‹ Mémoires secrets de Bachaumont de 1762 à 1787Chapitre 29 sur 58 · L'Académie FVançaise a tenu hier sa séaoce piH · texte numérisé non relu

L'Académie FVançaise a tenu hier sa séaoce piH

(x) pieu et les hommes, V. a novembre 1769. — R..

SEPTEMBRE I77O. t20l

blique pour la réception de M. l'archevêque de Toulouse, élu à la place de M. le duc de Villars. L'assemblée était très-brillante en femmes ., en évêques et en grands seigneurs. On a trouvé le discours du récipiendaire (rèsmédiocre. Il a été court : on y a remarqué quelques transitions heureuses, entre autres la dernière, où, sous le prétexte de l'impatience qu'il voyait dans le public d'entendre M. Thomas , I0 directeur, il s'est arrêté et a fini.

£n effet , le discours de M. Thomas a produit une grande sensation , et malgré les longueurs , les écarts , les digressions , il a été reçu avec beaucoup de transports. On y a trouvé un détail sur l'esprit des affaires, qui a paru neuf; un parallèle de l'homme de lettres de la ville avec l'homme de lettres de la cour. Mais on a surtout applaudi à la sortie vigoureuse qu'il a faite contre ces hommes en place qui, ayant désiré^ par amour-propre, d'être admis dans le se'iîl de l'Académie, la trahissent ensuite en calomniant les lettres et leurs sectateurs. En rendant justice à quelques grands qui ont eu le courage de défendre leurs confrères Académiciens opprimés, il a flétri d'une ignominie durable les âmes lâches et pusillanimes qui n'auraient pas la même force ; les courtisans hypocrites, qui désavouent en public des hommes qu'ils estiment en secret ; des hommes vendus à la faveur, qui lui soumettent tout, jusqu'à leur génie, et concourent à éteindre des lumières que redoute le despotisme. On a prétendu que les divers hors-d'œuvre du discours de l'orateur n'avaient été placés que pour amener insensiblement celuiK^i, et faire rougir, s'il était possible, M. Se* guier du rôle indigne qu'on lui reproche d'avoir joué dans la dénonciation, dont il avait été chargé au Parle-*

20a M£MOfRES SEGBCTS.

ment , des livres scandaleux contre lesquels le clergé se soulevait. On a remarqué en effet ^beaucoup d'embari'as dans cet Académicien , qui était présent , et qui pendant toute la tirade faisait une très - mauvaise contenance. Quoi qu'il en soit, ce discours , malgré ses défeuts; est peut-être le plus plein, le plus éloquent, le plus philosophique, qui ait été fait en pareil genre.

Pour remplir la séance, M. Marfnoritel a lu un épisode de son poëme en prose des IncaSy ou la Destruction de t empire du Pérou. Dans cet épisode. Las Casas, le défenseur des Indiens contre les cruautés des Espagnols , fait un voyage chez un cacique , qui, frappé de la gran* deur des sentimens de cet étranger, de i^ bienfaisance, de ses vertus héroïques, adopte le Dieu dont la morale est si belle. L'auteur, par ce chant adroitement amené, a voulu faire rougir indirectement les persécuteurs de l'auteur du BéUsaire, qui, lorsqu'on l'accusait de déisme et d'athéisme, mettait dans un aussi beau jour la religion chrétienne et s'en faisait l'éloquent apologiste. Quant au fonds du récit, il est tracé d'une manière extrêmement touchante, et le ton pathétique du poète a fait verser des larmes à plusieurs auditeurs.

M. le duc de Nivernois a terminé la séance par huit fables qu'il a lues : le Pigneronet le fioi, lesÉcremseSy le Vautour et la Tortue y Jupiter et la Femme, t Aigle et le Roitelet ^ r Écolier en bateau ^ le Voyageur de nuit ^ le Vieillard à {hôpital. On reçoit toujours avec un nouveau plaisir les productions de cet aimable seigneur, qui joint l'enjouement à la sagesse, et orne de fleurs la morale la plus exquise et la plus sublime.

Le comte de Vasa, le fils du rpi dé Suède, arrivé depuis quelques jours en cette capitale , a honoré l'Académie

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de sa présence, et a pris rang parmi les Acadëmiciens , ainsi que quelques seigneurs de sa suite.

.8. — M. de Voltaire -vient de répandre une petite brochure de cinquante-six pages in-8^, intitulée : Dieu ; Réponse au Système de la Nature. Il parle de cet ouvrage, comme tiré d'un autre qui n'a point paru, en plusieurs volumes , intitulé : Questions sur ÏEncych^ pédie. Quoi quil en soit, dans ce petit essai l'auteur prétend que celui du Système de la Nature s'est trop laissé aller à son horreur pour le fanatisme , ou à son mépris pour les méthodes employées dans l'École à la démonstration de l'Être suprême. Il lui abandonne le dieu des prêtres et celui des théologiens ; mais il lui demande grâce pour lé dieu des honnêtes gens. Il rapporte à l'appui de son.assertioa tous les lieux communs déjà épuisés à cet égard ; il étale une érudition dont il aime à se parer dans ces sortes d'ouvrages ; il y mêle cet esprit de plaisanterie, ce ton ironique, ces invectives qu'il a continuellement à la bouche contre ses ennemis, ou contre ceux qui n'adoptent pas ses opinions ; et il réfute si. mal le philosophe qu'il prétend combattre, que ce pamphlet peut passer pour le traité d'athéisme le plus formidable, par l'adresse avec laquelle M. de Voltaire a rapproché les divers argumens de son adversaire, qui restent dans toute leur fof^ce, et n'en reçoivent que da^k vantage par cette réunion lumineuse, rapide et serrée^ Au moyen du soin qu'a eu M« de Voltaire d'extraire ainsi le livre du Système de la Nature^ ouyrage en trois volumes in-8^, où tout le monde ne pouvait pas mordre, et qui n'était fait que pour les têtes fortement organisées, l'athéisme, ainsi dégagé de toute la ferme syllogistique^ enrichi de toutes les grâces du style et de tout le piquant

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de la satire, va se répandre sur toutes les toilettes et infecter les esprits les plus frivoles.

lo. -— - Le sieur Le Kain forme, pour la Comédie Française, un acteur (i) dans le tragique, donl il donne les plus grandes espérances,. quant au talent. Il a cinq pieds six pouces, de grandis yeux noirs, des sourcils très-prononcés, le reste de la figure à Tavenant: il n'a que dixneuf ans. Déjà cet Adonis porte le désordre dans le sérail des actrices : mademoiselle Dubois surtout a jeté son dévolu sur luif elle a déclaré qu'elle voulait jouer les rôles de toutes les pièces où il paraîtrait, et sous prétexte de &ire des répétitions avec lui, elle l'attire chez elle; ce qui donne une jalousie prodigieuse à ses consœurs.

la. — Le sieur Thomas et la cabale encyclopédique s'applaudissaient de la sortie vigoureuse que le premier avait faite dans son discours dont on a parlé. On travaillait à son impression; mais M. le chancelier, sur les plaintes de l'avocat-général Séguier, a envoyé chercher le manuscrit et l'auteur; il a défendu à ce dernier de faire paraître son ouvrage, lui a déclaré qu'il le rendait responsable de tout fragment quelconque qui s'en répandrait et le ferait rayer de la liste des Académiciens. Indépendamment de cette secousse particulière, le clergé, moins indulgent, se remue de son côté; il est indigné que le sieur Thomas ait choisi le jour de réception d'un archevêque, où beaucoup de prélats étaient présens à la cérémonie , pour semei* devant eux des propositions condamnables et les associer en quelque sorte à son irréligion, en les promulguant sous leurs yeux.

i3. — A la suite du petit pamphlet intitulé: Dieu; Réponse au Système de la JSature , M. de Voltaire a in-

(i) Mauduit Larive. — K.

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sëré une espèce de réfutation d'un livre qui a paru y il y a déjà du temps, ayant pour litre : Lettres de quelques Juifs portugais et allemands à M. de Voltaire^ avec des réflexions critiques^ etc. Leur objet était de relever plusieurs erreurs , qu'ils regardent comme échappées à ce grand homme en parlant des livres sacrés. Les princi* pales sont d'assurer que Moïse n'avait pas pu écrire le Pentateuque; que l'adoration du veau d'or n'avait pas pu avoir lieu ^ parce qu'on ne peut réduire l'or en poudre, et que d'ailleurs on n'avait pu fondre cette statue en trois mois. Les auteurs de la brochure y avaient mis toute la modération, toute la politesse possible. Le philosophe de Ferney, sentant combien il serait indécent d'invectiver des écrivains qui dissertaient aussi honnêtement , prit le prétexte de supposer ces lettres écrites par je ne sais quel cuistre (i) du collège du Plessis, qu'il traîne sur la scène, qui lui sert de plastron, et contre lequel il vomit les flots de bile4|ui le suffoquent de temps en temps. Excepté ces injures et un appareil d'érudition que M. de Voltaire développe à son ordinaire , toute la partie du raisonnement est faible et viçnt se briser contre la logique claire et pressante de ses adversaires. Il paraît que cet autre pamphlet fera aussi partie des Questions sur V Encyclopédie.

i5. — M. Thomas a eu une explication avec M. Séguier , où il a déclaré à ce magistrat qu'il n'avait nullement eu en vue d'attaquer son Réquisitoire; que son discours était fait avant que-cet ouvrage parût, et qu'il l'avait lu devant gens en état de l'attester: d'un autre côté, il est certain que l'abbé de Voisenon prévint M. Séguier avant la séance, et lui déclara en plaisiantant

(i) I/abl)é Guénée. — R.

ao6 MÉMOIRES SECRETS.

qu'il s'attendit à être bien tancé. On sait d'ailleurs que, dans une assemblée , M. le marquis de Paulmy^ craignant quelque coup d'éclat de la part de M. Thomas , avait proposé de faire lire le discours de ce dek*nier dans un comité particulier; que sur ce qu'on avait objecté que ce n'étaitpas l'usage, il avait dit qu'il le savait; mais que, dans cette circonstance, il croyait qu'il serait prudent d'y déroger; qu'on connaissait l'enthousiasme fanatique de cet orateur, dont il pourrait résulter du désagrément à la compagnie; que cependant la pluralité ayant été pour ne pas innover, la proposition n'avait pas eu de suite. On peut concilier tous ces témoignages en disant que le discours de M. Thomas pouvait effectivement avoir été fait et lu avant le Réquisitoire de M. Séguier, mais que depuis, pour venger la cabale encyclopédique, trop clairement dépeinte dans cet ouvrage , il avait ajouté à ce discours toute la tirade qui a fait tant de bruit. Cette conjecture est d'autant >fAis vraisemblable , que le très* long discours de Af . Thomas n'a pas un certain ensemble, une parfaite cohérence des parties , en un mot ne paraît pas fondu d'tm seul jet.

i6, — ^Le sieur I^a Beaumelle, semblable au milan qui , dépouillé par Taigle , laissait croître ses« plumes dans le silence pour se venger de son ennemi, après avoir passé douze ans dans la retraite , lacéré de toutes parts par M. de Yoltaire, est sortie comme on a dit (j)^ armé de pied en cap, et va lui rendre tous les coups qu'il en a reçus. Il fait imprimer actuellement la Henriade corrigée, où il trouve plus de trois mille vers à reprendre. Il attaque encore mieux le plan : mais , par une maladresse impardonnable, il s'est avisé de vouloir

(i) V. «7 août 1770. — R.

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substituer ses vers à ceux de M. de Voltaire. C'est La Motte qui traduit ï Iliade en vers. Le sieur de I^a Beaumelle a en outre un Commentaire sur toutes les Œuvres de ce poète, dans le goût de celui que le dernier a fait des Œui^res de Corneille. Indépendamment de ces ou- ;y rages de critique , l'auteur en question en a beaucoup d'autres, tels que des traductions, une yie de M. de' MàupertmSj avec \& correspondance du roi de Prusse , une Fie d! Henri IF, etc. (i).

i8. — On prétend que TAcadéniie Française, sur le rapport d'un de Messieurs concernant les plaintes portées par M. Séguier à M. le chancelier contre M. Thomas, a délibéré sur ce qu'il y avak à faire, et que l'affaire ayant été bien éciaircie, le tort se trouvant du côté de l'avocat-général , il a été décidé que ce ne serait que par respect pour son nom qu'on ne prendrait contre ce ma* gistrat aucune délibération violente, mais qu'on ne communiquerait point avec lui* On assure encore que M. l'archevêque de Toulouse s'est entremis en faveur du sieur Thomas auprès du derg^ , a répondu de seâ sentimens religieux , de sa saine doctrine^ et a arrêté les démarches que les prélats zélés voulaient faire contre cet Académicien auprès du roi. Par la même honnêteté, le discours de M. Thomas, comme directeur , le joui^ de la réception de ce nouveau membre , ne pouvant paraître imprimé d'après les défenses de M. le chancelier, l'archevêque de Toulouse a décidé que le sien ne paraîtrait pas non plus; ce qui est le premier exemple de cette nature.

19. — Le sieur Dorât , qui adresse successivement des vers à toutes les nymphes de Paris , et dont les poésies seront un jour le journal galant des diverses divinités

(t) Ces ouvrages n*ont point été imprimés. — R.

ao8 MÉMOIRES SECRElS.

qui auront régné successivement, vient , d'adresser une Épître à mademoiselle Dervieux^ jeune danseuse de rOpéra y qui à des grâces nai^antes joint un talent trèsdécidé pour son art.

ao. — Les (Comédiens Italiens ordinaires du roi, qui depuis long-temps n'avaient rien donné de nouveau, ont joué aujourd'hui pour la première fois le Nom^eau Marié ^ ou les Importuns j opéra comique en un acte, mêlé d'ariettes. Le public, sachant que ces Comédiens avaient beaucoup d'autres pièces qu'ils réservaient pour Fontainebleau, et qu'ils ne donnaient celle-là que parce qu'ils la jugeaient la plus médiocre, ne s'est pas pressé d'y aller, en sorte qu'il y avait fort peu de monde; cependant elle n'a pas tombé et aura quelques représentations. Les paroles sont du sieur Cailhava d'Ëstandoux , qui a mieux réussi aux Français. La musique est d'un auteur peu connu (i), et l'on sait qu'en général c'est sous les auspices de celle-ci que passe le poëme.

— La querelle de M. Thomas avec M. Séguier a donné lieu à une espèce d'épigramme ou de chanson, qui roule sur le zèle hypocrite que ce dernier a fait paraître pour la religion dans son Réquisitoire ^ et qu'on assimile à l'ardeur que le sieur Fréron afTecte dans ses feuilles pour la même cause :

Entre Séguier et Fréron

Jésus disait à sa mère:

«« Enseignez-moi donc, ma chère,

Lequel est le bon larron ? «

aa. — M. le chevalier de Laurès , auteur estint^able qui a remporté plusieurs fois le prix à l'Académie Fran-

(c)Baccelli. — R.

çaise, est à solliciter depuis plusieurs années , auprès des Comédiens Français, l'examen d'une tragédie qu'il se propose de doniler au public. Ne^ pouvant avoir accès auprès de cet aréopage, il a adressé une courte É pitre à M. le marquis de Chauvelin^ seigneur recommandable par son goût pour les lettres > et il le sollicite de lui accorder sa protection auprès du tribunal en question. Voici cette singulière supplique :

Animé par ta voix, par ton goût édairé, Je sentis dans mes sens une flamme nouvelle , Et fis passer dans mon drame épuré

Quelques traits de ce feu sacré , Dont ton esprit, Chauvelin, étincelle.

Mais ton génie en vain sur mes faibles écrits Aurait fait réfléchir un rayon de ta gloire. Si mes travaux dans l'ombre étaient ensevelis ;

De tes bienfaits tu perdrais tout le prix , S'ils ne'pouvaient, hélas! vivre qu'en ma mémoire. Sers ma reconnaissance , et préviens ce malheur :

Que de nos juges de la scène Ta main officieuse enchaîne la rigueur,

Et que l'urne de Melpomène, Favorable à mes vœux , m'annonce un sort flatteur. Je le dois obtenir, puisque j'ai ton suflrage,

Et mes succès seront l'ouvrage

De ton esprit et de ton cœur.

23. — Oïl a parlé du théâtre de mademoiselle Guimard à sa délicieuse maison de Pantin, et des spectacles qu'on y jouait avec toute 1^ galanterie possible. Voici le très-singulier compliment de clôture qui y a été pro* nonce la semaine dernière, le jour où Ton a représenté pour la dernière fois.

ToM. m. i4

aïO MEMOIRES SECRETS.

. ' Messieurs 9

« Autant que Tusage des choses de thëâti*e a pu me

donner de pratique npn, jç mets la charrue devant

les bœufs. Messieurs, je veux dire: autant que la pratique des choses de théâtre a pu me donner d'usage, j'ai remarque en général, j'ai même expérimenté, que les clôtures sont bien plus difficiles à faire que les ouvertures ; que le moment où Ton renlre a quelque chose de bien plus gracieux, de plus agréable, que le moment où Ton sort; et que les actrices ne pourraient jamais se consoler des regrets de la sortie, si elles n'envisageaient l'espérance d'un bout de rentrée. Ce discours tend à vous montrer d'un clin d'œil, à vous exposer d'une manière qui ne tombera pas en oreille d'âne. Messieurs, à rapprocher enfin par un trait insensible les avantages de la sortie d'avec ceux de la rentrée, la clôture, enfin, de l'ouverture. Mais ne pensons point à l'ouverture, quand nous en sommes à la clôture : ne pensons pas au commencement du roman , quand nous en sommes à la queue. C'est le plus difficile à écorcher , Messieurs ; on le sait, et c'est pour cela que je rentre dans la matière de mon compliment, et que j'en reviens à la clôture d'aujourd'hui , qui fait le fond de mon sujet.

(K Vous trouvei*ez notre clôture bien courte, bien petite, en comparaison des ouvertures si grandes, si brillantes. Mesdames , dont nous vous sommes redevables. Quelles obligations ne vous avons-nous pas pour les avoir soutenues ainsi agréables, douces et faciles, pour avoir écarté à propos ces critiques qui vilipendent sans cesse un acteur, l'obligent de se retirer la tête basse et la queue entre les jambes! Vous avez soutenu notre zèle, suppléé

à notre faiblesse , en nous prêtant généreusement la main poqr nous dresser selon vos désirs, et nous avez mis par ce moyen dans le cas d'entrer en concurrence avec les sujets du premier talent, qui*marchent toujours la tête levée, et auxquels on ne peut reprocher qu'un peu trop de roideur, défaut dont ils se corrigeront aisément. a Que dis-je ? je m'aperçois que je m'allonge un peu trop sur les efforts de nos actei^rs ; que je pourrais m'é-* tendre sur quelques*unes de nos actrices. Mais ce n'est pas là le moment : je me cofi tenterai de vous dire que si nous donnons aujourd'hui quelque relâche à vos amusemens et à notre spectacle , c'est reculer pour mieux sauter. Et, quoiqu'il ne soit pas permis à tout le monde d'être heureux à la rentrée, c'est cependant sur elle que nous fondons toute notre espérance ; et voici quel en est le motif:

Â.ir : Je suis gaillard.

Esope un jour avec raison disait , Qu'un arc qui toujours banderait Sans doute se romprait.

Si le nôtre se repose , Mesdames, c'est à bonne cause, A ce qu'il nous paraît.

De ce repos vous verrez les effets; Nous ferons des apprêts Pour de nouveaux succès ; Et nous le détendrons exprès Pour mieux le tendre après. »

C'est le sieur de La Borde, premier valet de chambre du roi , grand amateur et compositeur de musique , le directeur des spectacles de mademoiselle Guimard , qui avait commandé le compliment ci*dessus au sieur Armand fils, concierge de l'hôtel des Comédiens, et aulleur

2 I a MÉMOIRES SECRETS.

de quelques drames , en le priant de le faire le plus polisson j le plus ordurier qu'il serait possible. Il y avait d'honnêtes femmes à ce spectacle, mais en loge grillée; car ce sont les filles qui occupent l'assemblée et remplissent la salle.

25. — La Cour des Aides avait arrêté qu'il serait fait des remontrances au roi sur l'enlèvement, à Compicgne, des deux magistrats de la députation du Parlement de Bretagne. Ce Parlement étant aussi Cour des Aides dans son ressort, celle de Paris, comme fraternisant avec elle, avait cru ne pouvoir se dispenser de ce devoir; mais le roi a trouvé cette démarche déplacée, et n'a pas voulu les recevoir. Ces remontrances, conséquemment, sont restées consignées au greffe d'où elles semblaient ne devoir sortir ; mais quelque copiste infidèle en a laissé transpirer des exemplaires manuscrits, et le public les recherche avec avidité. Elles sont courtes , et retracent d'une façon énergique le cruel tableau des proscriptions et des tyrannies exercées en Bretagne; elles en désignent les auteurs avec des couleurs vraies et effrayantes; elles attaquent enfin et renversent ces maximes terribles dont les adulateurs du trône font la base du pouvoir des rois, ou plutôt des despotes. On peut leur reprocher un ton de dureté qu'on sent naître de l'indignation de l'ame libre et fière qui les a suggérées, mais qu'on trouve toujours déplacé en parlant à un souverain. On les attribue à M, de Malesherbes , premier président de cette cour, et elles sont en effet dans son style (i).

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