‹ Mémoires: Révolution - Empire;Chapitre 52 sur 75 · LA SECO.NDE RESTAURATION · texte numérisé non relu

LA SECO.NDE RESTAURATION

Ces paroles, mises dans la bouche d'uu officier à demi-solde, produisirent une grande sensation et furent répétées par toute l'assistance, sans distinction d'opinion ou de parti. On ne vit que la bonne intention et le danger qu'il y avait à laisser l'armée sous l'impression d'une injure qui pouvait la conduire à douter d'elle-même et, par conséquent, à la démoraliser.

Au fait, de quoi s'agissait-il?

On a jugé, dans le temps, avec plus de sévérité que de justice la conduite des soldats français, lors du retour subit de Napoléon de l'île d'Klbe; et les moralistes spéculatifs, qui ne connaissent qu'imparfaitement l'esprit militaire, ou ne tiennent aucun compte de son influence, ont unanimement condamné cette conduite, sans prendre garde que, pure de toute convoitise, elle était, par cette raison même, excusable, et qu'elle provenait, au fond, d'un sentiment généreux. En effet, lorsqu'un peuple est depuis longtemps livré aux commotions politiques, que les partis ont triomphé chez lui tour à tour, et lui ont imposé tour à tour des serments, que veut-on que ce peuple devienne, et comment espérer qu'il conservera quelque respect pour un acte que ceux-mèmes qui l'exigent sont les premiers à regarder comme de pure forme? Le serment, si puissant chez les Romains, et qui était le fondement de leurs institutions, n'était puissant que parce qu'il était un acte religieux. Aussi, du moment que les Romains commencèrent à mépriser les dieux immortels, c'en fut fait chez eux de la discipline militaire; car ils n'avaient pas le frein de l'honneur, qui, quoique moins sûr que celui de la religion, sert à maintenir en faisceau les armées modernes et les empêche de dégénérer en associations de bandits, après les grandes guerres. Que si les révolutions successives éprouvées pendant de longs mois abâtardissent forcément une nation, comment vouloir que le soldat, tiré du sein de cette nation, ne se ressente point de son origine et prenne quelque souci d'un serment qu'on ne lui a pas appris à respecter? De quoi parlait-on aux soldats français depuis 1790? On leur par-

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lait de patrie et de liberté. C'est pour ces deux divinités qu'on leur demandait des sacrifices, et on sait s'ils les épargnèrent. On ne leur parlait pas d'honneur, car on n'avait nul besoin de leur rappeler un sentiment empreint dans leurs âmes. Seulement ils faisaient, dans leur simplicité, consister cet honneur à se bien battre et à rester toujours du côté de leur pays, quel que fût son gouvernement. C'est par suite de cet esprit patriotique, si fortement empreint chez eux, qu'ils ne pouvaient s'attacher, du soir au matin, à un roi venu avec l'ennemi, malgré son origine française, et qu'ils ne cessèrent de protester, au fond de leur cœur, contre une époque néfaste, dont il était, à leurs yeux, le représentant. Ils se soumirent à la nécessité, sans doute, et ils se seraient avec le temps accoutumés au pouvoir nouveau; mais était-il possible qu'ils résistassent à la survenance miraculeuse de leur ancien général, de celui dont on avait fait leur idole, lorsque ce général leur rapportait ce drapeau sous lequel ils avaient combattu pendant vingt ans et qu'ils avaient triomphalement promené dans presque toutes les capitales de l'Europe? C'eût été trop exiger de la nature humaine.

Qu'on déclame, si l'on veut, contre leurs principaux chefs, contre ceux qui, plus près du maître, brillaient de sa splendeur et s'enrichissaient de ses bienfaits — qu'on les blâme de l'avoir deux fois quitté, pour courir après un maître nouveau, et de n'avoir pas été plus fidèles à ce dernier, à la bonne heure! Il y a là beaucoup à dire; mais entre ces félonies réelles ou prétendues et la justice que l'Histoire sera tentée d'en faire, il y aura toujours, de quelque façon qu'on raisonne, cette grande figure de la France qu'il fallait défendre d'abord contre l'étranger, sauf à voir ensuite qui dominerait chez elle; et, cette nécessité admise, l'historien hésitera avant de flétrir aucun de ceux qui combattirent l'étranger en tout temps, quelque serment qu'ils pussent avoir prêté.

Qu'on me pardonne de résumer cette discussion par une anecdote qui m'est personnelle! Nous étions un soir dans le

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salon de rinteiidant de la Marine à Lorient, M. Redon de Beaupréau ; nous nous trouvions (|uatre en tout, en face du feu : les maîtres de la maison, le commissaire général de la police et votre servileur. On agitait précisément cette question de fidélité, et, après avoir écouté chacun, je dis : " Quelque chose qui arrive, j'ai juré fidélité au Roi et je tiendrai mon serment, tant qu'il y aura un pouce de terre de France sous ses souliers, mais si le Roi sortait demain pour rentrer avec l'étranger, demain je prendrais les armes contre le Roi. ^^ Cette déclaration, à hrùlepourpoint, ellraya heaucoup la maîtresse de la maison; mais heureusement le commissaire susdit était un homme d'esprit et de cœur, en dépit de sa rohe, et il prit son parti galamment. Il vint à moi et me dit : t Je vous remercie. Commandant, de la preuve d'estime (|ue vous me donnez. — J'ai compté sur votre loyauté, lui répondis-je, et puis, je u'ouhlie pas que nous ne sommes ici que quatre personnes. ii L'incident finit là; mais il donne une juste idée de ce ([ue pensaient à cette époque les militaires qui avaient conservé (juelque respect pour eux-mêmes, et montre comment ils envisageaient leurs devoirs.

Un heau matin, j'eus le commandement de VEspérance, qu'il fallait aller prendre immédiatement à Dunkerque.

Je quittai Lorient avec peine et cependant fort satisfait de me voir en ligne, au moment où je n'avais pas lieu de m'y attendre, d'après mes antécédents. Je ne pensais, certes, pas à commander, et jamais je ne me fusse mis en avant pour cela, si je n'y avais pas été engagé par un vieux capitaine de vaisseau rentrant, qui revint à la charge plusieurs fois et qui me fit comprendre que, dans ma position d'ancien officier de la Garde impériale, je devais faire acte de bonne volonté. Je me rendis à son instance, et à peine eus-je demandé que je fus pourvu. On me destina VEspérance, corvette de vingt canons qui armait, eu ce moment, à Dunkerque et qui était, quoique l'ignorant encore, destinée pour la station du Levant, ce qui m'allait on ne peut mieux.

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