Madame Favart, dont nous avions annoncé la
(i)Réiinpriiné dans le Mmpeouana, tome V, p. 12-45. — R.
cruelle maladie^ a enfin succombé à ses douleurs. Ses amis neTont point abandonnée jusqu'au dernier instant. Il faut distinguer entre eux M. Lourdet de Santerre et l'abbé de Yoisenon. Le premier est un Maître des Comptes, qui se mêle de bel esprit^ et qui passe pour avoir mis en commun ce qu'il en avait avec le mari et la femme, dont il enrichissait les ouvrages de ses saillies. Quant à l'autre, on connaît son prodigieux attachement pour le ménage en question. Depuis la mort du mare* chai de Saxe, dont la passion avait commencé à rendre célèbre cette courtisane qui suivait les armées, l'abbé vivait avec elle, et mangeait tout son revenu dans la maison. Prêtre de son métier, libertin par habitude, et croyant par peur , il a fait tout ce qu'il fallait pour mettre devjant Dieu l'âme de sa maîtresse. Comme elle tenait prodigieusement aux quinze mille livres de rentes que lui valait son état de comédienne , elle faisait difficulté d'accéder à la renonciation au théâtre que l'Église exigeait, ce qui {annonçait au moins de la bonne foi chez elle et une constance inviolable à ne point se parjurer. Il s'est remué a^uprès des gentilshommes de la chambre pour qu'on lui fit accorder ses appointemens en pension, mêm0 en cas de retraite. Cette faveur a rendu l'actrice libre, et son sàlutn'a plus souffert de difficulté.
Le grand talent de madame Favart brillait plus dans le lit qu'au théâtre. Sur ce qu\)n reprochait au Mars de la France son engouement pour cette fille peu jolie, ce héros , uon mo^as fameux en combats amoureux qu'en exploits guerriers, répondit : « "prouvez-m'en une qui me le fasse faire comme elle ! x>
16. — - ^ Les propos se soutiennent sur le discrédit où tombe M. le chancelier^ sur sa brouillerie constante avec
madame Du Barry et les autres miuistres , et sur les efforts que font plus ouvertement aujourd'hui contre lui les ministres de la maison de Bourbon, en sorte que les espérances se raniment merveilleusement de toutes parts, et qu'on a toujours fait à" compte la chanson suivante.
Chanson prophétique.
Sur l'air : Lon ian la derirette.
Par ma foi , René de Maupeou , Vous devriez bien être saoul,
Lon Ian la derirette , De tous les pamphlets d'aujourd'hui.
Lon Ian la deriri.
Votre crédit baisse, dit-on; Chacun vous tire au court bâtoo :
Lon Ian la derirette.
N'en êtes vous pas étourdi ?
Lon Ian la deriri .
L'abbé Terray, le d'Aiguillon Méditent quelque trahison,
Lon Ian la derirette^ Le petit Saint (i) s'en mêle aussi.
Lon Ian la deriri.
Mais votre plus affreux malheur C'est de n'être plus en faveur ,
Lon Ian la derirette.
Avec madame Du Barry.
Lon Ian la deriri.
Jusqu'à ce Monsieur de Beaumont (2) ,
(i) Saint-Florentin, aujourd'hui duc de La Vrillière.
(a) On prétend que l'archevêque s'était opposé à la publication des mouifoires. '
Qui vous a fait certain affront,
Lon )an la derirette, Saus vous en avoir averti.
' LoQ lan la deriri.
Ce qui redouble cncor vos maux j Le maître vous tourne le dos ,
Lon lan la derirette, £t bien plus , la Future en rit (i).
Lon lan la deriri.
Voulez-vous que je parle net ?
11 faut faire votre paquet ;
Lon lan la derirette, Monsei^eur, décampez d*ici.
Lon lan la deriri.
Car à la Grève un beau Salve Pour vous bientôt est réservé ,
Lon lan la derirette, Et par dessus De prq/undù,
Lon lan la deriri.
qS. — La canonisation de la bienheureuse Frémyot de Chantai, institutrice de l'Ordre de la Visitation, a été célébrée aujourd'hui à Sainle-Marie, couvent de la rue Saint-Antoine, dans le cérémonial brillant que peut exiger cette apothéose chrétienne. M. l'archevêque s'y est transporté avec tout son clergé, pour ouvrir la neu vaine de jubilation qui doit y perpétuer la mémoire de ce grand événement. Les paroisses, les couvcns, et les fidèles de Paris et des environs, seront admis dans cet intervalle à rendre leurs hommages à la nouvelle sainte , et à faire, pour ainsi dire, connaissance avec elle. Des familles distinguées de ce royaume prennent d'autant
(i) La Dauphiae. — R.
AVRIL 177a. 4^5
plus de part à la joie publique , quelles ont l'honneur d'appartenir à madame de Chantai, par madame deSévigné^qui était sa petite-611e, et dont les ouvrages , quoiqu'elle ne soit pas canonisée, sont plus connus des mondains que les livres mystiques de sa grand'mère.
29. — «- * L^annonce des Druides avait été renouvelée aujourd'hui. A une heure un exempt de police est venu signifier aux. Comédiens un ordre du roi de ne pas jouer cette pièce y ce qui les a fort embarrassés. Ils voulaient, par épigramme, y substituer le Tartufe; malheureusement ils ne se sont pas trouvés assez complets pour le jouer. Cette proscription etf un nouvel effort du clergé, et surtout àe l'archevêque de Paris. D'ailleurs, des raisons de j)olitique se sont jointes à l'esprit de fanatisme , efc l'allusion qii'on a cru y voir entre madame Louise , et une fille de roi qui s'y dévoue au culte d'Ésus, les applications qu'on en a faites malignement dans la brochure j4 Jacques de Fergès, ont engagé le ministère à se rendre, en cette occasion, aux vœux du clergé, qu'on ne veut pas mécontenter ouvertement dans le moment où il est question de l'assembler pour en obtenir de l'argent.
30. — On a donné hier^ dans le Wauxhall de la Foire Saint-Germain, un concert extraordinaire au profit des écoles gratuites de dessin. L'assemblée était nombreuse et brillante, et la salle, qui est décorée de la façon la plus galante, ornée d'une multitude de jolies femmes, semblait offrir une assemblée de l'Olympe. La mijusique n'a point répondu à cette imagination. Le concert a commencé par deux symphonies qui avaient balancé le prix au concours établi, depuis quelques années, à la salle du concert spirituel pendant la quinzaine de Pâques. Après
ToM. in. 3o
rexécutton M. de Meulan , fondateur de cette médaille ^ établi sur un théâtre particulier avec les juges, a déclaré que la seconde symphonie concertante avait élé }ugée la meilleure; il a nommé l'auteur (i) qui est un musicien appartenant à l'électeur Palatin ; il a ajouté que regrettant de ne pouvoir reconnaître convenablement le mérite du second auteur (12), on avait fourni une somme de deux cents livres pour le récompenser : celui-ci est un musicien du prince des Deux^Ponts. Les deux lauréats ont paru successivement , et ont reçu leur rétribution des mains de M. de Sartine^ lieutenant-général de police. On a ensuite chanté l'opéra de Deucalion etPyrrha^ mis en musique par M. Gibert. Il est en quatre actes ^ et n'a fait que peu de sensation ; il a d'ailleurs été fort mal exécuté. En tout, ce concert était médiocre , et ne répondait pas à son objet. Des deux nouveaux morceaux de musique couronnés, l'un a paru plus savant , l'autre plus agréable; mais dans aucun l'on n'a trouvé de ces traits d'harmonie sublime qui caractérisent les grands maîtres et les ouvrages durables.
!•' Mai. -^11 est arrivé depuis peu à Paris un nouveau conte manuscrit de M. de Voltaire, ayant pour titre la Bégueule y conte moral , par le B. P. Nonotte y prédica^ teur. Il y a joint un envoi à madame de Florian, en date du, 19 avril.
3. -'^ Feu M. Rouilley de Meslay, ancien conseiller au Parlement de Paris ^ ^yant conçu le noble dessein de contribuer aux progrès des sciences et à l'utilité que le public en pouvait retirer, a légué k l'Académie royale des Sciences un fonds pour deux prix qui doivent être
(x) Le sieur Gaoapick. — R.
(a) Le sieur Eischer. — R.
distribués à ceux qiii^ au jugement cie cette compagnie^ auront le mieuK réussi sur deux différentes portes de sujets, qu'il a indiqués ds^ns son testament, et dont il a donné des exemples.
Les sujets^ âix premier prix regardent le système gé* néral du monde et l'astronomie physique. Le prix devait être de deux mille livre&^ aux termes du testament , et se distribuer tous lesans^; inais la diminution dés rentes avait obligé de ne le donner que tous les deux ans. afin de le rendre plus considéi^ble, et on l'avait porté à deux mille cinq cents livres. De nouveaux retranchemens dans les rentes ont forcé l'Académie de le réduire. Elle annonce en ccnséqjuence , dans son programme du sujet proposé pour le prix de l'année 1774» *iu'à commencer " de la présente année 1772 il n'est plus que de la somme de deux mille livres.
Les sujets du second prix regardent la navigation et le commerce : il ne se donnera aussi que tous les deux ans y suivant le même avertissement, et ne sera que de deux mille livres.
4. *- Les fêtes célébrées au sujet de la canonisation de la baronne de Chantai ne se sont point passées sans fournir aifx fidèles un nouveau sujet d'édification, et un spectacle bien propre à raffermir la foi de ceux qui sont assez heureux pour croire. Une malade de l'Hôtel-Dieu , impotente de jairibes et se servant de béquilles, pleine de confiance en la nouvelle sainte, s'est faât transporter à Sainte-Marie, et, au milieu de sa prière, elle a lancé des cris perçans, comme s'il se passait quelque chose d'extraordinaire en elle : en effet elle s'est levée, à ce qu'on assure, et a marché, pas bien loin, car entourée de la foule elle en était comme soutenue, il a fallu la soustraire à
Tempressement des curieux. Bien des gens disent que c'est une pieuse imposture, et prétendent que les miracles ne s'opèrent point par douleur. Les, chrétiens plus dociles attendent que le fait soit constaté, et que FÉglise ait parlé. Quant aux philosophes et incrédules, dont cette ville abonde, ils en rient d'avance. On ne sait si les béquilles, premier monument du pouvoir de la sainte, seront suspendues dans la chapelle,- suivant la coutume.
6. *- M. l'abbé Delille et M. Suard ont été élus hier membres de l'Académie Française, pour occuper les deux places vacantes. M. le duc de Richelieu, qui présidait et qui favorisait en apparence le dernier^ dont l'électioii semblait devoir être très - critique ^ a voulu prc^ter de la prépondérance de voix qu'il connaissait pour lui^ et, quoique Ja règle soit de ne faire qu'une élection dans une séance, il a proposé de procéder tout de suite à la seconde^ ce qui a été fait. Il y a eu huit voix pour M. Lemière, quatre pour M. de Chabanon, une pour M. Laujon , et quatorze pour M. Suard. Us étaient vingt-sept votans, et dix -neuf candidats sur les rangs. On n'a pas été peu surpris de voir celui-ci l'emporter, lui dont tout le mérite consiste à avoir fait de très-mauvaises Gazettes de France , et avoir traduit de l'anglais une HiS" toire de Charles-QuirU par Robertson.
7. — C'est M. Watelet qui est reconnu l'auteur des paroles de l'opéra de Deucalion et Pjrrha. Rien de plus misérable que ce poême^ indigne à tous égards d'un, membre de l'Académie Française.
10.— Hier samedi^ comme l'Académie Française était prête à se séparer, est arrivée une lettre de M. le duc de La Vrillière, qui lui annonçait que non-seulement le roi ne confirmait pas les deux élections du 6 , mais les
MAI 177a. 469
improuvai t^ comme ayant été Ëiites dans la même séance, contrairement aux statuts. On prétend que la lettre ajoutait., aussi que les sujets ne lui étaient point agréa* blés y le premier comme trop jeune, et comme exerçant des fonctions incompatibles avec sa nouvelle place ; c'est l'abbé Delille , qui est eégent au collège de La Marche : et le second , comme ayant été renvoyé de ia direction de la Gazette pour mécontentement de la cour. Quoi qu'il en soit, il est sûr que les élections sont à refaire; ce qui occasione une fermentation considérable parmi les gens de lettres et surtout parmi les candidats.
\i. — L'aflbire de V Encyclopédie s'est entamée aujourd'hui au nouveau tribunal. M. Luneau de Boisjer* main a cherché d'abord à se concilier ses juges par un exorde tiré des circonstances; il a fait de son avocat adverse, M* Gerbier, l'éloge le plus complet; il est convenu de son insuffisance dans une cafrière oîi il n'était jamais entré; il a paru ne s'appuyer uniquement que sur l'in*^ tégrité de ^s juges, et il est entré en matière : il l'a divisée en sept époques , et il n'a encore parcouru que la première; ce qui annonce qu'il doit occuper plusieurs, audiences. La cause est remise au jeudi f 8. Les magisr trats et les spectateurs ont paru prévenus de la façon la plus avantageuse pour l'orateur. La foule n'était pa& encore considérabje à cette première audience, parce que l'on ignorait l'ouverture de la cause , qui avait été {^envoyée au 25 ,mai, à raison de ta maladie de M. Luneau. La macération de son visage a parfaitement secondé la commisération qu'il a voulu exciter, et son organe d'ajlleurs, quoique afTàibli par la douleur, s'est prêté au volume de voix nécessaire pour le vaisseau dela Grand'Ghambre où il parle.
i3. — La fermentation de rAcadémie Française , k loccasion de l'improbation de ses deux élections ^ n'est point calmée : on est très-tnécontent de M. le maréchal de Richelieu y qui a joué le parti encyclopédique dans cette occasion. Comme faisant fonctions de directeur, il avait donné à tous les votans ce jour^Ià un grand dîner. Voyant que la cabale pour les récipiendairé3 était trop forte, il a paru se ranger de ce côté, et a demandé luimême, ainsi qu'on Ta dit, la double élection pour le jeudi , quoiqu'elle ne dût se faire qu'en deux séances. Mais dans le compte qu'il est allé rendre ensuite au roi de ce qui s'était passé, il a provoqué la réponse de S. M. survenue à l'assemblée le samedi. Sur quoi il a été arrêté et fait des représentations, dont M. de Nivernois a été chargé. S. M. y a répondu qu'elle ne s'opposait point à l'élection de l'abbé t)elille , lorsqu'il aurait l'âge compétent; qu'à l'égard de M. Suard, elle se ferait rendre compte des motifs d'exclusion personnelle , mais qu'elle voulait qu'on procédât à une nouvelle élection. L'Académie a arrêté d'itératives représentations.
Le samedi on fit des reproches à M. de Richelieu sur la perfidie dont il avait usé; on lui dit qu'il aurait bien dû prévenir l'Académie sur les Volontés de S. M., les sonder, etc. « Moi, Messieurs? répondit le maréchal persifleur, le roi me parle, mais je ne parle point au roi; je ne puis interroger S. M. sur ses goûts. Demandez au sieur Nestier, qui a fourni peut-être vingt mille chevaux au roi , s'il n'est pas encore à savoir celui qui a plu davantage à ce inonarque. »
— * On écrit de Bretagne que M. le duc de Chartres a été reçu partout avec les plus grandes démonstrations fie joie, que la noblesse de toutes les villes oîi il a passé
MAI 177a. 47*
est montée à cheval pour aller au devant de lui^ que les dames, se sont parées, et se sont rendues aux endroits où il relayait /qu'enfin on lui a adressé, à Brest , le discours suivant au nom de la noblesse.
« L'hommage que vient rendre à Y. Â. S. la noblesse de Bretagne est l'expression des^ntimens les plus chers à son cœur. Ne lui serait-il pas permis de faire éclater sa pie, lorsque votre arrivée dans une province qui s'est toujours distinguée par son zèle et sa fidélité, semble être le présage des événemens les plus heureux? Tout concourt, Monseigneur , à fonder les douces espérances que nous osons former, le jrespect sans bornes pour Tauguste sang des Bourbons, notre vénérdtiop pour les qualités émineutes et patriotiques de Y. A. S. et notre juste confiance dans les bontés paternelles d'un roi bien-aimé. »
Quelques phrase» de ce discours ont fort déplu à la cour,^ comme ayant trait aux circonstances. On n'est point à se repentir d'avoir laissé aller en Bretagne, dans le moment, un prince ^héri, dpnt la présence n'est propre qu'à faii^ fermenter les têtes de ce pays-là d'une façon dangj^reuse, surtout aux approches des États qui doivent s'assembler l'automne prochain. C*est M. le duc de Penthièvre qui en a dçmandé au roi la permission pour son gendre, et S. A. S. pourrait bien en essuyer des reproches.
i4-— ^11 court une épigramme en forme d'énigme sur ]VL de La Harpe, assez plaisante; elle roule sur son nom :
J'ai, sous un même nom, trois attributs divers : Je suis un instruraenJl , un poète, une rue : Rue étroite, je suis des pédans parcourue; Instrument, par mes sons je charme l'univers ; Rimcur, je i*endors par mes vers.
47^ MÉMOIRES SEGBETS.
i5. — -* Justice gratuite. Tel est le tilre d'un nouveau pamphlet qui consiste dans les doléances d'un plaideur à la veille d'être ruine par la justice gratuite^ et dans une répoflse de son ami, qui sent tous les grands avantages que M. le chancelier nous fait. Après les deux lettres on en trouve une troisième ,' où l'on développe encore plus la matière.
i6. — Les Comédiens Italiens ont donné, avant-hier, la première r^résentation de VAmi de la maison. Cette comédie a été assez bien accueillie; le troisième acte rartout a été applaudi singulièrement. On a trouvé dans la musique du sieur Grétry de la richesse, de la variété dans sa composition, des accompagnemens de la plus grande beauté , une magnificence d'harmonie merveilleuse.
i8. — ^*On parle d'un nouvel étrit, intitulé Requête des États généraux au Roi; mais il est encore très-rare et a peine à percer. U paraît émané d'un autre arsenal que celui oii se fabriquent les diverses brochures politiques dont on a rendu compte. On le croit même imprimé en pays étranger.
— On a publié daos plusieurs papiers publics une Lettre de AP* Linguet à M. le vicomte de Bombelles (i), qui ne pouvait que déshonorer cet avocat, par le soupçon qu'elle donnait sur l'honnêteté de sa conduite et sur son peu de délicatesse à se charger de la cause de la femme, Hprès avoir brigué celle du mari comme bonne et excellente. U a profité de l'occasion du Mémoire qu'il vient de publier pour l'enfant, dont il a plaidé la cause, et a donné une explication de cette Lettre, dont il attaque d abord quelques parHes comme fausses. Le
(i)V. 19 janvier 177a. — R.
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surplus n'est, suirant lui, qu'une effusion de politesse vague qu'on ne doit pas prendre à la lettre.
— Quoique le Gouvernement se soit opposé à la suite des représentations des Druides et à l'impression de cette tragédie, par une inconséquence qui est son caractère, comme celui de la nation , on la voit paraître en détail dans le journal des Éphémérides ^ où l'on en lit un très-long extrait. Les prêtres sont de nouveau en mouvement à cette occasion ; ils regardent la tournure comme d'autant plus soa'ndaleuse, que cet ouvrage périodique n'est pas d'une nature à comporter des ouvrages de poésie y et moins encore des pièces dramatiques; ce qui annonce un dessein prémédité et réfléchi de la cabale de l'auteur pour se soustraire aux défenses de la police et aux censures ecclésiastiques.
19. — M. le prince de Beauvau étant capitaine des gardes de service , et de l'Académie Française, a eu le courage de rapporter personnellement au roi le tort que portait à la liberté des suffrages de cette Compagnie l'exclusion que S. M. venait de donner à deux membres élus. Il lui a cité l'exemple de Louis XIY» dont la religion surprise lui fit autrefois rejeter le choix de Lafontainp, et -qui, mieux instruit, leva sa défense. Sur quoi le monarque lui a répondu : « Je ne savais pas ce trait-là, mais ce qui est fait «»t fait, d Messieurs de l'Académie voyant qu'ils ne pouvaient se flatter d'avoir justice à cet égard, sur l'insinuation même qu'ils ont reçue qu'on ne cherchait qu'à exciter une résistance de leur part, pour avoir un prétexte de dissoudre ce corps, se sont humiliés sous la main qui les frappait, et ont fixé une nouvelle élection pour le samedi 23.
Quelques-uns des candidats ont fait acte de géuéro-
site et ont écrit à M. d'Aiembert, le secrétaire actuel de l'Académie, qu'ils se désistaient de leur concurrence pour cette foisy ne voulant pas profiter de la disgrâce de deux gens de lettres désignés par un clioix libre, contre lequel il ne leur appartenait pas d'aller. M. de<]lbabanon, M. Dorât, sont de ce nombre.
L'acharnement du Gouvernement contre les encyclopédistes et ceux qui leur sont attachés^ est d'autant plus inconséquent aujourd'hui, que tout récemment on vient d'accorder la place d'historiographe de France à M^ Marmontel, un des grands héros de cette cabale, un homme qui gémissait, il y a peu d'années, sous les anatlièmes, de l'Église, à l'occasion de son Bélùaire^ le sujet d'un scandale général parmi les^ docteurs, et sur^ lequel il fut obligé de recevoir la correction y et de donner des désaveux dans le sens qui lui fut prescrite
21. — Le^.Comédiens Français ont donné hier la première représentation de Pierre-le-Cruel^ que des plaisans, par dérision, depuis l'apparition de cette tragédie appellent /e Cruel Pierre. En «fret,elle semble le comble de la déraison, par la conduite extravagante de tous les acteurs, toujours débitant de belles maximes et se comportant comme des fous ou des sots. Ce sont autant de matamores, decapitans, de héros romanesques, institués aux mêmes écoles, soutenus des. mêmes maximes. Le Maure, le Castillan, l'Anglais, le Français y pensent, y parlent de même, sauf Piferre-le-Cruel, qui ne leur res- Sjemble que par les bravades et l'imbécillité. Du reste, c'est un monstre plus abominable encore que ne le peint l'histoire, et de ce genre qu'Horace veut qu'on ait grand soin d'écarter des yeux du spectateur, bien loin d'en faire Je centre d'une pièce. Tout cela, soutenu du style flasque.
rocailleux, gigantesque de rAcadémicien, a présenté un composé si extraordinaire et si révoltant, que le public a enfin ouvert les yeux et sifHé l'auteur à peu près depuis le commencement jusqu'à la fin. On n'a pas osé annoncer une seconde représentation ce jour-là^ mais on a eu l'impudence de l'afficher le lendemain, qui est aujourd'hui. C'est une suite de l'amour-propre du poète, fort naturel , et ()e celui des Comédiens, qui avaient déclaré hautement que c'était la plus beau chef-d'œuvre de M. de Belloy. Au reste, après la reprise des Druides rien ne doit étonner. Le parterre avait été fort tumultueux ce jour-là^ et la pièce avait eu peine à finir. La sentinelle, pour faire acte de zèle, crut devoir offrir une victime à son corps-de-garde; elle arrêta. le premier venu, suivant l'usage de ces gens-1^, c'est-à-dire un jeune homme fort tranquille. M^ Linguet, témoin de cet outrage, oubliant qu'il n'était pas au Palais , voulut prendre chaudement la défense de l'opprimé. L'alguasil ayant trouvé cela mauvais, l'arrêta aussi et le conduisit au corps- de-garde. Ce dernier a été relâché, mais est allé porter ses plaintes au maréchal de Biron.
aa. — " ^ Il est à craindre que VHistoirq philosophique et politique des étabtissemens et du commerce des Eu-ropéens dans les deux Indes ne soit arrêtée incessamment parole bruit qu'elle occasione. On y trouve des réflexions si fortes, si hardies, si vraies, si contraires aux principes sur lesquels on voudrait établir le despotisme actuel, qu'il est difficile qu'on en tolère long-temps la vente publique. C'est ce qui engage l'abbé Raynal, assez décidément reconnu aujourd'hui pour l'auteur du livre, à le renier. Cependant on veut que la plupart des digres-. sions philosophiques qui s'y trouvent insérées ne soient
effectivement pas de lui , comme trop vigoureusement ^ frappëes et trop énergiquement exprimées ^ trop contraires à sa manière de penser, petite , mesquine , à sa touche mignarde et léchée.
a3. — M. deFleury, interprète du roi pour les langues occidentales y âgé de quatre-vingt-deux ans , a été trouvé , il y a huit jours, dans son appartement , éventré de plusieurs coups de eouteau qu'il s'était donnés. Heureusement pour ses domestiques , il vivait encore ; on a envoyé chercher le commissaire , le confesseur, etc. Il a dit qu'il ne fallait imputer ce meurtre à personne; qu'il s'était défait Iui*même, sans autre motif qu'une satiété de la vie insurmontable.
— V Esprit de T Arrêt du Conseil du r3 avril 1772. G'esf le titre d'une petite feuille de vingt-trois pages in-12. Elle est en deux colonnes; d'une part elle est le texte de cette prétendue loi qu'on veut n'avoir point été délibérée au Conseil du roi , et qu'on regarde comme émanée purement des bureaux du chancelier ; de l'autre est le commentaire, où Ton développe le faux, l'injuste et l'atroce de l'Arrêt^ tantôt par des louanges ironiques, tantôt par des censures directes et lumineuses ; partout on y suit l'auteur pied à pied, on le combat, on le démasque, et l'on cherche à détruire l'impression que pourraient faire ou ses menaces ou ses caresses. On y a joint quelques anecdotes relatives, et il est fort à craindre qu'un tel récit, s'il parvient aux exilés, ne les confirme dans leuf résolution , et ne les rende plus inébranlables que jamais.
— Malgré la chute complète de la tragédie de Pierre-^ le^Cruely dont on n'avait osé annoncer une seconde représentation le même jour, le public avait vu avec indî*
gnation qu'elle osait reparaître sur TafBche du lendemain ; cependant Tauteur, mieux conseillé , n'a pas osé soutenir une autre chute; elle a disparu tout-à-fait. Il dit que c'est pour se donner le temps d'y faire des corrections ^ ou même de la refondre. On croit qu'il ferait beaucoup mieux d'en fabriquer une autre ^ ou plutôt de n'en plus .composer; caf aujourd'hui que les yeux sont dessillés, il est à craindre que ses enthousiastes ne veuillent se venger de la sotte admiration qu'ils affichaient pour ce poète barbare.
a4. ■^- * Les OEufs rouges de Monseigneur étaient attendus avec impatience ; depuis long-temps on pressentait leur arrivée ; ils étaient annoncés pour le 1 5 mai, et ils auraient effectivement été distribués ce jourlà, si l'on eût pu les faire passer le i3, jour de la revue, comme on l'espérait, à la faveur du tumulte d'un tel spectacle ; mais les défiances de la police , qui avait redoublé ses suppôts, ont rendu vains les préparatifs, et il a fallu avoir recours à quelque autre ruse. Enfin ils se répandent, n'importe comment. C'est un petit volume de soixante - quatre pages, ayant pour titre : Les Œufs rouges y première partie. Sorhouet mourant à M. de Maupeouy chancelier de France (i). Le discours est précédé de trois estampes.
La première, allégorique, représente « le temple de la Justice qui s'écroule par les efforts d'un nouveau Samson, aidé du démon de la Discorde, avec ses ailes de chauve-souris, un bonnet et un collet à la Jésuite. Le Samson français a un bandeau sur les yeux. La colonne sur laquelle le globe des armes de France est élevé, s'écroule aussi ; on n'y aperçoit plus que des traces d'an-<
(x) Réimprimé dans le Mauptouana^ lome III, p. 97-178. — R.
4do MEMOIRES SECRETS.
l'un par l'autre, s'il est possible. Par uq raffinement de politique plus grand encore^ il atténue aujourd'hui les torts du contrôleur-général; etj comme il n'ose l'excuser lui-même y contradiction trop manifeste avec ce qu'il en a dit précédemment , il met sa défense dans la bouche d'un de ses partisans j et prétend que l'abbé Terray est beaucoup moins coupable que M. de Maupeou dans les maux qu'ils a faits à la France ; que le premier pouvait du moins objecter la raison d'État , se laisser entraîner par une nécessité impérieuse , et prendre des moyens violens sur lesquels il s'est peut-être trompé; mai^que rien n'excuse le second d'avoir scellé cet effroyable Ëdit du vingtième à perpétuité, de l'avoir fait passer à son Parlement, et d'avoir en outre chargé l'État d'un capital de dettes énormes en capitaux par les svppressions qu'il a faites, et d'arrérages annuels. Ces détails épouvantables sont rapprochés de façon à serrer le cœur de tout Français , et peut-être de tout étranger qui les lira. On est fôché que la fin de cette philippique dégénère en détails vils, injurieux, ou burlesques sur différens membres du nouveau tribunal dont on n'avait pas encore ressassé l'origine, les mœurs et les talens. On y trouve malheureusement des faits faux , d'autres altérés dans leurs circonstances essentielles, ce qui indique trop de légèreté dans le compilateur à adopter des méchancetés , dont quelques*unes sont plaisantes , il est vrai , mais déparent absolument le ton noble et vigoureux du reste de l'ouvrage.
On trouve à la suite de tout cela de Très-humbles et très^respectueuses Remontrances du Parlement au roi sous la date du a5 avril, qui sont d'une meilleure plaisanterie, et cachent des vérités importantes.
MAI 177a. 481
A la 611 de ces Œufs rouges on lit : ccJja suite pour le bouquet de Monseigneur. »
25. — L'Académie Française a procédé samedi à l'élection annoncée ; elle a nommé aux deux places vacantes MM. de Bréquigny et Beauzée. Ces deux nouveaux membres y d'âge mûr^ de talens peu brillans et trèsexacts à aller à la messe, ne déplairont certainement pas à la cour. Le premier est associé de l'Académie des Belles-lettres; il a travaillé à des recherches sur noire histoire ; il a même été envoyé à Londres pour y fouiller dans la Tour, de Tagrément du roi d'Angleterre , et y déterrer dîITéreus monumens et chartrés qu'on a cru y avoir été transférés dans le temps de l'invasion des Anglais en ce pays. Il recueille, il compile des Arrêts , genre d'occupation qui ne peut procurer ni beaucoup de gloire , ni beaucoup d'envieux. Le second est professeur à l'École royale Militaire, qualité assez semblable à celle de l'abbé Delille, mais qu'on distingue cependant et qui semble participer à )a noblesse de ses élèves. Il a composé une Grammaire (i), dont on aura donné une idée suffisante en disant qu'il y combat Dumarsais; et, pour faire connaître combien il est digne d'attaquer ce métaphysicien profond et délié, on ajoutera que, pour y rendre raison de la diversité des langues , il convient qu'il faut nécessairement remonter à la tour de Babel. Celte solution , si elle ne fait honneur à son ^énie philosophique et de discussion , atteste sa soumission aux Saintes Écritures et la vivacité de sa foi.