‹ Mémoires secrets de Bachaumont de 1762 à 1787Chapitre 2 sur 58 · M MOIRES SECRETS · texte numérisé non relu

M MOIRES SECRETS

— - M. de Bougainville y après avoir présente au roi, aux prinœs et aux ministres , le sauvage qu'il a ramené de son dernier voyage j se fait un 'plaisir de le produire chez les particuliers curieux de le voir. Sa figure n'a rien d'extraordinaire, ni en beauté ni en laideur; il est d'une taille plus grande que petite , d'un teint olivâtre ; ses traits sont bien prononcés et annoncent un homme de trente ans. Il est fort^ bien constitué, et ne manque point d'intelligence. Ce Patagon , car il veut qu'il soit tel , se fait très-bien à ce ])ays-ci ; il affecte de n'y rien trouver de frappant , et il n'a témoigné aucune émotion à la vue de toutes les beautés du château de Versailles- Il aime beaucoup notre cuisine ^ boit et mange avec une grande présence d'esprit; il se grise volontiers ; mais sa grande passion est celle des femmes , auxquelles il se livre indistinctement, M. de Bougainville prétend que dans le pays où il a pris ce sauvage , un des principaux chefs du lieu , hommes et femmes se livrent sans pudeur au péché de la chair; qu'à la face du ciel et de la terre ils se copulent sur la première natte offerte , d'où lui est venue l'idée d'appeler cette île Vile de Cfthère, nom qu'elle mérite également par la beauté du climat, du sol , du site , du lieu et de ses productions. Du reste , quand on le pousse de questions sur la position véritable de sa découverte, ce voyageur s'enveloppe mystérieusement et ne se laisse point pénétrer.

1 1 . — - On vient de mettre en vers la Coutume de Paris (^i). Cette bizarre production ne peut être que le fruit de l'ennui d'un clerc de procureur; quelques gens assurent pourtant que c'est une plaisanterie de M. Séguier, avocat-général, qui se joue de tous les sujets ^

(i) Par Garnier des Chesnes. Paris, 1769, in*te. — R.

jvwLvr 1769. 9

et r^and de l'esprit partout. Si l'ouvrage en question est de lui j il fait plus d'honneur à sa patience qu'à son génie. On* a mis le texte à côté de la traduction, La poésie est * dans le goût de celle des Commandemens de Dieu.

i5. — M. de La Borde ^ auteur de la musique dijâUx et Alexis y opéra-comique exécuté devant le roi à Choisy, le jeudi 6 de ce mois , ayant retiré à madame Favart le rôle qu'il lui avait donné , et l'ayant offert à mademoiselle Frédéric^ la première actrice piquée en apporté ses plaintes à l'abbé de Y oisenon. On sait que celui-ci a depuis long-temps pour elle un faible qui est l'étonnèment de tous ceux qui connaissent l'un et l'autre ; il a pris si fort à cœur le mécontentement de sa bonne amie ^ qu'il a écrit une lettre à cheval à M. de Ija Borde. Le musicien , trèsmécontent à son tour 9 mjsnkce de la faire imprimer et débiter publiquement, comme la vengeance la plus cruelle qu'il puisse tirer d'une pareille insulte. Cette tracasserie fait l'entretien des foyers de la Comédie Italienne, et y excite beaucoup de rumeur.

— Le Wauxhall du sieur Torré , eonnu aujourd'hui sous le nom des Fêtes de Tempe y acquiert de plus en plus une vogue merveilleuse. C'est une espèce de bourse de l'amour où se font les marchés de galanterie , et où se produisent tous les effets commerçables en ce genre. Ceux qui en cherchent ou qui veulent s'en défaire , trouvent des vendeurs et des acquéreurs de toute espèce. Avant-hier une nouvelle beauté, fille d'un entrepreneur de fiacres, et nièce de mademoiselle Lany, a débuté à cette assemblée avec les applaudissemens les plus universels ; elle a emporté la pomme ^ et l'on a appris avec satisfaction que le prince de Soubise , aussi touché de ses charmes que le public , l'avait choisie pour maîtresse.

lO MEMOIRES SECRETS.

f 7. --^ Le public va voir avec empressement une nouvelle statue du roi , dont le modèle en plâtre a été posé dans une des cours de l'École Militaire pour le temps où Sa Majesté y est venue. C'est une statue pédestre. Le roi est armé d'une cuirasse; il a des brassards, des cuissards; son casque est à coté de Jui; et à sa droite , sur le fut d'une colonne brisée , sont des cordons de Saint-Lazare, que le monarque paraît montrer aux élèves. On sait que cet ordre est leur marque d^tinctive. On y lit pour inscription : Hic amat dici pater atque princeps ; légende vague 9 qui ne caractérise ni le lieu ni le moment. Les connaisseurs paraissent peu contens de cet ouvrage, sans vie, sans chaleur et sans majesté. Il est du sieur Le Moine, sculpteur distingué.

11. — M. de Voltaire a écrit une lettre, en date du 5 de ce mois, à M. Marin, secrétaire générai de la librairie, dans laquelle il désavoue X Histoire du Parlement. Il est fii accoutumé à se parjurer^ que de pareilles protestations ne méritent aucune créance. C'est à l'œuvre qu'on connaît l'ouvrier. Tout ce que fait cet. auteur anonyme, pseudonyme , est , heureusement , toujours marqué à quelque eudroît de son cachet, de manière que les connaisseurs ne peuvent s'y tromper. D'ailleurs, ses ennemis, qt^i prétendent être au • fait de toutes ses rusçs , regardent celle-ci comme une adresse, pour inspirer plus de curiosité à lire l'ouvrage, excessivement rare, et proscrit de ce pays-ci avec le plus grand soin , et squs les peines les plus graves. Cette lettre insérée avec affectation dans le Mercure , va en peu de temps instruire toute la France de l'existence d'un livre dont le nom même n'était connu jusqu'à présent que des gens à l'aflut des nouveautés , et le désaveu est une sorte de contre • vérité qui

constate plus, pari&itement le nom véritable de l'ëcrivain.

M. de Voltaire y dans la même lettre, commence par se disculper au^si d'être l'auteur de Ja sanglante critique de Y Abrégé chronologique du président Hainault , insérée dans un Examen de F Histoire de Henri IV^ de M. de Bury, par M. le comte de B*** (i). Il prétend qu'il avait demandé permission à ce cher confrère de le défendre, et de réfuter le critique; mais que des difficultés ^ des affaires, l'ont arrêté. En un mot^ la blessure est faite , et l'appareil dont il s'était chargé n'est pas encore mis ; et quand il aurait répondu , il n'en passerait pas moins pour avoir composé le pamphlet^ tant 011 sait avec quelle facilité merveilleuse il écrit le pour et le contre.

la. — M. de Voltaire, qui s'attribue avec raison l'étonnatite révolution arrivée depuis trente ans dans les esprits en général et même dans les conseils des prînces, sur la manière d'y traiter la religion , de la dégager de tout ce qui lui est étranger^ de la rendre subordonnée, au moins en la personne de ses ministres , à la raison d'État, et détruire, en un mot, cette distinction barbare et fanatique des deux puissances j contenue et renouvelle ses efforts pour maintenir et étendre cet heureux . changement. Il vient.de répandre une fi^rlle intitulée le Cri des Nations. Elle roule sur la suppression des Jésuites ; mv les secousses dont on ébranle la gent monacale, auxquelles il appl^^udit; sur les aunates^ les dispenses, la bulle In CœnaDomini, les délégués des papes^ les prétentions absurdes de ces chefs de l'Église. Il voudrait qu'on si||>{H*imât toutes ces servitudes honteuses ^ monumens de la barbarie des premiers siècles, et qu'on fit bien concevoir aux souverains pontifes que leur règne-

(0 V. 29 juillet 1768. — R,

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n'est pas plus dQ ce monde que celui de Jësus-Cltrist(i), dont ils sont les vicaires. Cet écrit rapide et lumineux est d'autant meilleur que, rempli de raisons et de senti* jnensy il est purgé de toutes ces mauvaises plaisanteries, que se permet trop souvent le philosophe de Ferney dans ceux qu'il répand sur cette matière.

1 3. — Procès de Claustre , pour sentir de supplément aux Causes célèbres. Tel est le titre d'un nouveau pam^ phlet de M. de Voltaire , qui, après avoir joué toutes sortes de rôles littéraires, fait aujourd'hui le personnage d'avocat. L'année dernière, on parlait beaucoup d'an procès entre MM. de La Borde et leur fils et neveu , La Borde Deismartres , ^ans lequel était intervenu un certain abbé Claustre, oncle de ce dernier, et ci-devant précepteur des enfans du sieur de La Borde , "fermiergénéral (2). Ces différentes qualités d'abbé, de prêtre, de précepteur et d'obligé de la famille des Tja Borde , avaient révolté le public, qui, en remarquant du louche dans la conduite des premiers, trouvait infâme celle du nouveau Tartuffe. M. de Voltaire a jugé cette cause digne de sa plume, et en a fait le résumé dans la brochure en question. Ce procès rapide et lumineux est l'extrait de huit énormes factums, qui ont paru dans cette contestation , et pourrait servir de modèle à nos avocats, si verbeux et si diffus. On connaît , du reste, le pinceau de M. de Voltaire; il peint des couleurs les plus énergiques cet abbé, monstre, suivant lui, d'ingratitude et d'hypocrisie. La famille des La Borde doit savoir grand gré à l'orateur d'avoir daigné s'égayer sur cette

(i) Respondit Jésus : Regnum meum non est de hoc muitde, Joau. XVIII , 36. — R.

(a) V, i3 juin 1768. — R.

JUILLET 1769. ^ l3

matière, et mettre à la, portée de tout le monde une justification i*éservée jusque-là pour les gens du Palais.

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