Les Comédiens Français ont joué samedi der
IfOVEMBRE 1770. 23 I
nier^ 10 de ce mois, une tragédie nouvelle , iutilulëe Fhrinde. L'invasion des Maures en Espagne, appelés par le comte Julien pour venger sa fille , est le sujet de cette pièce, et présentait sans contredît un très-beau canevas; mais Fauteur n'en a pas profité. Cette tragédie a parusi naauvaise, qu'eli:ea été huée généralement et a eu beaucoup de peine à finir. L'ouvrage est d'un jeune auteur, nommé Le Fèvre, qui avait donné pour début, en 1 767 ^ Cosroés, Quelques amateurs avaient cru reconnaître du talent dans ce jeune homme , et prétendaient qu'il fallait l'encourager : les véritables connaisseurs avaient jugé, au contraire, que c'était un poètereau monstrueux , né pour le malheur des oreilles du public, qu'il fallait étouffer dès sa naissance* Il parait que ces derniers l'avaient bieu décidé : rien de si dur et de si tudesqiie que sa versification.
1 5. — I^ skur Paradis de Moncrif , lecteur de la feue , reine et de madame la Daùphipe , languissait depuis deux mois, ayant les jambes ouvertes; comme il avait quatre-vingt-deux ans et au-delà, il n'a pas douté que sa fin n'approchât ; mais il l'a envisagée en vrai philo*sophe ; il s'entretenait de ce dernier moment avec beaucoup de présence d'esprit et sans aucun trouble ; il a ordonné lui-même les apprêts de ses funérailles. Après avoir satisfait à l'ordre public et aux devoirs de citoyen , il a voulu semer de fleurs le reste de sa carrière ; il a toujours reçu du monde : accoutumé à voir des filles et des actrices, il égayait encore ses regards du spectacle de leurs charmes. Ne pouvant plus aller à l'Opéra, où il était habituellement, il avait chez lui de la musique, des concerts, de la danse; en un mot, il est mort en Anacréon, comme il avait vécu. Pi*esque tous ses ouvrages sont dans
a 3a MEMOIRES SEORETS.
un genr« délicat et agréable y il excellait surtout dans les romances ^ marquées à un coin de naïveté qui lui est propre. Il a fait quelques actes d'opéra qui ont eu beaucoup de succès^ et il a eu la satisfaction de se voir encore joué sur le théâtre de Fontainebleau ^ au moment de sa mort. Il avait les mœurs douces y comme ses écrits; il aimait beaucoup la parure, et a conservé ce goût jusqu'à la fin. C'était vraiment un homme de société^ qua-r lité qui s'allie rarement avec celle d'auteur, et surtout incompatible avec ce qu'on appelle le vrai génie.
ï'j, — La fureur incroyable de jouer la comédie gagne journellement , et malgré le ridicule dont l'immortel auteur de la Métromanie a couvert tous les histrions bourgeois , il n'est pas de procureur qui , dans sa bastide y ne veuille avoirr des tréteaux et une troupe. Il ue faut pas mettre au rang de ces spectacles misérables ceux que donne M. de Magnan ville, garde du trésor royal, dans son château de la Chevrette. Le théâtre , les auteurs et les acteurs y sont également dirigés par le génie et par le bon goût. Quant au local et aux décorations , tout y est entendu à merveille, et la magnificence n'y laisse rien à désirer. On y a joué ces jours derniers deux pièces nouvelles de la composition de gens de la société , qui ont eu le plus grand succès , et le méritent. L'une est Roméo et Juliette^ par M. le chevalier de Chastellux. Ce drame, tiré du théâtre anglais, et accommodé au notre, est plein d'intérêt, et présente des situations neuves, conduites avec beaucoup d'art. L'autre est une comédie dans le haut genre, ayant pour titre : les Deux Orphelins. M. de Magnan ville en est l'auteur, et l'on y a trouvé beaucoup de gaieté , de finesse et de sentiment. La première est en cinq actes, et la seconde en trois. Dans le
nombre des acteurs ^ presque tousexcellens^ on distingue madame la marquise de Gléon ^ qui à la plus charmante figure joint un jeu dëcent, aisé et noble^ et surpasse de beaucoup les tons manières et le» allures factices de nos meilleures héroïnes de théâtre. Une demoiselle Savalette fait les rôles de soubrette à donner delà jalousie à mademoiselle Dangeville : en un mot, autant la belle nature est au-dessus de l'art le plus recherché , autant cette troupe de comédiens bénévoleis l'emporte sur tout ce qu'on connaît faisant le métier et affichant le talent. Le public se porte en foule à cette campagne, quoique à trois lieues de Paris , et l'on comptait plus de deux cents carrosses à la dernière représentation.
20. — On a parlé, il y a quelque temps (i), d'une machine à feu pour le transport des voitures , et surtout de l'artillerie, dont M. de Gribeauval, officier en cette partie, avait fait faire des expériences. On l'a perfectionnée depuis , au point que , mardi dernier, la même machine a traîné dans l'arsenal une masse de cinq milliers, servant de socle à un canon de quarante-huit, du même poids à peu près, et a parcouru en une heure cinq quarts de lieue. I^ même machine doit monter sur les hauteurs les plus escarpées, et surmonter tous les obstacles de l'inégalité des terrains ou de leur affaissement.
23. — Depuis peu de jours il paraît deux traductions de Suétone ; l'une , par le sieur Henri Ophellot de La Pause (2) , eu 4 volumes in-8^, avec des mélanges philosophiques et des notes du sieur Delisle, auteur de la Phîlosophie de la Nature; l'autre du sieur de La Harpe.
(i) V. a3 octobre 1769. — R.
(a) Ce nom supposé, qui servit de masque à Delisle de Sales, est l'anagramme de ces mots : Le philosophe de la nature. — R.