‹ Mémoires secrets de Bachaumont de 1762 à 1787Chapitre 15 sur 58 · MARS Ï77O · texte numérisé non relu

MARS Ï77O

faire d'après les instructions de M. le chancelier. A quoi M. de La Chàlotais ayant absolument fermé l'oreille, le négociateur était reparti , comme l'huissier de Rennes, sans qu'on eût ouvert les paquets.

25. — M. l'abbé Trublet, archidiacre de Saint-Malo , vieat d'y mourir le i4 de ce mois, après avoir langui plusieurs années. Il était de l'Académie Française, oîi il avait brigué une place pendant long-temps. Tout son mérite consistait dans une grande vénération pour Fontenelle et pour Lamotte. Il avait fait plusieurs rapsodies , qui avaient donné lieu à ce vers caractéristique de M. de Voltaire :

Il compilait, compilait, compilait.

Ce vers l'avait rendu plus célèbre que ses œuvres.

— La pièce de Gabrielle de Vergy^ du sieur de Belloy, a été jouée sur le théâtre de Versailles après celle dé Gaston et Bayard ^ et n'a pas eu plus de succès. La première tragédie n'avait pas excité ladmiration que l'auteur comptait arracher pai* le sublime qu'il a prodigué jusqu'au galimatias, et cellie-ci n'a pas fait couler les larmes délicieuses qu'ir espérait obtenir à la faveur du pathétique doucereux et fade, soutenu par un style lâche^ diffus, traînant et prosaïque. Le public perd l'espoir de voir jouer Gaston et Boyard avant Pâques sur le théâtre de Paris^ comme on l'avait annoncé; le sieur Le Kain est malade. Les partisans dû sieur de Belloy prétendent que c'est un prétexte pour ne pas représenter les pièces de cet auteur, auquel il a voué une haine immortelle.

26. — On prétend que l'auteur du placard affiché à la porte du contrôle-général, où il était écrit : « Ici l'on JOUE AU woBLE JEU DE BILLARD »a été arrêté, et que, pour ToM. III. 9

1 3o M^OIRÈS SECRETS.

entrer dans les vues de douceur et d'iudulgfence de M. l'abbé Terray, on lui en a rendu compte, mais que ce ministre aVàit décidé qu'il fallait le laisser à la Bastille jusqu'à ce que la partie fât finie.

ïj8. — M. Riperi de Monclar, procureur-général du Parlement de Provence , aVait fait un Mémoire poiW ie procureur-général de Provence ^ servant à ëahUr la sot^ veraineté du roi sur Jvignon et le comtat Fenaissin. Ce Mémoire était imprltiië à Paris, et il en avait déjà transpiré quelques ekemplait-esi thaisleâaint-Pèré, instruit dfe l'existence de cet écrit, a demaudé, VraisemblableitteHt, qu'il ne soit pas répandu, et M. le duc de Choiseul en a fait portefr toute l'édition au Louvre. Ce ministre a tellement à cœur de donner cette satisfaction à Sa Sainteté, que M. Caperonnier, de la Bibliothèque du Roi j en ayant dtanandé un exemplaire pour y être déposé , M. le duc de Choiseul lui a répondu que cela tie serait point. Ceux qui ont lu cet écrit assurent qUe c'est un détail très-drconsttadé de tcmteB tes manoeuvres des papes pour extorquer ces domalties, et qu'on y dévoile des mystèt«s d'iniquité qu'il est de l'Intérêt du Saint-Siège de laisser dans les ténèbres. Lé fonds est, au surplus, soutenu de toute la force d*un style pkin et vfgoureux ', ce qui rend le Mé* moire très-précieux par lui-même, indépendamment de

sa rareté. «. » ' * i

3ç, On a trouvé, Ces jours dernierii> affiche a la

Chapelle de l'âbbé Gfisel^ à Notre-Dame (i), utt <écriteau portant ces mots : « RtLÀCHE atj miÉAtRE. * Ce quolibet sacrilège a fait frémir les premières dévotes qui ronl lu : on en a instruit le Chapitre, qui a feit arracher

(i) Il s'y présente journellement une grande affluence de monde pour savoir «te ses nouvelles.

MAR« 1770. l3l

l'écriteau, et on l'a déposé au greffe du bailliage, sans autre formalité.

3 r . ^ — Stances de M. de Foliaire à un ami ( i ),

Su. sa nomination à U dignité de Père trnipôrel ^.s Capucins du pays de Gex, et sur la lettre d'affiliation à cet Ordre, qui lui a é\é écrite par le General.

Il est vrai , je suis Gapuciu , C'€st sur quoi mon salut se fonde.

Je ne veux pas , dans mon déclin , Finir comme les gens du monde.

Mon malheur est de n'avoir plus, Dans mes nuits ces bonnes fortunes , Ces nobles grâces des élus , Chez mes confr.éres si communes.

Je ne suis point frère Frapparl, Confessant sœur Luce ou sœur Nice ; Je ne porte point le cilicc De saint Grisel , de saint BiUai d.

J'achève doucement ma vie :

Je suis prét^à partir demain , En communiant de la main Du bon curé de Mêlante.

Dès que Monsieur l'abbé Terray , A su ma capucinerie ,

De mes biens il m'a délivré:

Que servent-ils dans l'autre vie?

J aime fort cet arrangement, Il est lesté et plein de prudence.

(i)SauriD. Les vers de ce poêle auxquels Tépitre de Vollaire sert de réponse, se trouvent dans la Cornspondance littémire de Grimm , i**" mars 1776.

I^Tl mémoires SECREl'S.

Plût à Dieu qu'il en fît aulant A tous les moines de la France î

3 Avril. — M. Saurin , de l'Académie Française, ayant adressé à M. de La Harpe des vers extrêmement fades et doucereux sur saM/«we, un inconnu a parodié ces vers , et s'est servi des mêmes rimes pour présenter l'inverse des mêmes pensées.

Fers de M. Saurin.

Pour la sixième fois, en pleurant Mélanie, Mon admiration se mêle à ma douleur :

Ton drame si touchant, tes vers pleins d'harmonie. Retentissent encor dans le fond de mon cœur.

Poursuis ta brillante carrière :

Appelé par la gloire , on t'y verra voler. Tu nous consoleras quelque jour de Voltaire , Si quelqu'un toutefois peut nous en consoler-

Parodie.

' J'ai lu plus d'une fois ta triste Mélanie, Et je n'ai ressenti ni trouble ni doukur: De tes vers si corrects la pesante harmonie A frappé mon oreille et non touché mon cœur.

En vain tu poursuis ta carrière :

Sans ailes à la gloire on ne peut pas voler. Nous pleurerons long-temps la perte de Voltaire, S'il ne reste que toi pour nous en consoler.

4 — Mademoiselle Dumesnil a toujours été eii possession de jouer le rôle d'Athalie : par une injustice criante, on le défère aujourd'hui à mademoiselle Clairon, qui doit reparaître à la cour dans cette tragédie oîi elle n'a jamais représenté. Le public est d'autant plus scan-

AVRIL 1770. l33

dalisé de cette préféreace, que la première, actrice n'a jamais eu aucune insolence à l'égard de ses camarades, ni envers lui. D'ailleurs^ le droit d'ancienneté, sop mérite personnel, son jeu sublime, tout paraissait devoir lui assurer cet honneur et ce droit.

. 5. — M. le duc d'Aiguillon se trouvant chez le roi , on prétend que Sa Majesté parut inquiète de sa saiité , lui demanda s'il ne se portait pas bien , et remarqua qu'il lui paraissait jaune. On assure que le. duc de Noailles, en possession de tout sacrifier à ses bons mots, dit : «Ah! Sire , Votre Majesté voit toujours les gens bien favorablement,, car le public le trouve bien noir. » . 6. — Le sieur Darigrand est un avocat fort renommé dans son genre. Il s'est spécialement voué aux affaires qui intéressent les droits du roi , €;t c'est le fléau des fermiers-généraux (i). Comme il a été anciennement à leur service, il connaît tous les détours^ tous les subterfuges, toutes les vexations du métier. Ce zèle infatigable à com-r battre les traitans lui a fait beaucoup d'ennemis. Enfin il a été déféré à TOrdre , comme ayant prévariqué dans les fonctions de son état, comme coupable de s'être prêté à des choses illicites, comme susceptible de corruption, d'escroquerie, etc. Son affaire a été jugée mardi par ses confrères assemblés. Plus de cent ont persisté à le trouver innocent, malgré treize qui le jugeaient coupable. La séance s'est terminée par reconnaître qu'il n'était point dans le cas d'être rayé du tableau , mais bien d'être rappelé par le bâtonnier à une délicatesse de sentimens , dont son éducation ou sa façon de penser ne lui avaient peut-être . pas fait assez connaître l'importance , mais essentielle à la noble profession qu'il exerçait.

(1) V. 8 décembre 1763 el 6 janvier 1764. — R.

l34 MEMOIRES SECRETS.

7. — » Il parait, très^furtivement encore , un Mémoire de M. le comte de Lauraguctis sur la Compagnie des Indes y dans lequel on établit les droits et les intérêts des actionnaires , en réponse aux compilations de M. Vabhé Morellet. T/ouvrage est précédé Smvl'q Épitre didicataire au comte de Lauraguais même ^ oîi l'éditeur , après l'avoir encensé , lui avoue son larcin y et bénit l'infidélité faite à ce seigneur, en livrant au public ce Mémoire, monument durable de son zèle pour les actionnaires , et de son courage à défendre leurs droits et leurs propriétés.

8. — La Défense des actes du clergé par M. l'évêque da Puy(i) est e^^trêmement rare; M. le lieutenant -général de police ne laisse point percer d'exemplaires de cet ouvrage , qu'il sent devoir extrêmement déplaire au Parlement. Au surplus^ cest peut-être la seule manière de faire rechercher cet ouvrage sec et froid. C^est mal à propos quon a dit qu'il n'y avait pas mis son nom. Il y est très-parfaitement.

10. — Il y a une grande fermentation parmi les gens de lettres à l'occasion du projet singulier de quelques enthousiastes de M. de Voltaire, qui ont proposé de faire ériger une statue à ce grand poète dans la nouvelle salle de la Comédie Française , qu'il est en question de construire, sans que l'emplacement en $oit encore arrêté. Ils ont cru que ce monument serait placé là mieux qu'ailleurs , puisque ce lieu est le principal théâtre de sa gloire. Ils ont toujours commandé à compte la $tatue au sieur Pigalle. Elle sera en marbre ^ et l'on prétend que le marché est conclu à dix mille francs. On veut que cela se fasse par une souscription, ouverte seu-

(i) V. 7. mars 1770. — R.

lenieût aux gens de lettres. C'est M, d'Aleinbert qui est chargé de recueillir Targent. On ne doute pas que la somme ne soit bientôt complète.

Page 1