‹ Mémoires secrets de Bachaumont de 1762 à 1787Chapitre 30 sur 58 · Un baron allemand , officier dans le régiment · texte numérisé non relu

Un baron allemand , officier dans le régiment

(i) L'auteur de i*arlicle MaUsherbes de la Biogi-aphie un'u^rselle s'afflig,e en pensant que de telles représentations étaient adressées à l'un de nos meil- /eiirs rois, — R.

SEPTjEMBRE I77O. ai3

d'Anhalt, s'est enfermé un de ces jours derniers dans sa chambre avec son chien. Il a brûlé la cervelle de cet animal avec un pistolet , et s'est passé plusieurs fois son épée à travers le corps , mais sans se blesser à mort sur-le-champ: il est tombé en faiblesse^ et n a pu s'achever. Le bruit de l'arme à feu ayant excité une rumeur dans la maison, on est accouru à l'endroit d'où il partait; on a enfoncé la porte, et l'on a trouvé ce spectacle tragique. On a fait revepir l'officier, qui ne mourra point , à ce qu'on espère. Il paraît que le dégoût de la vie , qui gagne considérablement dans cette capitale , a été la cause de ce suicide. Interrogé pourquoi il avait tué le chien, il a répondu qu'il aimait beaucoup cet animal; qu'il craignait qu'il ne fût malheureux en lui survivant. Interrogé pourquoi il avait préféré le pistolet pour tuer le chien , il a répondu que c'était par une suite du même attachement qu'il avait choisi de donner à ce compagnon fidèle la mort la plus prompte, la moins douloureuse et la plus sûre ;'que pour lui il avait regardé l'épée comme un instrument du trépas plus digne* de lui. On voit parlà que l'extravagance même de l'officier était combinée et réfléchie. On ne peut se rendre raison d'un sang-froid aussi extraordinaire. On accuse de nouveau la philosophie du jour , comme autorisant de pareils forfaits, et comme les encourageant d'une manière trop sensible par l'expérience.

29. — H Épure du sieur Dorai à mademoiselle DervieuXy qui paraît tomber indirectement sur mademoiselle Guimard, a excité la jalousie de cette dernière danseuse, qui voit ses talens prêts à être éclipsés parles talens naissans de la moderne Hébé. Elle a eu recours à quelque poète à ses ordres, qui a voini des vers infâmes

2l4 - M£MOIR£S SECRETS.

contre la rivale de cette actrice, et les partisans de celleci ont enchéri et enfanté une Épître (i) où l'on fait un portrait effroyable de mademoiselle Guimard. Cette querelle occasioue une grande fermentation parmi les demoiselles de rOpéra , et les amateurs dé ce spectacle prennent parti pour ou contre, suivant leurs affections particulières. On ne sait comment finira cette division , qu'on traité fort gravement ; le sieur de La Borde, direc^ teur des spectacles de mademoiselle Guimard , est furieux de voir dégrader ainsi la divinité qui reçoit ses hommages. 3o. — Madame la comtesse Du Barry fait faire un superbe vis*à-vis. Il est aujourd'hui achevé, et le public se porte en foule pour le voir chez le sellier. Rien de pltts élégant et de plus magnifique en même temps. Ceux de madame la Dauphine , envoyés à Vienne , n^en approchaient pas pour le goût et' la délicatesse du travail. Outre ses armoiries, formant le fond des quatre panneaux sur un fond d'or qui couvre tout l'extérieur de la voiture, avec le fameux cri de guerre : Boutez en (wantj on trouve répétés sur c)iacun des panneaux de côté, d'une part, une corbeille garnie d'un lit de roses, sur lequel deux colombes sebecquetent amourenscment; de l'autre, un cœur transpercé d'une flèche, le tout enrichi de carquois , de flambeaux , enfin des attributs du dieu de Paphos. Ces emblèmes ingénieux sont surmontés d'une guirlande de fleurs en Burgos, qui est la plus belle chose qu'on puisse voir. Le reste est proportionné : le siège du cocher, les supports des laquais par-derrière, les roues, les moyeux, les marche^pieds , sont autant de détails précieux qu'on ne peut se lasser d'admirer, et qui portent l'empreinte des grâces de la maîtresse de

(t) V. 17 octobre 1770. -^ R.

SEPTEMBRE I77O. 2l5

ce char voluptueux. Jamais les arts n'oiit été poussés à un tel degré de perfection.

!•' Octobre. — L'auteur de V Examen critique de la vie et des ombrages de saint Paul (i) vient de répandre une Histoire critique de J ésus^ Christ ^ ou Analyse raisonnée des éi^angiles fa), avec cette double épigraphe : Ecce homo, et plus bas : Pudet me humani generis, cujus mentes et aures talia ferre potuerunt. SAimr Augustin. On parlera plus amplement de cet ouvrage remarquable, qui est précédé de la fameuse Épître à Uranie , qu'on sait être de M. de Voltaire. Il la composa en 17 3a, et la dédia à madame la comtesse de Rupelmonde, dame de palais de la reine. On né pouvait mieux ouvrir cet ouvrage impie que pai< une pièce de poésie qui y a beaucoup de rapport , et qui lui sert comme de texte.

3. — On raconte que M. le dtic de La Vrillière ayant, en présence de M. le duc dé Chartres , annoncé qu'il était bien surprenant que M. de La Chalotais ne se fût pas rendu aux propositions avantageuses qu'on lui avait faites de là paît du roi , le prince avait rélevé ce propos , et déclaré, au contraire, qu'il estimait beaucoup le magistrat d'avoir préféré son honneur et sa justi6oation à toutes les faveurs et grâces de la cour: sur quoi le duc ayant répliqué qu'il était surpris du propos de monseigneur, M. le duc de Chartres lui a fermé la bouche en lui faisant sentir tout le mépris que lui inspii*ait cette surprise qu'il osait lui témoigner aussi indécemment. Cette conversation du prince a fait grand plaisir à ceux qui l'ont apprise, et annonce une ame juste et sublime.

(i) Y. a septembre 1770. — R.

(a) Par le baron d*HoU>ach. ( Amslerdam , M.-M. Key) 1770, in-S". — R.

2l6 MÉMOIRES SECRETS.

4. — Le sieur Bore, banquier très-connu^ protestant, étant mort ces jours passés, a été enterré sans difficulté par M. le curé de Saint^Eustache , paroisse du défunt. Cet événement , qui scandalise beaucoup les dévots , est la suite, à ce qu ilsi prétendent, de l'adresse du testateur, qui , dans le préambule de son acte , après avoir recommandé son ame à Dieu et son corps à la terre, après avoir sollicité pour lui les prières de M. le curé, lui lègue pour les pauvres de sa paroisse une certaine somme. Le curé ayant trouvé ce testament très-catholique, a accordé tous les honneurs funéraires à ce banquier, quoiquHl fût notoirement de la religion réformée, qu'il neut point reçu les sacremçns de TÉglise , et qu'il fût mort sans avoir fait aucune abjuration.

6* — '- Tout le monde n'est pas enthousiaste de M. de Voltaire, et il est des gens qui, en rendant justice à ses talens , ont une horreur invincible pour sa personne. On cite une épigramme ( 1 ) sur sa statue dont on voit l'esquisse chez le sieur Pigalle, éclose, sans doute, sous la plume d'un des détracteurs de ce grand hommç.

7. — Le bruit ayant couru que M. le comtç de Saint- Florentin, depuis qu'il est revêtu de sa nouvelle dignité (2), cherchait à se donner des descendant à qui la transmettre, et en conséquence devait épouser mademoiselle de Polignac, on a. vu avec surprise l'épigramme suivante, insérée dans des bulletins de nouvelles, que parait autoriser la police. Voici cette épigramme :

(x) Peut-être s'agit-il de ce couplet :

Voici l'auteur de l*Ingénu :

Monsieur Pigal le montre nu ; Monsieur Fréron le drapera.

Alléluia! — H-

(a) Il venait d'être créé duc de La yriltière. — R.

OCTOBRE 177a. UI7

Des cafés de Paris Tengeancc fablière, Qui raisonne de tout et ab hoc et ab hac. Sur ses pre'dictions re'digeant l'almanac, Donne pour femme à La Vrilliére La £lle du beau Polignar.

(c Âh ! si l'ingrat jamais avait cette pensée , S'écria Sabbalin , se frappant l'estomac ,

J'étranglerais, comme une autre Médéc, Tous ces Phelypotin», soi-disant de Langeac. »

8. — Dans les petils soupers que fait M. le duc d'Orléaus avec mademoiselle Marquise, aujourd'hui madame de Villemonde, on se livre à cette aimable gaieté, à cette liberté franche qui fait l'ame de la société , et que les princes seraient trop malheureux de ne pas connaître. Les gens de lettres qui ont Thonneur d*y être admis, excités par tout ce qui peut aiguiser l'esprit, y produisent d'ordinaire des bons mots, des saillies, des chansons délicieuses. On parle d'une, entre autres, faite dans un de ces festins, où l'on retrace d'une façon naïve les amours des héros de la fête (i).

9. — > Il passe pour constant que le magnifique carrosse de madame la comtesse Dil Barry, dont on a parlé, est à vendre. On n'en sait pas exactement la raison. Les lins prétendent qu'elle n'en est pas contente , et qu'il ne lui a pas paru assez achevé; d'autres disent que le roi, au contraire , l'a trouvé trop beau, et ne veut pas qu'elle s'en serve. On ajoute que la critique de Sa Majesté avait ocçasioné une petite bouderie de la part de la dame. Quoi qu'il en soit, il parait sûr qu'elle veut s'en défaire, el l'on ajoute que le prix n'est que de i5,ooo livres, ce qui serait une grande perte pour madame Du Barry, si cette voiture en a coûté 5o,ooo, comme on l'a débité.

(1) V. 18 octobre 1770. — R.

a I 8 MJiMOiRES SECRETS.

Il est des gens qui assurent que c^est un /)résent que M. le duc d'Aiguillon a fait à cette dame en faveur des bons offices qu'elle lui a rendus dans son procès ; c'est ce qu'il faut supposer pour entendre quelque chose à Tëpigramme suivante.

Pour qui ce brillant vis-à-vis ?

Est-ce le char d'une déesse , Ou de quelque jeune princesse ?

3*écriait un badaud surpris.

— Non , de la foule curieuse Lui répond un caustique , non :

C'est le char de la blanchisseuse De cet infâme d'Aiguillon.

la. — -Qn a pu lire dans quelques ouvrages périodiques la traduction du Deprofundis de la façon du sieur Piron^ et les gens religieux se sont applaudis de voir un aussi grand homme faire un retour vers Dieu et reconnaître que hors le salut tout est vanité, et qu'il n'y a de plaisir et de vrai bonheur que dans une conscience timorée. Ce fameux poète vient de rendre à notre sainte religion un hommage moins éclatant, mais qui n'en paraît que plus édifiant et plus sincère ; il a écrit , au bas d'un crucifix qu^il a dans sa chambre, le quatrain suivant :

De l'enfer foudroyé' quels sont dope les prestiges 1

De ta religion en ce signe éclatant

Contemple, ô chrétien , à la fois deux prodiges :

Un Dieu mourant pour l'homme, et l'homme impénitent.

i3. — Dans le vieux château de Chaource^ près de Bar-sur-Seine, on a trouvé d'anciens statuts d'un ordre établi autrrfoispar une comtesse de Champagne y sous le nom de l'Ordre de la Constance. Des gentilshommes

du canton se sont réunis pour le faire revivre, et ont élu grande maîtresse la dame du lieu , connue par sa bienfaisance envers ses vassaux. Elle donne à ceux qu'elle admet un cœur de diamant attaché à un ruban bleti , que les hommes ainsi que les femmes portent à l'inâtàr de V Ordre du Mérite. La roture, comme la noblesse, y est reçue, sans qu'il soit besoin de fkire preuve de service. Le désir où Ton est de rétsiblir cet ordre ancien de galante chevalerie a fait nommer des députés pour solliciter des lettres patentes , afin de lui donner une forme stable et authentique , et qu'il n ait pas le sort éphémère de V Ordre de la Félicité j qui est tombé dans l'avilissement , et qui n'existe plus.

i5. — L'officier du régiment d'Anhalt, dont on a rapporté l'aventure (i), n'est point mort de ses blessures, et il va autant bien t{ue peut le permettre son état. On croit qu'il en reviendra. Il tient fort à la vie aujourd'hui, et se repent beaucoup de l'excès auquel il s'est porté. Yoici son histoire. Il se nomme M. le baron de Waxhen : il était allé au Wauxhall quelques jours avant sa catastrophe. M. de Létorière, petit -maître très -renommé par sa figure, ses bonnes fortunes et sa valeur, lui avait marché sur le pied imprudemment, et lui avait fait toutes les excuses convenables et usitées en pareil cas. Il croyait en être quitte : mais le soir il reçoit un billet du baron , qui lui demande en grâce de passer chez lui le lendemain matin pour affaire importante. M. de Létorière s'y rend , et trouve cet homme dans son appartement, illuminé comme un jour de bal. Il lui demande ce dont il est question ? Celui-ci lui témoigne combien il est offensé de son impertinence. Le Français renouvelle

(i) V. a6 septembre 1770. — R.

ses protestations de nWoir voulu TofFenser en rien, et lui donne là-dessus l'alternative en bon et franc militaire. M. de Waxhen , après beaucoup d'explications , paraît satisfait, et laisse partir son adversaire. Il est tourmenté bientôt après de nouvelles inquiétudes , et va trouver un ministre étranger, de ses amis, auquel il conte son aventure et quil consulte. Celui-ci lui rit au nez^ le rassure, et lui promet de l'avertir s'il court sur son compte aucun mauvais propos à cette occasion. Il croit le baron calmé; mais la tête tourne à celui-ci, et il se porte à la cruelle extrémité dont on a rendu compte.

1 6. '^^Épigramme sur la statue de M. de Fokaire.

J'ai vucLez Pigalle aujourd'hui Le modèle vanlé de cerlaine statue :

A cet Cieil qui foudroie, à ce souiis qui tue, A cet air si chagrin de la gloire d'autrui , Je me suis écrié : ce n'est point là Voltaire ; C'est un monstre Oh ! m'a dit certain folliculaire,

Si c'est un monstre, c'est bien lui.

Page 1