‹ Mémoires secrets de Bachaumont de 1762 à 1787Chapitre 32 sur 58 · Chanson faite dans un souper chez M. le duc · texte numérisé non relu

Chanson faite dans un souper chez M. le duc

d* Orléans.

Voulez-vous que de Fanchette , Je vous parle, mes enfans?

La petite est si drôlette , Ses appas sont si friands !

C'est que je la baise ,

C'est que je suis aise , C'est que je suis, ma foi ,

Plus content qu'un roi I

Fanchette , sans être belle , A dans son minois lutin , Un tour qui nous ensorcelle , Je ne sais quoi de si fin ,

Que quand je la baise

C'est y etc.

Sa bouche est comme une rose Au moment d'épanouir :

Quand la mienne s'y repose , Dieux , que je sens de plaisir t

C'est que je la baise ,

C'est, elc.

OCTOBRE 1770. au3

.Souft \t voile du mjstère Cachons ses autres appas :

Amour dit qu'il faut les taire ; Mais quand je suis dans ses bras ,

C'est que je la baise ,

C'est, etc.

Fanchette, reconnaissante, Me rend amour pour amour ; Avec un air qui m'encbante Dans mes bras elle , à son tour,

C'est qu'elle me baise ,

C'est que je la baise.

C'est que je suis , ma foi ,

Plus content qu'un roi !

IQ. ^ On prétend que des vues politiques se sont mêlées à l'établissement du Colysée , et qu'on aurait quelque envie d'y exécuter le Parthénion annoncé dans le sin* gulier livre de M. Rétif de La Bretonne, dont on a parlé il y a un an (i), publié sous l'autorité du Gouvernement, et qui a paru sous le titre de Pomograpfie. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'on pratique dans l'intérieur de ce bâtiment une multitude de cabinets et de cellules qu'on prévoit ne pouvoir convenir qu'à des tête-à-tête amoureux. Au stu*pluS9 ce lieu serait infiniment trop pelit pour remplir un aussi vaste projet que celui annoncé par le grave écrivain en question ; mais on remarque aussi que ce bâtiment-ci a des pierres d'attente de toutes parts, propres à l'agrandir quand on voudra.

a2. — On a rapporté dans le temps (2) une lettre trèscourte , mais très -piquante de l'abbé Morellet contre

/ (i) V. 19 juillet 1769. — K.

(a) V. i" mai 1770. — K.

2 24 MÉMOmKS SECRETS.

M. le comte de I^auraguais, insérée avec affectation dans plusieurs ouvrages périodiques. Les amis de cet écrivain ont tremblé pour sa personne^ quand ils ont vu le silence du seigneur maltraité ; ils ont cru qu'il se vengerait peut-être d'une façon plus durable et plus digne de lui. On ne sait ce qui a empêché M. deLauraguais d'en venir à des extrémités que paraissait s'être attirées son adversaire : il se contente de faire paraître aujourd'hui une Lettre de soixante-douze pages au sieur Dupont , auteur desÉphémérideSj un des écrits oîi la lettre de l'abbé Morellet est consignée, et il couvre l'une et l'autre victime de ses sarcasmes. On conçoit aisément qu'uû pareil ouvrage ne peut plus avoir d'intérêt que pour ceux qui connais- ^ sent les personnages. Du reste , on est toujours fâché de voir M. de Lauraguais prodiguer autant d'esprit pour aussi peu de chose , et noyer cet esprit dans un fatras de phrases qui Témoussent entièrement, et le font disparaître aux yeux du lecteur.

^3. — L'enlèvement de M. Dupaty, avocat-général du Parlement de Bordeaux , fait rechercher l'arrêté de cette cour qu'on attribue à ce jeune magistrat, et qu'on dit être un chef-d'œuvre d'éloquence.

3o. — On raconte que le sieur de La Harpe s'est trouvé à dîner, il y a quelques jours , avec le sieur de La Beaumelle« On sait combien celui-ci est ennemi déclaré de M. de Voltaire, et que l'autre, par politique, affecte d'être un de ses plus zélés adorateurs. Cependant ces deux champions se sont fait beaucoup de politesses, et le sieur de La Harpe, en quittant le sieur de La Beaumelle, lui dit ; « Croyez que je suis comme Atticus, qui ne prit aucune part dans la guerre entre César et Pompée. » On rapporte cette anecdote pour faire voir la vanité de ce

OCTOBRE 1770. aaS

ce petit poète ) et combien il met d'importance à son amitié.

3 1 . — Remontrances de saint Louis au Parlement.

De par tous les amis du trône , Aux gens tenant le Parlement Et respectant peu la couronne ^ Saint Louis remontre humblement , Que ce n'est point l'usage en France Que des sujets contre le roi Fassent , en réclamant la loi , Acte de désobéissance ; Qu'il est bonteux que la balance , Du sceptre usurpant le pouvoir , Ose j au mépris de son devoir , Fomenter avec insolence ' Des troubles dont la violence A compromis la vérité ; Qu'il est honteux que le silence Imposé par l'autorité ^ Soit taxé par l^indépendance De faveur et d'iniquité ; Que c est un dangereux système D'oser, chez un peuple soumis, Se jouer du pouvoir suprême Et lever sur le diadème Le glaive effronté de Thémis ; Que ce système abominable * > Ferait horreur à des Anglais , Qu'il paraît à tout bon Français Une extravagance exécrable, Digne de ces temps abhorrés Où l'on vit un moine coupable Séduit et poussé par degrés Au forfait le plus détestable ;

ToM. m. 1 5

a26 MEMOIRES SECRETS/

Qae y pour obvier à ces maux , A Bicêtre il faudrait conduire Tous ceux qui s'e£Porceot d'induire La France en des troubles nouveaux.

Et par quelques faibles t:erveaux Se laissent mener et séduire.

Telles sont , gens du parlement ,

Les vérités qu*en conscience

A cru, sur votre extravagance,

Devoir vous offrir humblement

Le plus grand roi qu'ait eu la France.

On voit que cette pièce ne peut sortir que de la plume de quelque ^iguilloniste f c'est-à-dire d'un partisan trèsoutre du despotisme.

i" Novembre. —Le sieur Linguet, croyant avoir lieu de se plaindre de la manière dont il a été traité par le sieur de La Harpe, rédacteur d'un article inséré au premier volume du Mercure d'octobre, concernant cet auteur, a jugé devoir mulcter le joui*naliste par Fépigramme

suivante :

Monsieur La Harpe , en son Mercure , Blâme le feu de mes écrits.

Monsieur La Harpe , je vous jure , D'un défaut de cette nature Vous ne seret jamais repris :

Et s'il me vient un jour envie D'abandonner ce vilain ton , Pour bien refroidir mon génie , J'étudierai Timoléon^ Ti^arwicky Gustave et Mélanie.

^e sont quatre tragédies du sieur de La Harpe.

2. — Ou a donné pour première nouveauté, sur le théâtre de la cour, à Fontainebleau, Thémire, comédie en un acte, mêlée d'ariettes, avec divertissement, dont les paroles sont du sieur Sédaine , et la musique du sieur Duni (i). Cette pièce a déjà été exécutée sur le théâtre du sieur Bertin , trésorier des parties çasuelles.

Le samedi 27 on y a exécuté les Deux Avares y co-r médie aussi mêlée d*ariettes , en deu¥ actes , paroles du sieur de Falbaire, musique du jsieur Grétry (2). Cette pièce parait avoir eu beaucoup de auccès ; car ou ne peut trop en décider à la représentation , où Ton sait que personne ne peut applaudir, et que les battemens de mains sont interdits, ce qui rend le spectacle très-froid.

Le samedi, 10 novembre, on doit donner la dusière^ ou le Vin nouveau^ comédie nouvelle en un acte , mêlée d'ariettes, paroles de M. le marquis de Pezai , musique de M. Kohaut, avec divertissement; et pour quatrième et dernière nouveauté eu opéras comiques, on jouera, le mardi i3, t Amitié à P épreuve, comédie en deux actes, mêlée d'arieltes, paroles du sieur Favart, musique du sieur Grétry, avec divertissement. L'Opéra devait exécuter deux actes nouveaux, la Fête de Flore , paroles d« M. de Saint-Marc , musique du sieur Trial; et Zénis et Alnuisie, paroles de M. Champfort, musique du sieur La Borde, premier valet de chambre du roi.

3. — Depuis le voyage de Fontainebleau , comme il y a eu des articles changés aux spectacles, on a fait ce qu'on appelle un nouveau répertoire, c'est-à-dire une liste qu'on a portée à M. le Dauphin. Ce prince l'a reçue et jetée au feu sur^-le^cliamp, sans la lire, en di-

(i) V. 3o novembre 1770. — R.

(a) V. 7 décembre 1770. — R.

sant : « Voilà le cas que je fais de ces choses-là. » I^s courtisans ont jugé différemment de cette action, suivant leur façon de voir. En général , elle annonce un prince fort débidé, et qui aime à fronder hautement les choses qui ne lui plaisent pas.

4. — On a parlé, Tannée dernière^ de la visite que le sieur iGrerbier, avocat , avait reçue du prince de Conti , dans sa terre d'Aulnoy (1). Madame la duchesse de Chartres vient de faire le même honneur à ce jurisconsulte célèbre y qui , comme l'orateur romain , après avoir étonné le barreau par son éloquence sublime, se délasse de ses importantes fonctions en travaillant lui-même à son champ. Le sieur Gerbier est un grand économiste ^ qui fait beaucoup d'expériences en choses utiles , et qui d'ailleurs a singulièrement embelli son habitation par toutes sortes de décorations nouvelles et peu connues ^ dont il a emprunté Tidée des Anglais ; c'est ce qui attire la curiosité des grands.

6. — Le Mémoire de M. de Voltaire, en faveur des habitans de Saint-Claude, qu'on a annoncé il y a déjà du temps (a), réveille l'attention du public, aujourd'hui qu'il est question déjuger cette affaire portée au Conseil des Dépêches. Il y est question de plusieurs villages renfermés entre deux montagnes , sans aucune communication avec le reste d^ la terre, sur lesquels le Chapitre de Saint-Claude, en Franche-Comté, ci-devant couvent de Bernardins, prétend exercer le droit, contre nature, de servitude. Ce canton comprend environ douze mille âmes. Il veut faire valoir sa prétention , sans autre titre qu'une jouissance centenaire, que ces despotes opposent

(i) V. 19 août 1769. — R.

(a)V. 19 août 1770. -— R.

NOVEMBRE I77O. a'iQ

à ia réclamation des malheureux habitans en question. La cause de l'humanité à plaider d'une part, et de l'autre la satire à faire des moines et des prêtres, étaient un double sujet 9 trop beau pour ne pas enflammer l'imagination de notre poète philosophe. Il a traité la matière supérieurement et avec tout l'intérêt possible. On ne doute pas que le Chapitre de Saint-Claude ne perde , par la loi générale du royaume, qui n'adipet pas de serfs en France.

7. — M. l'abbé Xaupi, doyen des abbés de France, et doyen de la Faculté de Théologie, ne laisse échapper aucune occasion de faire briller son éloquence, soit dans la langue latine, soit dans la française, soit dans le grec^ soit dans l'hébreu , s'il était nécessaire , ou que ses lecteurs fussent à porté de l'entendre : chargé par état, Iprs de tous les événemens célèbres, de porter la parole^ ils'çn est acquitté jusqu'à ce jour avec un talen t singulier dans les différens discours qu'il a prononcés , et paraît posséder à merveille l'art dç P-adulation.Ufait tourner vers ce genre son génie, son esprit et son savoir. Le recteur de l'Université ayant été en procession à l'église de l'abbaye royale de Saint-Antoine, M. Xaupi y officiant a saisi cette occasion pour adresser à la maison un discours latin, oii il a trèsheureusement ménagé l'éloge de madame de Beauvau, abbesse de ce couvent ; il a parlé de la maison de cette princesse avec toute l'emphase d'un orateur, et veut qu'elle soit alliée de toutes les têtes couronnées de l'Europe ; il a joint k son discours imprimé toutes les note^ qui peuvent servir au développement de ses assertions sur l'illustration de cette maison.

8. — 11 est parvenu depuis quelque temps à Paris un Journal hebétiquc ^ qui commence à faire bruit. Cet

!23o M^RfOIRHS SBCRETS.

ouvrage périodique, destiné surtout à traiter les mai; tières scientifiques, avait été jusqu'ici monté sur un ' ton très'grave ; il le conserve encore sur tous les articles étrangers ; mais celui de France est traité tout différemment. Depuis le moi$ de septembre, on y remarque une touche nationale qui annonce la correspondance d'un homme d'esprit très au fait des anecdotes littéraires', et qui n'ignore pa^ que la méchanceté est l'ame de ces feuilles éphémères. Le sieur De Rosoy passe pour le rédacteur en titre. Cependant on croit qu'il a lui-même un associé dont la plume brillante saupoudre le tout d'un sel léger et piquant.

11.-^^ Les nouveautés n'ont pas fait encore une sensation extraordinaire sur le théâtre de la cour : une an^^ cienne pièce, qu'on a jouée hier^ a plus amusé que tout le reste ; ce sont les Carrosses (T Orléans y farce de La Chapelle qu'on ne joue jamais à la ville, mais qu'on donne de temps en temps à la cour^ où elle a toujours réussi. Elle a encore eu plus de succès cette fois-ci par un divertissement qu'on y a ajouté, analogue aux cir* constances. C'est madame la duchesse de Villeroi qui a principalement contribué à cette innovation. Plusieurs amateurs s'en sont mêlés, et le sieur Favart a broché sur le tout. U y a , entre autres choses , ajouté des couplets qui contiennent un éloge indirect et délicat de madame la Dauphine; ils ont été extrêmement applaudis. Les jeunes princes, par extraordinaire, étaient à ce spectacle, qui les a beaucoup fait rire, ainsi que la princesse leur belle-sœur. M. le Dauphin, plus sérieux, n'a pas paru prendre une part bien marquée à cette grosse gaieté.

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