est vrai, nous ramenaient, à peu près, à nos vieilles limites et nous imposaient des sacrifices pécuniaires considérables; mais comme ils ne touchaient point aux conditions vitales de notre existence politique, tout pouvait se réparer avec le temps. II ne restait donc aux Bourbons qu'à bien gouverner; mais la (|uestion est de savoir si c'est le talent qui leur manqua pour cela, ou simplement l'indépendance nécessaire. Le caractère connu du Roi ne permettait pas d'admettre la première hypothèse; on est bien forcé de s'en tenir à la seconde.

Les événements marchaient au milieu de ce désordre des esprits, et, pendant que des fêtes somptueuses célébraient partout, à l'étranger, ce qu'on appelait alors la délivrance du continent, une opposition formidable se laissait deviner, en France^ contre le gouvernement royal. En vain, celui-ci s'efforçait de

rassurer le pays contre l'influence des passions contre-révolutionnaires; en vain il sanctionnait les acquisitions des biens des émigrés et de ceux du clergé, adoptait la noblesse nouvelle et promettait l'admission à tous les emplois, etc.. Ses propres agents discréditaient, à l'avance, ses plus sages mesures par leur attitude et par leurs discours imprudents; et il devenait chaque jour plus difficile de s'entendre. Cependant l'ennemi était aux portes, pour ainsi dire, et il était clair que, si on n'y mettait la main, le calme, dont on commençait à jouir, ne serait pas de durée. En voyant rassemblés tant d'éléments combustibles auxquels il ne fallait qu'un instant pour s'enflammer, les amis de la paix étaient loin d'être tranquilles sur sa continuation. Peu de gens pensaient à la façon dont elle serait rompue, sans doute, mais enfin il y avait, comme on l'a dit maintes fois, quelque chose dans l'air qui faisait craindre une explosion, dès que la pression exercée par les troupes étrangères se ferait moins sentir.

L'armée, unanime dans ses regrets du passé, ne cachait nullement ses douleurs, et le nombre immense des intéressés à ce qu'on appelait les conquêtes de la Révolution sympathisaient avec elle. Joignez à cela les milliers d'employés, de toutes sortes, dépossédés, et enfin les brouillons et les intrigants qui ne vivent que de troubles et d'agitations politiques, et vous aurez le fond de la plus vaste conspiration qui fut jamais. Seulement, comme on ne sait conspirer en France qu'à ciel ouvert, et qu'il ne se trouvait à la portée des mécontents aucune personnalité assez grande pour qu'ils puissent en faire immédiatement leur drapeau, tout se bornait à des paroles; et le Gouvernement, ou aveugle, ou mal informé, laissait courir.

Elle existait pourtant cette personnalité terrible; mais rien ne la révélait encore, et cependant la foule ne s'y trompait pas et l'invoquait journell(Mnent, sans se préoccuper de l'etfet de ces indiscrétions. Comme l'ordre apparent n'était pas troublé, néanmoins, (jue les décisions du pouvoir n'éprouvaient au-

cune opposition et que les divers services fonctionnaient, cliacun dans sa spécialité, sans autres entraves (|ue celles qui résultaient du bouleversement général occasionné par l'invasion, les zélés serviteurs qui entouraient le Roi s'inquiétaient peu de l'opinion publique, ou même la dédaignaient, en vertu de leur royalisme pur. En tout cas, ils se gardaient d'éclairer Louis XI m sur ce cbapitre, de peur que ce Prince sagace ne prît des mesures (|ui eussent contrarié le parti. Enfin, soit insouciance coupable ou ignorance, (|ui ne l'était guère moins, la vérité est que la Cour ne se doutait pas de l'état des cboses, et tandis que, jusqu'aux abords du Cbàteau, l'espérance de voir les Bourbons expulsés de nouveau se manifestait hautement, on n'avait pas l'air d'y prendre garde au Château lui-même.

Il faut, lorsqu'on veut se faire une idée juste de ce qui se passait alors, ne pas oublier les minimes circonstances qui toutes concouraient à caractériser l'époque. Elle est assez curieuse, certes, pour qu'on ne néglige pas de la faire connaître à ceux qui viendront après nous. Je ne sais si on peut lui trouver des analogies dans l'histoire, mais, quant à moi, je crois qu'elle ne ressemble à aucune autre. Je voudrais, pour cette raison, qu'on la peignît fidèlement. Je ne crois pas que nous manquions d'annalistes qui se chargeront d'en rapporter les traits principaux, et ce n'est pas là mon souci; mais eu traduiront-ils bien la physionomie? Il est permis d'en douter, surtout s'ils n'écrivent qu'à distance, et s'ils n'ont pas vu de leurs propres yeux. Combien je regrette de n'avoir pas le talent nécessaire pour la raconter moi-même, comme je la vois encore après plus de trente ans! La France haletante sous la terrible étreinte de l'étranger, respirant à peine et cependant oubliant l'envahissement de son territoire encore occupé, pour se livrer à des discussions politiques, comme si elle eût été maîtresse chez elle et libre de ses mouvements; l'armée en lambeaux n'existant plus de fait, pour ainsi dire, mais vivante par l'esprit qui animait chacun de ses membres, désireuse à tout

prix d'uue revanche, sans considérer si cette revanche était possible ou non; les populations rurales enflammées par les récits des vieux soldats rentrés dans leur sein, ne songeant plus à leurs sacrifices passés à la vue des croix de la Légion qui décoraient les plus vaillants de leurs enfants. Enfin, partout, un sentiment vague, mais réel, que tout ce que l'on voyait n'était que provisoire, et que tant d'abaissement ne pouvait durer. Explique qui pourra ce! état de l'opinion; mais il était tel que je le signale, et aucun de mes contemporains ne m'accusera d'exagération, pour peu qu'il ait regardé autour de lui.

On rapporte que Philippe disait des Athéniens : « Il semble que je les ai vaincus au jeu des osselets.)) Eh bien, c'était là notre histoire par rapport à l'Europe en 1813, et la suite prouva combien ce mot nous était applicable. Que penser d'une nation qui, en dépit de l'évidence, ne peut se croire vaincue et, pendant qu'on lui tient encore le pied sur la gorge, proteste hautement, aux yeux du monde, contre la victoire de ses ennemis? qui regarde sa chute comme un accident passager, et qui en appelle de nouveau à la fortune de la guerre, non seulement dans le secret de sa pensée, mais au grand soleil et aussi publiquement qu'on peut le faire, lorsqu'on n'a pas d'organes légaux? Il est clair que cette nation est folle, ou qu'elle renferme en elle-même des éléments puissants de vitalité, qui se combinent d'eux-mêmes et la poussent vers l'accomplissement de ses destins, sans qu'elle puisse s'en défendre; qu'elle obéit à sa nature à peu près comme un pommier porte des pommes, en commettant des imprudences, et puisqu'en définitive elle ne s'en trouve pas plus mal, son excessive mobilité doit lui être pardonuée. Il faut aussi faire entrer en ligue de compte son caractère essentiellement soldat, qui domine son jugement et lui fait faire faute sur faute dans quelques cas, mais qui la sauve dans mille autres. Ce caractère fait qu'on peut la désorganiser momentanément par l'intrigue, en excitant chez elle des révolutions, ruiner son commerce et piller son trésor, sans

pour cela la réduire, et qu'au preuiier retour de la fortune, elle se montre encore grande et forte, comme deiant. Il ne faut, pour produire ce prestige, qu'une voix qui sache se faire entendre des Alpes au Rhin et des Pyrénées à la mer, qui les rallie, au nom du salut commun, mais surtout au nom de la gloire. Voilà l'éternel talisman au moyen duquel on la ranimera toujours, quelque has qu'elle soit descendue, et on n'aura plus qu'à lui dire, comme au cheval de l'Ecriture : la! pour qu'elle fasse encore des miracles. Je demande grâce pour cette exubérance de sentiments; mais, puisque je les ai au cœur, il faut bien qu'ils se manifestent.

Reprenons notre récit. \ous étions déjà, comme nous l'avons fait voir, dans un moment de retour sur nous-mêmes, qui annonçait un changement à peu près inévitable. Ce changement s'opérerait-il par une allure plus décidée dans le Gouvernement, par une direction plus habile donnée à l'esprit public et par l'apaisement des passions politiques? C'est ce qu'il n'était guère permis d'espérer; car le Roi, qui ne pouvait vouloir que le bien, et dont le rôle était de marcher dans le sens national, n'était pas libre d'en agir comme son intérêt bien entendu le lui eût conseillé. Dépendant de l'étranger d'abord, et ensuite de la coterie qui dominait dans son palais, il ne pouvait que répéter Vincedo per igneni sans être plus avancé.

Les amis sincères, et dont le dévouement ne pouvait être suspecté, ne voyaient pas le danger qui s'approchait et le niaient avec une sorte de colère. Si quelqu'un observait que Bonaparte n'était pas mort, et qu'après tout il n'était pas loin, ce dernier était regardé comme un alarmiste malveillant, ou comme un homme à mettre aux petites maisons. La surveillance établie autour de l'île d'Elbe était conBée à des sujets fidèles, sans aucun doute, mais elle était pauvrement organisée et n'empêchait ni les communications journalières, ni les voyages du brick laissé à l'Empereur. Ce bâtiment se rendait partout sur la côte d'Italie et allait et venait sans encombre, cons-

tamment, sans que la croisière s'en inquiétât. Il commençait à être de mode, parmi les grands personnages d'Angleterre, d'aller à Porto-Ferrajo, comme à une sorte de pèlerinage, et il n'était bruit que des merveilles que le génie créateur de Napoléon faisait éclore autour de lui. Les laitues de Salone, auxquelles on avait d'abord condamné son activité, n'étaient plus de saison déjà, et l'on pressentait que, tôt ou tard, il reparaîtrait sur la scène politique. On ne savait quand, ni comment, certes, et hormis, peut-être, quelques confidents très intimes, personne ne soupçonnait ses desseins. Pourtant, les violettes portées avec affectation, Viterumventurus e^/ qu'on entendait les militaires s'adresser fréquemment les uns aux autres et, plus que tout cela, ce sixième sens populaire qu'on ne peut définir et qui semble deviner les grandes catastrophes, tout annonçait un mouvement avant peu.

Je ne pouvais m'y méprendre, quanta moi, et, bien que je ne fusse initié à aucun projet et que je n'appartinsse à aucune coterie, j'étais sur, comme de mon existence, que quelque chose de grave allait se passer. Je parlais, au reste, publiquement comme tout le monde, du retour en question et ne laissais point ignorer mes pressentiments à quelques dames de haut parage dont je fréquentais les salons. Il est vrai qu'elles se moquaient de moi et ne croyaient pas une syllabe de ce que je leur disais; mais les choses n'en avançaient pas moins, et il devenait chaque jour plus évident que nous touchions à des événements majeurs.

Je citais, entre autres, une scène caractéristique qui venait d'avoir lieu à une des barrières de Paris. Trois soldats étaient entrés dans un cabaret; ils étaient un peu avinés et avaient demandé une bouteille du meilleur. On les servit sur-le-champ et on leur apporta trois verres; mais ils s'écrièrent aussitôt : tt Madame, un autre verre. — Excusez, messieurs, dit la cabaretière, comme vous n'êtes que trois... — C'est égal, portez toujours! le quatrième va venir : « A ^a santé, camarades n,

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