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MÉMOIRES^ PRopf^
SECRETS, if °'" THE%
I*' Juillet, — On écrit de Londres que quelques-uns des principaux officiers de la ville de Strafford-sur-Avoa dans le Warwick-Shire, patrie du fameux Shakspeare, se sont rendus chez Garrick au commencement de juin , et lui ont remis de la part de la bourgeoisie une boîte singulière par la matière et par le travail , accompagnée de cette lettre :
Monsieur y
« La ville de StrafTord^sur-Âvon y à la gloire d'avoir vu naître dans son sein Fimmortel Shakspeare^ aurait voulu j^oindre celle de compter au nombre de ses citoyens Vacteur qui honore si parfaitement la mémoire de ce grand homme par la supériorité avec laquelle il rend ses chefs-d'œuvre. Les maire , échevins et bourgeois de cette communauté s'empressent de joindre un faible témoi- • gnage de leurs sentimens aux applaudissemens que le public accorde depuis long-temps à vos rares talens ; ils vous prient de recevoir des lettres d'association à leur communauté y qu'ils vous envoient dans une boîte faite d'un mûrier que Shakspeare a planté de sa propre main. Us se flattent que vous leur ferez l'honneur de les accepter. Signé W. Hant, secrétaire de la ville, par l'ordre des maire , échevins et bourgeois. ^
AStrafford-sur-Âvon , le 3 mai 17^* »
Suivant cette lettre , la même ville a établi une fête ToM. III. I
a MÉMOIRES SECRETS.
en l'honneur de Shakspeare. EHe sera célëbrëe dans le mois de septembre prochain , et aura lieu tous les sept ans. M. Garrick eu a accepté l'intendance , à la prière particulière de la communauté. Cette année , lors de Touverture de la fête, on dédiera à la mémoire de Shakspeare un édifice élégant auquel on donnera le nom de Shakspeare-Hall. Il se bâtit actuellement, et sera bientôt achevé; c'est une souscription qui en a fourni les irais.
a. — On parle d'un Mémoire (i) de M. le comte de Ijauraguais, concernant la Compagnie des Indes, qu'il faisait imprimer et qui a été arrêté par la police. On soupçonne que M. de Lauraguais, dans la chaleur de la composition, se sera permis bien des choses contre M. Necker et contre plusieurs membres de l'administration ; qu'il aura relevé des faits et des détails qu'on voudrait ensevelir dans l'oubli , et que , sur les plaintes des gens qui craignaient le grand jour, on a empêché la publicité d'un écrit fait pour éclairer les actionnaires.
3. — Il y a un grand concours de monde aujourd'hui à la Comédie Française pour assister au début du sieur Dalainville, frère du sieur Mole. La réputation de ce dernier acteur, l'intérêt vif que le public et les femmes surtout prennent à lui , sont les circonstances qui donnent de l'importance à l'événement, et mettent tout Paris en ^ l'air. Le nouvel acteur débute dans le rôle de Vendôme X Adélaïde du Guesclin, tragédie de M. de Voltaire.
4. -— Le sieur Dalainville a fait son début avec tout l'éclat possible. Mole a ouvert le spectacle par un compliment, où , après avoir déclaré que les bontés du public l'enhardissaient à le haranguer, et à en implorer de nou-
(i) Mémoire sur la Compagnie des Indes, précédé d'un Discours sur le commerce en général. Paris , Lacombe, 1769, m-4^. — R.
veiles pour son frère, il a assuré que ce dernier n'avait point la témérité de prétendre remplacer le sieur Le Kain, ce grand acteur dont les talens étaient au-dessus de toute rivalité ; mais que la santé infirme de celui-ci le mettant dans le cas de s'absenter^ et de laisser un vide dans les sujets, le sieur Dalainville albit essayer de mériter quelque indulgence. Ce discours, prononcé d'un air timide et embarrassé, a été fort bien accueilli. Bien des gens trouvent cependant mauvais qu'un acteur prenne la liberté de venir ainsi entretenir le public de lui et de son frère : le tremblement et les palpitations de l'orateur attestaient qu'il sentait toute sa témérité. Quoi qu'il en soit , cette hardiesse lui ayant déjà réussi une fois ( i ) , il en a risqué une seconde qui a eu encore plus de succès, et a occasioné dès applaudissemens multipliés, bien flatteurs pour sa vanité.
Quant au sieur Dalainville , cet acteur, qui faisait les délices de plusieurs grandes villes de province, a des parties très -propres à le faire réussir : il a beaucoup d'ame et d'intelligence ; mais il est d'une figure ignoble; il est petit, sa voix n'est pas agréable, et se perd souvent en éclats sourds ; sa manière de déclamer a encore besoin de correction ; il jette des fins de vers d'une façon provinciale. Tous ces défauts sont compensés par les grandes qualités dont on vient de parler , qui le tireront toujours de la foule et de la médiocrité.
5. — On vient d'imprimer un petit recueil contenant la réquisition de M. de Voltaire à son curé, en date du 3o mars dernier, pour le solliciter de lui donner la communion chez lui , attendu les infirmités de ce seigneur, qui ne lui permettent pas de se rendre à l'église; il fait valoir
(i) V. 10 février 1767. — R.
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toutes les autorités de la puissance spirituelle et temporelle, dont il appuie sa demande; a^ une déclaration du malade, en date du 3i mars, qui sur le point de satisfaire au devoir pascal par les mains du curé rendu chez lui à sa réquisition, fait l'énumération des articles de sa croyance , dont il fait serment ensuite sur son Dieu qu'il tient dans sa bouche ; 3^ cette même déclaration appelée profession de foi libellée , dans un acte passé devant notaire et d'après la déposition des témoins de la scène édifiante du 3i mars, où M. de Voltaire renouvelle d'abondance tout ce qu'il a protesté ledit jour en date du i®*" avril. On met dans une note que M. de Voltaire a cru devoir constater sa foi pour démentir ceux qui ont écrit contre lui au roi. A la suite de ces différentes pièces est un certificat (i) de plusieurs témoins et habitans de Ferney , qui déposent de la religion , des mœurs et du bien qu'a fait M. de Voltaire dans la paroisse depuis qu'il y est, paroisse qui est dans le meilleur état aujourd'hui et dont la population est augmentée du double depuis qu'il y réside.
Il était réservé à nos jours et à un génie aussi original que celui de M. de Voltaire , de donner un pareil spectacle , d'en répandre les détails par l'impression (2) , et de les consigner dans un écrit public pour les faire passer jusques à la postérité la plus reculée. Cet auteur impie , non content d'avoir couvert la religion de tous les ridicules possibles , par des écrits de toutes espèces , reproduits sous mille formes différentes , et dont plusieurs se divulguaient encore au moment où il tenait son Dieu dans sa bouche, semble avoir voulu y mettre le dernier
(i) Ce certificat était controuvé, comme nous l'apprend Wagnicre. — R. (2) Ce n*est point M. de Voltaire qui fit imprimer ce recueil. — W..
JOILLET 1769. 5
sceau , par une farce que nos ancêtres plus zélés auraient punie de$ plus cruels supplices.
6. — Depuis la retraite annoncéjQ de mademoiselle Ârnould , l'Opéra a été dans une grande agitation. Des gens de la cour du plus haut parage se sont mêlés d'un raccommodement; on a engagé les directeurs à pardonner ses écarts à cette aimable actrice ^ et celle-ci à faire quel«que soumission aux premiers : toute cette intrigue a demandé beaucoup de temps , de prudence et de soins. On est enfin, venu à bout de réunir les personnages , et mademoiselle Arnould est rentrée. On croit qu'elle continuera à se reposer jusqu'à la Saint-Martin , époque de l'ouverture annoncée de la nouvelle salle , où l'on doit débuter par Castor et Pollux{ i ), ce chef-d'œuvre Lyrique, où l'actrice en question déploie tout ce que l'ame la plus tendre peut produire de sentiment.
7. — Il paraît une nouvelle tragédie , intitulée les GuèbreSy ou. la Tolérance: le titre seul annonce le but de louvrsfge. Ce drame moral est dénué de grandes passions, vrais ressorts de l'action tragique. M. D... M... (a), l'auteur anonyme , annonce dans sa préface que ce sujet était d'abord un sujet chrétien , mais qu'après les chefed'œuvre que nous avons eu ce genre, il a cru devoir mettre en jeu une autre religion , la plus analogue à la première^ celle des Persans : que d'ailleurs il ne sait si ce n'est pas lui manquer de respect que de la reproduire si souvent sur la scène. Il s'excuse ensuite sur ce que sa tragédie n'a point été livrée aux Comédiens : il dit- que les croyant occupés de quelques pièces de M» de Belloy , de M. Le Mière et autres grands hommes du théâtre, il
(i) De Bernard et Rameau. — R.
(^) Des Mahis, soas le nom duquel se cachait Voltaire. — R.
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n'a pas présume qu'un jeune homme , Un écolier dût lutter contre ses maîtres. Il finit par des phrases pleines d'onction , d'humanité, de bienfaisance sur l'objet de son drame. Les connaisseurs , à ce ton persifleur et philosophique tour à tour, reconnaissent aisément le Protée littéraire, qui se plaît aujourd'hui à prendre tant de formes diverses pour l'instruction du genre humain.
8. — Il est dommage que l'exécution de la fêle donnée à Choisy, ces jours-ci, par madame Du Barry n'ait pas ré^ pondu à sa magnificence. Les Comédiens Italiens ont joué un opéra-comique nouveau, intitulé Alix et Alexis. Les paroles sont de dom Autonio Poinsinetto, aujourd'hui directeur d'une troupe de Comédiens deSa Majesté Catholique, et la musique est de M. de La Borde , premier valet de chambre du roi. Ce drame, qui n'avait encore paru que sur le théâtre de mademoiselle Guimard, et qui pouvait être digne du lieu , n'était pas feit pour être joué à la cour. La musique, excellente pour un amateur, ne peut lutter contre celle de nos graitds maîtres ^^aujourd'hui. Ce qu'on a le mieux goûté , c'est le vaudeville de la fin, dont un nommé Prieur, jeune homme de talent , a re&it les paroles.
9. — Un sujet de l'Opéra , très-précieux au public dans son genre, excite les craintes de le perdre. Mademoiselle Guimard , dont les talens pour la danse font les délices des ainateurs , est à la veille , dit«-on , de faire banque» rpute; Ctet assure que M. le maréchal prince de Soubise Itii retire les deux mille éeus par mois dont il la gratifiait; ce qui fait un objet de soixante-douze mille livres de rentes de moins par an , indépendamm^it des cadeaux particuliers. M. de La Borde est ruiné et ne peut plus contribuer aux amusemens de cette nymphe que par son goût et sa
mtisique» Elle a été obligée de suspendre ses délicieux spectacles ^ et divers créanciers la tourmentent au point qu'elle ne sait de quel côté faire face. On évalue à plus de quatre cent mille francs le montant de Targent qu'il lui faudrait pour le présent. On espère pourtant que quelque milord anglais ^ ou baron allemand , viendra au secours de la moderne Terpsichore : nouvelle honte pour les Français , si un étranger leur donnait cet exemple ! 10. — Le voyage de Compiègne a donné lieu à une caricature appelée le Combat des anagrammes. Il faut savoir, avant d'en donner le détail, que Sa Majesté s'étant fait représenter l'ancienne liste des dames qui avaient été de ce voyage l'année dernière, on a rayé madame la comtesse de Brionne , madame la duchesse de Grammont et madame la comtesse d'Egmont , trois femmes de la cour, ayant à juste titre, quant à deux au moins, de grandes prétentions à la beauté. On a pré* tendu qu'elles avaient vu avec regret madame la comtesse Du Barry venir les éclipser, et, soit rivalité, soit hauteur , soit caprice , elles n'ont pas rendu à cette dame les politesses d'usage envers les femmes présentées ; ce qui leur a procuré la disgrâce dont xia parle , etqui fait la matière de l'estampe. On les a représentées sous Temblême V des trois Grâces, avec leurs attributs, éplorées, effrayées, semblant fuir à l'aspect d'une beauté d'un autre genre , dont la figure en désordre , les attitudes lascives , les effarouchent et caractérisent ce nom , anagramme du mol de grâce , et qui ne se donne qu'à des femmes perdues , sans firont et sans pudeur. On se doute bien que cette épigramme pittoresque ^ Jiceacieuse et infâme , se montre avec le plus, grand secret -et ne s'est pas beaucoup multipliée.