M E M 0 I R K S DU V 1 C E -A M I II A I, B A R 0 X G R 1 V K I
J'arrivai bientôt, et, en voyant de loin la mâture de la corvette, je saluai mentalement ma nouvelle destinée, non sans quelques l'éflexions sérieuses par rapport à la situation dans laquelle je me trouvais. J'étais encore au-dessous de quarante ans (J816 ou 1817), mais, depuis plusieurs années, j'avais nécessairement perdu l'habitude de la mer et surtout l'habitude du service des grands vaisseaux. D'ailleurs ce service s'était beaucoup amélioré depuis que j'avais quitté \/tn/jetueitx, et il n'était pas le même que dans ma jeunesse. Il avait gagné en précision, et c'était pour moi un nouvel apprentissage à faire. Knfin, comme j'avais toujours été un sans-soin de première qualité sous le rapport des espèces métalliques, je me trouvais vis-à-vis d'un portemanteau pour tout potage et de quelques centaines d'écus. Je pouvais me vanter d'être le plus dénué des ofGciers de mon grade. J'allais, malgré tous ces inconvénients, comme si de rien n'était et le cœur léger, comptant sur la fortune.
C'est dans cette bonne disposition que j'entrai à Dunkerque. Mon premier soin fut de me rendre auprès du commissaire général de la Alarine, chargé du service, le(|uel me retint, surle-champ, avec politesse et me déclara (jue je n'aurais pas d'autre maison que la sienne. Ce brave administrateur, tout frais rentré d'Angleterre, où il vivait depuis l'émigration forcée de Toulon, faisait les honneurs de sa place en conscience et se croyait obligé d'héberger tout ce qui passait à Dunkerque, sans compter avec lui-même. Je m'aperçus bientôt du laisser-aller de la case et me gardai de profiter de son hospitalité, ne voulant pas augmenter les charges de sa famille.
L'état-major était à demi formé quand j'arrivai, et l'équipage également. Je n'eus rien de plus pressé que de faire connaissance avec l'un et l'autre, en attendant (|ue mon second arrivât. J'avais pris ce dernier à Lorient et l'avais choisi parmi plusieurs officiers, à la recommandation de mon ami, le capitaine de vaisseau Gérodias, dont il était le cousin. Ainsi pourvu,
LA SECONDE RESTALRATlOtV 403
je poursuivis mon armement et me mis bientôt en mesure de partir pour les mers du Levant, où je me rangeai sous les ordres de l'amiral Halgan.
Au départ de cet Amiral, je commandai la station et je visitai l'Egypte, Jérusalem, la côte de Syrie et les ports de l'Asie Mineure.
Ici s'arrêtent malheureusement les notes de l'Amiral. Rien na pu être découvert dans les papiers de famille.
Comment croire cependant que cet Amiral, qui aimait tant à écrire ses impressions et voyait si nettement toute chose, n'ait pas continué à exposer et à discuter les no mhr eux événements très intéressants auxquels il a assisté, dans ses hautes fonctions, pendant la longue période qui s'est écoulée entre sa campagne du Levant et Vannée de sa mort en 1869.
Au retour de cette campagne dans les mers du Levant, il revint à Brest et prit bientôt après le commandement de la frégate de 44, l'Astrée, avec laquelle il se rendit aux Antilies sous le pavillon de l'amiral Bergeret.
Quelques mois après, il recevait l'ordre de se rendre sur les côtes du Brésil et y remplaçait l'amiral Roussin dans le commandement de cette station. La frégate l'Astrée ayant accompli son temps d'absence, le commandant Grivel, dont l attitude
au Brésil avait été appréciée par le gouvernement de la Restauration, reçut l'avis de porter son guidon sur le vaisseau de 74, le Jean-Bart, qui lui fut envoyé de Forante pour continuer sa station dans ces parages.
Elevé en 1 82 4 au grade de contre-amiral, il partit avec le Jean-Bart et la Magicienne pour rejoindre à la Martinique l'escadre de l'amiral Jurieu.
Le contre -amiral Grivel accompagna dès lors l'amiral Jurien dans sa mission à Saint-Domingue et sur les cotes des Etats-Unis, cette croisière se termina ptar une série d'évolutions fort intéressantes, oii la tactique navale fut passée en revue à la mer.
En 1827, appelé de nouveau à commander notre station sur les côtes de V .Amérique du Sud, il arbora son pavillon sur la frégate de 60, la Caroline, depuis /«Dryade. Pendant la durée de son commandement, des événements graves survinrent au Brésil et amenèrent l'abdication de iempei'eur Don Pedro \" en faveur de son fis.
V ex-empereur du Brésil reconnut plus tard, dans la lettre autographe ci-dessous, adressée à l'amiral Grivel, rétendue de ses services et V habileté de sa conduite.
Mon cher général,
Je sais arrivé à Cherbourg, après une heureuse traversée, et je m'empresse de vous Tannoucer dans la persuasion où je suis, par l'amitié que vous m'avez toujours montrée, que vous serez aussi satisfait des bonnes nouvelles qui vous parviendront de ma part, que vous avez été attristé des circonstances pénibles pour moi, et peut-être pour le Brésil, dont vous avez été le témoin.
Quand vous avez pris le dernier congé de l'ex-Impéralrice et de moi, vos yeux étaient mouillés de larmes.
L'ex-Impératrice et moi savons tout le prix des pleurs d'un vieux guerrier, et les miens sont prêts à couler à ce souvenir.
Je VOUS estime, je vous honore et je vous aime, mon cher général ; pour une àme comme la vôtre, la récompense la plus flatteuse du service rendu est l'expression de la reconnaissance de celui (|ui Ta reçu. Elle vous est due tout entière. Soyez heureux et écrivez-moi que vous Tètes; ce seront pour moi deux vifs plaisirs à la fois. L'Europe, particulièrement pour un marin, est à deux pas de l'Amérique; quand vous les aurez franchis, je m'attends à vous voir presqu'au moment de l'arrivée et je me flatte de pouvoir hientôt ainsi vous témoigner encore de vive voix combien je suis
Voire affectueux ami,
D. Pierre d'Alcantara de Bragakce et BouRBOiV.
Bord Je la frégate la Volage, dans le port de Cherbourg, 9 juin 1836.
Pendant cette station à Rio-Janeiro, survint la révolution de 1830. A cette occasion, l'amiral Grivel donna un bel rxemple de respect national et militaire jiour les couleurs séculaires de la France. Il ne voulut pas qu'en face des marines étrangères et d'une grande capitale, ce pavillon blanc, jadis si respecté sur les mers et si glorieusement porté par les flot tes de Louis XIV et de Louis XVI, et sous lequel la marine venait de servir de nouveau avec honneur pendant quinze ans, fût traité avec moins d'égards et de cérémonie que le drapeau tricolore.
Au coucher du soleil, les antiques couleurs de la France, amenées en grande pompe devant l'équipage assemblé, furent saluées de vingt et un coups de canon. Le lendemain matin, la Dryade arborait le drapeau tricolore, avec la même solennité.
L'. amiral revint en France en 1 83 1 et l'année suivante il était envoyé comme jjréfet maritime à Rochefort. Son caractère y fut si vite apprécié que, peu de mois après, il était spontané-
ment élu député par le département de la Charente-Inférieure; toutefois cette élection ne put être validée par la Chambre, les con litions locales d'éligibilité ne se trouvant pas remplies depuis un temps suffisant.
Elevé au grade de vice-amiral en 1834, il fut appelé en même temps à diriger le port de Brest, oii devait se terminer sa carrière active.
Pendant les douze années qu'il passa à la tête de ce grand arsenal [période d'administration bien rare et peut-être sans précédents dans les souvenirs de la marine), le vice-amiral Grivelj devenu Breton d'adoption par son mariage, sut s'identifier assez bien avec les habitants et les intérêts de ce port, pour ne plus désirer d'autre commandement.
Son esprit organisateur et réfléchi l'appelait naturellement à y être le promoteur de plusieurs mesures utiles : la plus saillante et la plus durable fut l'organisation, sur la corvette l'Abondance, de l'école des Mousses, destinée à recruter la maistrance, ainsi que les gabiers, canonniers et timoniers qui forment le cadre indispensable des équipages de la flotte. Par les soins persévérants qu'il lui fut donné de consacrer à cette institution, les rudes enfants de nos côtes de Bretagne, élevés militairement et religieusement, rompus chaque jour, à bord des bricks-écoles, aux difficiles épreuves du métier de marin, devinrent, depuis lors, la jjépinière la plus estimée des sousofficiers et des matelots d'élite de la flotte.
L'école des mousses compte plus d'un millier d'enfants de treize à seize ans; il mériterait d'être aujourd'hui doublé, dans l'intérêt de nos cadres et des besoins futurs du recrutement de la flot te.
Sur la fin de ses jours, le vice-amiral Grivel songea plus d'une fois à publier son testament naval. Profitant d'une eapérience de plus de trois quarts de siècle (1 796-1 8G9) , il eût voulu insister sur les conditions essentielles et les j)rincipes constitutifs de la puissance maritime. A ses yeu.r, la marine
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de tout parjs drvait être conçue et basée sur la géographie , la statistique et l'histoire, comme sur ses jorces productives et sa puissance de renouvellement. Quant à cette ignorance des choses de la flotte , résultat de notre éducation trop continentale, il eût voulu In conjurer par une administration et de hautes directionSj inihues des meilleures traditions de toutes les mannes.
Pour y parvenir j il croijait que les liens de la centralisation devaient être plutôt relâchés que resserres, et quun bon nombre des questions relatives à la flotte ne pouvaient être logiquement tranchées que sur place, c est-à-dire résolues dans les ports plutôt qu'à Paris.
Il estimait que les préjéts, commandants en chef de nos arrondissements maritimes pouvaient être efficacement secondés par des contre-amiraux, directeurs au port, centralisant en sous-ordre le service de ces vastes établissements .
Les autres tendances de l'Amiral eussent pu se traduire comme il suit :
Limiter la flotte de transport de VÉtat et confier de préférence le service des transports de troupes aux grandes compagnies de paquebots largement subventionnées ; construire des navires de combat, vraiment dignes de porter la flamme nationale et capables défaire honneur au pays sous toutes les latitudes ; rétablir publiquement à la tête de nos Comités et autres sphères dirigeantes, comme dans les armements des ports, la prédominance effective du corps militant, seul responsable du succès devant le pays et devant l'ennemi; en un mot, rendre la marine aux marins.
Maintenir ferme le principe de notre Inscription maritime, tout en l'améliorant avec persévérance dans ses détails, au nom du vieux précepte : Salus popiili, suprema lex.
Développer parallèlement sur une large échelle nos écoles de mousses, cornme la pépinière spéciale de nos sous-officiers et de nos marins d'élite.
Entretenir des cadres d'équipages permanents sur tous les navires de combat susceptibles d'armer à bref délai.
A cette mesure qu'il pourait suffire de généraliser dans le double intérêt des traditions et de la conservation du matériel, le vice-amiral Grivel associait, comme complément, le principe du transbordement des équipages, entre les bâtiments du même type, désarmant et armant.
Entretenir sur notre littoral une fiottille à la fois gardeprche et garde-cote, destinée à for mer des jjilotes et des officiers familiarisés avec cette navigation difficile. Faire commander et avancer jeunes, les officiers chez qui on aurait découvert l'étoffe du commandement.
Soigner le recrutement de notre Ecole navale, en insistant sur les études littéraires et sur l'anglais, qui, de concert avec l'intelligence pratique du métier, caractérisaient plus particulièrement à ses yeux la bonne éducation de l'officier de marine. Accorder aux officiers de vaisseau, inutiles dans les ports, la liberté de résidence et, par suite, un j)eu de cette vie de famille, si chère aux marins de tous pays ; favoriser l'institution des Cercles maritimes, si propres à maintenir r esprit de tradition et le niveau normal des officiers.
Il ambitionnait encore que notre Département suivit sans cesse les progrès et les tendances des puissances maritimes. A son avis, l'Angleterre et les Etats-Unis devaient être régulièrement parcourus par une série d'officiers et d'ingénieurs en mission.
Le Préfet maritime de Brest reçut, à l'occasion de son entrée au cadre de réserve, une nouvelle marque d'estime du roi Louis-Philippe. Il fut élevé à la Pairie, le (i avril 1845, et créé baron par une ordonnance du 3 septembre 1846 « en récompense de ses longs et honorables services ii .
Demeuré à l'écart pendant la révolution de 1848, il fut choisi, en 1852, j9o?/r représenter la marine dans la commission des vieux services militaires, siégeant à la Légion d'honneur.
Enfin, le dernier représentant des marins de la Garde fut élevé., sous le second empire, aux dignités de Grand-croix et de Sénateur.
Apipelé fur le malheur des temps et par sa longue existence à voir se succéder dans notre pags plusieurs Gouvernements, le vice-amiral Grivel avait pour maxime que, sans abdiquer aucune de leurs convictions personnelles, militaires et marins doivent continuer à servir loyalement le drapeau de la France, sous les diverses/ormes politiques qu'il lui plaisait d'adojjter .
Lancé à la mer depuis 1796, il était de ceux qui n avaient dû leur carrière qu'à un demi-siècle de sei-vices, sur terre et sur mer, et aussi, comme il le disait volontiers lui-même, i^au remarquable bonheur de ne s'être jamais trouvé sur le chemin d'une balle ou d'un boulet ■• . A peine fut -il blessé une fois, durant vingt ans de guerre, sur l'un ou l'autre élément.
Caractère libéral et indépendant, d'un patriotisme courageux et éclairé, d'un dévouement profond aux intérêts du pays et de la marine, tels étaient avec un esprit gaulois et une gaieté proverbiale, associés à une grande bonté et au désir constant de rendre service, les traits dominants de cette vigoureuse nature. Il répétait souvent : « Aimer et vouloir le bien pour le bien, sans exception de perso/me vi .
En économie commerciale, il inclinait au libre échange avec des tempéraments ; en politique, à l'alliance russe, pour le cas où l'alliance anglaise fût devenue trop onéreuse.
Il aimait à dire que ses croyances religieuses avaient parcouru le tour entier de la boussole, pour le ramener graduellement à la foi de ses pères, point de départ de son enfance!
Il laissa un fils, Richild, qui hérita de ses hautes qualités d'homme et de marin. Il mourut, jeune encore, pendant qu'il commandait, comme contre-amiral, la division navale de l'Atlantique Sud. Sa grande intelligence, ses connaissances très étendues le destinaient à arriver rapidement à la tête de la
marine. Unejille, Fréderica, qui se maria à un officier de marine, Le Saulnier de la Cour, qui devint capitaine de vaisseau.
Elle fut la file la plus affectueusement dévouée et la collaboratrice la plus inteliiijente de son père.
Le contre-amiral baron Ricliild Grivel eut trois enfants, dont l'ainée est la vicomtesse de Trolong du Humain, puis le baron Jean Grivel, actuellement chef de la famille. Il habite le château de Crénan, dans le département des Càtes-du-Xord. Combien il est regrettable qu'il n'ait pas apporté à la marine sa nature franche, décidée, son caractère intrépide et tenace, qui devaient cependant l'attirer dans la voie si glorieusement tracée par les siens.
On put un instant espérer que le dernier enfant, nommé Richild comme son père, allait reprendre la tradition. Hélas ! Le malheureux jeune homme succomba dans un accès de fièvre typhoïde, peu de temps après son entrée à l'Ecole navale.