‹ Mémoires secrets de Bachaumont de 1762 à 1787Chapitre 34 sur 58 · M£MOIR£S SECRETS · texte numérisé non relu

M£MOIR£S SECRETS

Celui-ci a profité de la facilité qu'il a de faire parler divers ouvrages périodiques pour annoncer la sienne avec beaucoup d'emphase, et prémunir le public contre toute surprise qui pourrait lui être faite par la présentation des œuvres de l'autre traducteur. Il a annoncé plusieurs fois qu'il ne fallait pas confondre les deux traductions ; eft un mot^ il a mis dans ces avertissemens la présomption ordinaire qu'on lui connaît ^ et celte morgue littéraire dont ne l'ont pas encore guéri les diverses mortifications qu'elle lui a causées et la haine presque universelle des auteurs j ses confrères.

a4* "*-* Le préskient Hénault, surintendant de la maison de madame la Dauphine , membre de l'Académie Française et de celle des Inscriptions , vient de mourir ce soir^ après avoir lutté contre la mort depuis plusieurs années, âgé de près de quatre-vingt-six ans. Tout le monde connaît son uàbrégé chronologique de V Histoire de France , qui lui a fait tant de réputation , loué tour à tour, et dénigré outre mesure par M. de Voltaire, et qui ne méritait ni tant de célébrité ^ ni une critiqua si amère. Il était fort riche. Sa table était ouverte à tous les gens de lettres, ses confrères, et surtout aux Académiciens. Il n'était pas moins fameux par son cuisinier que par ses puvrages. Le premier passait pour le plus grand Apicius de Paris, et tout le monde connaît la singulière Épître jdu philosophe de Ferney à ce Lucullus moderne , qui jdébute ainsi :

Héoauh, fameux par vos soupers, Et par votre Chronologie , etc.

a5. — Extrait dune lettre de Marseille du 1 7 «oyembre. a M. Séguier , avocat-général du Parlement de

NOVEMBRE l'J'JO. ^35

Paris, a passé ici. Il est d'usage lorsqu'un membre de TAcadémie Française vient à Marseille, que TÂcadémie de cette ville députe vers lui , par une déférence due à la première , qu'on r^arde comme la mère des autres. On a agité, à Toccasion de M. Séguier,ce qu'on ferait, et il a été décidé non-seulement de ne pas le complimenter, mais de ne fraterniser en^ rien avec lui. Cette délibération a été prise, d'après le compte rendu par un membre, du Réquisitoire de ce niagistrat , de ce qui s'était passé à l'Académie Française à la scène de réception de M. l'arcbcvêque de Toulouse, et de l'indécence des démarches ultérieures de M. FavQcat-général , pour provoquer la défense d'imprimer le discours du sieur Thomas. »

3o. — Thémirej jouée depuis pou par les Comédiens Italiens , est i^ne espèce de pastorale qui roule sur VÉglogue connue de Fontenelle , dont le refrein est :

Mais îi^ayons point d'amour , il est trop dangereux.

Elle n'est composée que de trois acteurs, Thémire, son père, et un berger, amoureux de la jeune fille. Celleci l'aime aussi, mais d'amitié seulement, et ne veut pas entendre prononcer le mot d'amour, ai conséquemment celui de mariage. Le père et l'amant en sont également désolés ; le premier conseille à l'autre, pour développer le cœur de la bergère, de feindre d'aimer une de ses compagnes, en l'assurant qu'il conserve toujours pour elle les sentimens de l'amitié la plus parfeite, mais qu'il . porte son amour ailleurs, puisqu'elle n'en veut pas. Cette ruse éveille la jalousie dans le cœur de sou amante ; elle reconnaît ses propres sentimens qu'elle se dissimulait, et ils s'épousent.

Ce canevas, assez simple, présente pourtant les

mœurs y inconnues au village, d'un père instruisant lui<« même Tamoureux de sa fille^ et le dirigeant dans la manière de la séduire. On sent que ce raffinement de métaphy* sique du cœur n'est pas fait pour des paysans^ et le sieur Sëdaine^ qui se pique de connaître si bien le naturel, aurait dû transporter la scène ailleurs, ou la traiter différemment. La musique est monotone comme le poëme, et n'a aucun caractère. Il parait que la ville sera d'accord cette fois -ci avec là cour, et l'on ne croit pas que cet opéra comique très-médiocre ait un succès décidé. Le sieur Caillot faisait le rôle du père, la dame La Ruette œlui de la fille, et Clairval était l'amoureux. La pièce a été fort bien jouée , et l'auteur ne peut s'en prendre aux acteurs si elle n'a pas eu plus d'applaudissemens.

2 Décembre. — Depuis quelque temps on a inventé des galons factices, qui imitent l'or vrai et sont à très-bon marché; des plaisans les ont appelés des galons à la chancelièrCf parce qu'ils sont faux et ne rougissent pas. C'est en effet une propriété de cette nouvelle découverte.

3. — Il paraît une nouvelle facétie de M. de Voltaire ayant pour titre : Épîtreauroide la Chine sur son Recueil de vers qiCil a fait imprimer ( r ). On se doute bien que c'est un nouveau cadre où le poète de Ferney enchâsse encore le3 victimes ordinaires , pour les passer en revue et les couvrir de nouveaux sarcasmes.

4. — Le sieur Piron , si fécond en saillies et en épi-^ grammes, ne tarit pas sur le compte du sieur de La Harpe; il en a fait encore trois à l'occasion de Suétone. Voici la première qu'on connaît :

(1) La Correspondance littéraire de Grimm (lettre du \^^ décembre 1770) contient une réponse du roi de la Chine , attribuée à La Harpe. On ne la trouve pas dans les Œuvres de cet auteur. — R.

Le voilà donc ce petit virtuose, .

Toujours s'aimant, sans avoir de rivaux ,

Ecri vaillant, soit en vers, soit en prose,

Et sous Lacombe alignant sea journaux !

Gomme aux sifflets chaque jour il s'expose !

•Pour deux écus aux badauds de Paris, .

Il vend en vain des Césars travestis.

C'est pour tomber qu'il joute avec La Pause (i).

Ce grand auteur, si j'en crois ses écrits ,

De ses héros fait mal l'apothéose :

Timoléon meurt le jour qu'il est né.

Pour Mélanicy on bâille à bouche close

En admirant ce drame fortuné ;

Et Suétone h périr condamné

Va dans la tombe où Gustave repose.

5. — - L'acteur qu'oa avait annoncé comme devant dé^ buter cet hiver , a paru hier dans la tragédie XAlzire ; il faisait le rôle de Zamore. Le public , prévenu depuis long-temps de ce début ^ s y était porté en foule. Le goût particulier que la demoiselle Clairon avait pris pour lui ^ et ses soins pour le former ^ en avaient fait concevoir la plus haute opinion. Ce sujet n'a pas répondu à l'attente générale. Il a toutes les qualités extérieures ; mais sa voix est sourde 9 et^ soit défaut d'organe, soit timidité^ ne sortait point du tout. Il a rendu asse2 bien quelques morceaux de déclamation , talent qu'on acquiert par une grande étude et les leçons -des bons modèles ; mais il a paru manquer de chaleur, et a raté tous les endroits de sentimens ; il n'a point d'entrailles : il pourra avec de l'art être un acteur brillant ^ mais il n'aura jamais ces élans de génie que saisissent les spectateurs dans la demoiselle Dumesnil et le sieur Le Kain.

(i) V. 23 novembre 1770. — R.

238 MEMOIRES SECRVTS.

6. — Épigramme sur le bruit qui a couru que le sieur Piron était mort en même temps que MM. de Moncrif et le président Hénault,

Piron est mort!-Quel jour ?'*-Hier.<-Hier, chose impossible ! Je le quittai le soir en parfaite santé , Leste, plein d'enjouement, d'esprit et de gaîté; Tout son individu me parut impassible.

— Le fait n'est que trop sûr... Hélas I apparemment ^ Que le bon Alexis est mort subitement.

— Non , non y son ame existe et n'est point endormie ; Il n'est ni mort, ni de l'Académie.

7. — Les Comédiens Italiens ont donné hier la première représentation des Deux AvareSy comédie en deux actes et en prose , mêlée d'ariettes. Cet opéra comique ^ qui avait peu réussi à la cour , n'a pas eu plus de succès à la ville. Le poëme, de la composition du sieur de Falbaire, n'a pas le sens commun, à commencer par le titre. Quanta la musique, elle est du sieur Oriétry, c'est-àrdire du plus grand maître que nous ayons en pareil genre.

9. ^— Tandis que le sieur de Voltaire ne cesse de s'égayer auk dépens de ses ennemis, ceux-ci cherchent à prendre leur revanche , et le sieur Marchand vient de faire paraître le Testament politique {i) de ce grand homme , qui n'est pas mal plaisant et contient une critique aussi fine que légère de ses ouvrages, et de ses caractère, vie et mœurs.

10. *-^ Un plaisant a mis en épigramme le bon mot rapporté ci-dessus sur les galons modernes :

On fait certains galons de nouvelle matière ,

Fort peu chers, mais fort bons pour habits de galas ;

(i) Genève, 1770, în-8®. — R.

DÉCEMBRE 1770. aSg

On les nomme à la chancelièrc.

— Pourquoi ? — C'est qu'ils sont faux et ne rougissent pas.

Un autre plaisant a fait d'avance Tépitaphe de M. le duc de La Vrillière. Elle roule sur ses trois noms différens de Phelypeaux, SainbFlorentin et La Vrillière :

Ci gît , malgré son rang , un bomme fort commun ; Ayant porté trois noms et n*en laissant aucun.

11. — Il se répand un couplet de chanson qu'on met sur différens airs. Le voici :

. Le bien-aimé de Falmanac N'est pas le bien-aimé de France:

Il fait tout ab hoc et nb hac , Le bien-aimé de l'almanac ; il met tout dans le même sac , •

Et la justice et la finance :

Le bien-aimé de l'almanac N'est pas le bien-aimé de France.

12. — Mardi on a donné sur le théâtre de l'Opéra la première représentation d^Ismène et Isménias , tragédie lyrique, exécutée pour la première fois à Paris , mais jouée en 1 763 à Choisy y devant le roi , avec un médiocre succès. Le poëme , du sieur Laujon , est dénué de tout intérêt , fort embarrassé dans sa marche , et prête peu à l'appareil du spectacle que doit fournir un ouvrage de ce genre. La musique , du sieur La Borde , est excellente comme production d'un amateur , mais n'a pas de même cette chaleur qu'on admire et qu'on ressent dans les compositions des grands maîtres. Elle est triste , presque toujours dans le bas^ peu d'airs chantans ou de symphonie; quelques morceaux assez agréables , mais

^4o miSmoiiiês sjsgri&ts.

plus propres pour la Comédie Italienne, et qui, par leui' disparate avec l'ensemble , font une dissonance qui révolte les moins connaisseurs.

i4- — Outre les couplets dont on a parlé contre -le vulgaire des nymphes de l'Opéra^ on a fait des cantiques particuliers en Thonneur des principales actrices. Mademoiselle Rosalie a paru mériter spécialement l'attention du Santeuil du théâtre lyrique. On recherche beaucoup cet Hymne à sa gloire, très-méchant, très-ordurier, et qui par-là fait fortune; mais il est très-rare (i).

i5. — On a fait aussi en l'honneur de mademoiselle Dervieux un (antique (a) non moins atroce que celui dont on a parlé contre mademoiselle Rosalie. On peut juger par le style de ces deux ouvrages, par leur tournure informe, qu'ils ne sont point composés par un poète véritable , mais qu'ils sont éclos dans les sociétés de ces demoiselles , dont les coryphées se sont évertués à qui injurierait le mieux la divinité adverse.

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