MA.I
, 3o. — * Oo, n'est point en général aussi content des OEufs rouges que des autres parties de la Correspondance. Les raisonnemens n'y présentent rien de neuf, et les plaisanteries ne sont pour la plupart que méchantes sans être gaies:; elles ne portent pas d'ailleurs sur des choses essentielles. On reproche à l'àuleur d'avoir croqué cet ouvrage-ci, de -n'avoir pas profité des contradictions, des absurdités , des suites ef]&*oyables que présentait l'œuvre de M;, le chancelier , des anecdotes dont il aurait pu enrichir sa collection. Beaucoup de gens n'aiment pas non plus qu'on y ménage tant l'abbé Terray; et Jes dévots jansénistes ont été révoltés de l'indulgence qu'on y témoigne pour madame la comtesse Du Barry , ainsi que pour les Jésuites qu'on semble n'oser nommer.
On a oublié de dire que dans le frontispice qu'on juge ayoir été gravé par un amateur, ainsi que les estampes^ ràuteur mourant de la Correspondance a auprès de lui un petit panier d'œufs rouges enluminés , très-bien fait.
3 1 . — * Dans la Gazette de France du vendredi 29 mai, on trouve la traduction de la sentence rendue contre Struensée, les griefs qui lui sont imputés; et la peinture des désordres qui eh ont résulté, dans l'administration , dans la justice,' et dans toute l'économie intérieure du Danemark , est si ressemblante à ce qui se passé ici, que la populace même en a fait l'application. On. a été fort surpris des détails qu'on a donnés à cet égard , et dont on pouvait se dispenser. Les politiques veulent que cela n'ait point été &it sans dessein. Ils attribuent la méchanceté à M. le duc d'Aiguillon , qui, en sa qualité de ministre des affaires étrangères , a la principale inspection sur les papiet*s de nouvelles publiques, et qui méditant depuis long -temps la perte du chancelier, n'est
484 MlÉMOfRKS SECRETS.
pas fâché d^entreteoir la haine générale par des allusions, des applications sensibles.
i" Juiir. — Mademoiselle Sainval, sœur de l'actrice de ce nom , célèbre dans le tragique , a débuté mercredi dernier, 27 mai , dans le rôle SAlzire. Sa jeunesse^ les grâces de sa figure, la beauté de son organe et une grande expression, lui ont mérité les plus vifs applaudissemens. Il est assez extraordinaire que deux sœurs réunissent ainsi un' talent semblable , précisément dans le même genre. Mais la cadette l'emporte de beaucoup sur l'autre, par les dons extérieurs de la nature , et certainement ira plus loin que son aînée avec de pareilles avances , si son goût excessif pour le plaisir ne lui fait perdre celui de l'étude et l'amour de son art.
a. — L'À.réopage comique a pris une délibération de laquelle il résulte qu'à commencer du premier jeudi de juillet prochain, et de quinzaine en quinzaine, on ne jouera , ce jour-là , que des pièces de Molière , et qu'elles seront rendues toujours par les principaux acteurs^ sans que les rôles puissent jamais être doublés, et sans que les débutans soient admis à y prendre un rôle. On donnera d'avance le répertoire des représentations des divers ouvrages de l'auteur divin auquel ce seul jour sera dorénavant consacré.
4. -*- L'abbé de La Bletterie , professeur d'éloquence au Collège Royal et pensionnaire de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lellres, vient de mourir. Il avait fait quelques histoires assez estimées. Sa tt*aduction de Tacite lui avait attiré beaucoup d'ennemis , par sa hardiesse à présenter le front au parti encyclopédique. M. de Voltaire l'avait pris depuis lors en grippe, et c'était un des nouveaux plastrons de ses plaisanteries.
JUIN 177a. 485
5. — Mademoiselle Saioval la jeune n'a pas eu moins de éuccès à son début dans le rôle ^Ifiès que dans oelui SAlùre. La fureur de la voir augmente à chaque représentation. On la met déjà au*dessus de tout ce qui est au théâtre^ et même de mademoiselle Clairon. On prétend^que c'est la sœur aînée qui Ta formée , et l'a déjà rendue supérievire à elle.
6. — * M. de Voltaire est actuellement affamé de Mémoires d'avocats. Il écrit à un de ses amis^ auquel il demande tout ce qui paraît au Palais, qu'il devient comme Perrin Dandin sur ses vieux jours ; qu'il aim« à juger. Il dit en parlant des Factums répandus dans l'aiTaire de M. le comte Morangiès : ce Vos avocats ont. bien de l'esprit ; quand on les a lus , on nesait plus qu'en croire ( 1 ). »
7. — Mademoiselle Sain val la jeune a joué hier le rôle de Zaïre, dans cette tragédie : elle n'y a pas fait une sen* sation aussi considérable que dans Alzire et dans./yzè^. On ne peut cependant lui refuser d'y avoir mis toute la sensibilité dont il est susceptible ; elle a même témoigné la plus grande intelligence dans la scène muette ; mais elle n'a pas été égale : en général elle a manqué les coups de force. Cela n'a pas empêché qu'elle n'ait été généralement applaudie dans tous les endroits où elle l'a mérité. Elle plaît beaucoup au public; certains enthousiastes lui font tort par une admiration trop prodiguée et trop exclusive. £lle a certainement de grands moyens, beaucoup d'onction, d'ame, d'expression, une figure où se peignent facilement les passions, et qjii , sans être noble, a beaucoup de caractère. Elle est petite et cherche trop
(i) Cette lettre est vraie. W. — ^ Elle ii*a point encore été recueillie dans les Œuvres de Voltaire. — R.
à se grandir sur la scène par des coups de tête forcés. Elle a un hoquet désagréable, mais qui se passera.
8. -^ Mademoiselle Clairon, émerveillée de ce qu'elle entendait dire de mademoiselle Sainval , a voulu en juger par elle-même dans le rôle dlnès de Castro, et après Ta voir vue jouer, elle dit : ce C'est en effet un prodige , mab il fallait le voir pour le croire. » Du reste, elle a exhorté la jeune débutante à ne se modeler sur personne , à ne jouer que d'après elle-même , et à céder aux impulsions d'une nature qui l'inspirait si bien.
9. — Mademoiselle Sainval a continué hier son début dans Ipliigénie en Tawride, Elle s'est tirée à merveille de ce rôle, d'autant plus difficile, que les vers de cette tragédie prêtent peu à l'harmonie et exigent dans le débit un art particulier. Ses succès ne foni qu'accroître la cabale contre elle, et mademoiselle Dubois , ainsi que mademoiselle Yestris, foiit les plus grands efibrts pour empêcher qu'd^le ne soit reçue; de qui révolte tous les amateurs du théâtre.
10. — Les envieux du projet de la nouvelle salle de Comédie n'ayant plus de bonnes raisons à opposer, cherchent aujourd'hui à employer le ridicule. Ils répandent une petite brochure intitulée : Lettre (Twie jeune- dame du faubourg Saint - Germain à Messieurs Pidansat de Mairobertj secrétaire du roij et de Jossan , amateurs du théâtre et auteurs du ncmueau projet pour la Comédie Française, Ce pamphlet i^st misérable par la plate ironie qui y règne , et par les suppositions absurdes qu'y fait l'auteur posr trouver matière à ses plaisanteries fausses et puériles.
12. — Les Comédiens ont reçu une nouvelle tragédie de M. de Voltaire, ayant pour titre les Lois de Minos.
juiw 1772. 487
Ils eu ont fait la lecture à leur assemblée ^ et l'oiivrage a été agréé avec applaudissement; ils ont trouvé la pièce bien conduite , et ils sont disposés à la jouer. On pré tend que c'est un sujet allégorique composé en l'honneur de M. le chancelier , qu'on y trouve des allusions trèssensibles à ses institutions nouvelles, que la conduite du législateur français y est tellement exaltée, que lui seul met obstacle à la représentation , sa modestie répugnant à des louanges si fortes. Ou espère vaipcre la résistance du chef de la magistrature trop pudibond.
£n attendant, sa reconnaissance envers M. de Voltaire se manifeste de la £giçon la plus sensible, par la liberté qu'il donne au »ieur Merlin, libraire, de vendre publiquement tous les ouvrages les plus impies de ce philosophe scandaleux. Les ballots sont adressés chez M. le chancelier," qui les fait envoyer directement à Merlin, sans qu'ils aillent à la chambre syndicale. Le libraire profite de cette faveur pour faire venir également les divers ouvrages enfantés contre la religion depuis quelques années , et Ton peut se^ pourvoir chez lui avec la même facilité et aussi abondamment qu'en Hollande.
i3. — C'est M. le cardinal de La Rocfae-Aymon qui , en sa qualité de président de l'assemblée du ckrgé, a officié hier à la messe d:U Saint-Esprit. La satisfaction était répandue sur la physionomie de ce prélat vain , et qui ne connaît de ses fonctions que l'appareil puéril du cérémonial. M. l'évêque de Trégiiier, un des députés pour la Bretagne, a prêché. Son discoursra roulé sur les progrès de l'impiété en France, que l'orateur regarde désormais comme un crime national , par la tolérance avec laquelle elle étend ses progrès et infecte tout le royaume. Il a tâché de prouver que la religion est la base des em-
488 MEMOIRES SECBETS.
pires ;, quHls prospèrent , s^étendent 9 s'agrandissent , et décheoient avec elle; ainsi : i^ la religion fait tout pour l'État; a** l'État doit donc faire tout pour elle. Telles étaient les deux divisions de son discours. Il a. paru aussi bien composé que le comportait la matière, tant rebattue et qiii n'est pas mieux établie; mais sou élocution chancelante peinait sans cesse l'auditeur, et a rendu la séance extrêmement fatigante pour le public.
L'orateur n'a pas manqué d'attribuer les malheurs de la patrie aux philosophes incrédules qu'elle renferme dans son sein ; il a exalté la grandeur du sacrifice de Louise de France^ et il a fini par rendre à la piété du monarque tout l'hommage qu'il lui devait. Il n'a pas non plus oublié Messeigneurs ses confrères, qu'il a encensés d'une éloquence peu chrétienne. On a remarqué en plusieurs endroits de sou sermon un faste épiscopal , et il s'est appesanti sur les préjugés de la naissance, de façon à ne faire honneur ui à son jugement, ni à sa morale: du reste, il est écrit avec une simplicité noble, et, bien différent de quantité de pareils discours^ il doit être meilleur à la lecture qu'au débit.
1 5. — * Il paraît un nouveau Supplément à la Gazette - OE France, n® vr(i). On continue à y insérer toutes les anecdotes vraies ou coutrouvées qu'on peut trouver sur les inamovibles et autres gens de cette séquelle. Le peu de soin que Tauteur apporte à discuter les faits qu'on lui envoie rend ce recueil fort suspect aux gens impartiaux , et le faux malheureusement décrédite le vrai.
On y parle d'un gros volume in-8®, intitulé : Lettres vroifinciales , ou Examen impartial de F origine , de la constitution et des réi^ohitions de la monarchie française ,
(i) Réimprimé dans le Maupeouanaf tome V, pages 1 16- 135. — R.
par un apocat de province à un avocat de Paris (i). Cet 'avocat , à ce qu'annonce ie journaliste, est le sieut* Bouquet ^ bibliothécaire de la Ville de Paris ^ pour la partie qui renferme les manuscrits. Il prétend que l'ouvrage a un air d'érudition qui pourrait en imposer aux gens superficiels, mais que V Inauguration de Pharamond {%) est une réfutation anticipée des principes erronés de l'écrivain , gagiste du chancelier. Il l'accuse de n'entendre ni le finançais, ni le latin; d'être un traducteur inexact; de falsifier les auteurs qu'il cite, et d'ignorance grossière de la matière qu'il traite.
16. — Madame la duchesse d'Aiguillon, mère du duc de ce nom, ministre des affaires étrangères, est morte hier subitement , en sortant du bain, où l'on prétend qu'elle s'était fait mettre, malgré une petite indigestion qu'elle avait eue. Elle a été enterrée en Sorbonne, où est le tombeau du fameux cardinal de Richeheu , premier auteur de l'illustration de cette maison. C'était une femme de beaucoup d'esprit , très-instruite, et fort entichée de la philosophie moderne, c'est-à-dire de matérialisme et d'athéisme. Elle avait beaucoup protégé \ Encyclopédie et les encyclopédistes , et, lors des persécutions qu'essuya l'abbé de Prades (3) , elle le recueillit quelque temps chez elle, et lui donna tous les secours nécessaires pour se soustraire au fanatisme de ses ennemis.
17.—* On fait courir dans le monde des Rei^ers et des Légendes qui ne partent certainement pas de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Elles sont en
(i) La Haye et Paris ,1773,3 vol. in- 8®. — R.
(2) V. 7 mars 1772» — R.
(3) Voyez tome I", page a6, uotc a. — R.
/^gO MEMOIRES SECRETS.
général très-méchantes , etconséquemment fout beaucoup de bruit. Les voici:
Reuers et Légendes.
I Aeven. . . Uo vaisseau battu |)ar la tempête, La France || Lég^j^jg , , Vehtis urobtur «t uirois.
. • Il Revers. . . tin soleil écli]»é.
^^ ''°' Il Légende . . Absuittb irrrKBiT.
- .w II Revers. . • Une lune.
Les princes exiles H ^.^^ . ^^^ advbrsahtb rbfulget.
T « j * m« * I. H Revers. . . Un mendiant.
Le comte de La Marche. - Il « r ■ >^^ »
*"«»'»''• Il Légende . . Quid hof cooit bgrstas?
Les d es t t I ^®^®"- • • ^^ faisceau de traits.
p s s ..... Il L^^QJQ ^ ^ JmrOTA COHROBORAirTIIR.
T ^. . . j II Revers. . . Un hameçon.
Les'autres ducs Ht' j «« - « ^
II Légende . . Mkrorvs drcipit rt rapit.
Madame la comtesse Du II Revers. . . Un vase qui fuit. Barry | Légende . . Iiroi mau x.abrs.
U chancelier I ff*": • • Y° '°'''°-
Il Légende . . A api^rhoorr malum .
Le dnc de L« Vrillière. . j }T"^ ' ' ^°* è«>o^^-
Il Légende . . Quocumqur spxrat, obsequor.
M. BerUn, ministre | ff^" ' " "" «««"«I^»-
H Légende . . Parvis parya drcirht.
M. l'abbé Tenty J ^""^ ' • S»" •^"*-
' 1 Légende . . Noir missura cutem , irisi vi.Rif a
ORUORXS.
M. le marquis de Mon- fl Revers. . . Une tortue.
teynard 1 Légende . . Lrvtxus ut cautius.
-. , < j> A • •■! Il Revers. . . Une roue.
M. le duc d Aiguillon. . • | , x. j c
Il I^ende . . Sursum, moiqur drorsum.
mm -D • J n 0 RcvcTs. . . Uu serpcut au haut d*un arbre.
M. Bourgeois de BoTwes. | ^^^^ r„„Ïk..
• Madame Louise j *f' «": • • Y.'^'*"^^' '"'"" "'™"'"-
I Légende . . Minuitur ut elucrscat.
, , . A J « • I Revers. . . Une taupe.
L archevêque de Pans. . . j| , . > ^ '^
^ Il L^ende . . Occulte laborat.
- , , .. I Revers. . . Une hydre à sept têtes. Les Jésuites ••■tjl. j^ a
y Légende . . Altero adbrrrittb taittum.
Le peuple ll^"*; ' S""»»"'»"-
'^ '^ Il Légende . . Exuviis cumulaittor opes.
^esConseUlersdÉlal... |*r«"- • • »«« '•<»«'<"'•
P Légende . . Flectbrr ir<
irOSTRUM EST.
, 4. 0 Kevers. . . Uoe flèche en l'air.
Les maîtres dei requêtes. | légende . . Mittentis pijmum sequetdr.
, . , Il Revers. . . Le temple de Thémis embrasé.
Lanaen Parlement jj jj^^^^ . Novi sœcuLtiM Erostratis.
^ , fl Revers. . . Un âne bâté et bridé.
Le nouveau Parlement . . . J légende . . Ad omuia paratus.
^ ^ . ., 0 Revers. . . Un man^nnier dlnJe.
Le Grand Conseil | Légende . . Fructu cogwoscitur arbor.
•r ^1 . j ^ Il Revers. . . Une cruche qui penche.
La Chambre de. Comptes. | ,^^j^ ^ i,cliI,at4 «uiTr
, ^ , . . , H Revers. . . Des abeilles.
La Cour des Aides I « 1 1 «
. 1 légende . . Spicula figkittbs pbreuwt:
Les avocats au Parlement, fi ^f'^^*: * ' ^° """^ "^""'^^ ""^^ ■°°'*^^ '^'
g Légende . . Altr&a parte resurget.
Les procureurs , avocats jj Revers. . . Un oison, du Parlement || Légende . Tocs et pEinrA itotavdus.
T A »»^»«.^...« .. • ' Il Revers* . . Unchien debasie-cour. 1^ procureurs supprimes. H t » j w>
'^'^ I Légende . . Fures allatrat.
18. — Un quidam survenu dans cette capitale, et qui s'est annoncé comme faisant des miracles et guérissant tous les maux 9 a donné, lundi derniery'un de ces spec* tacles plus dignes des siècles baii>arês que de celui-ci. Son talent n'ayant pas tardé à se répandre, il a été arrêté et conduit chez un commissa¥i*e. Celui-ci, fort embarrassé de ce fou , l'a feit gai^der chez lui , et est allé voir les principaux magistrats pour savoir ce qu'il en ferait : pendant ce temps* la renommée a porté dans ses environs l'art de cet enthousiaste. Les malades crédules se sont fait mettre dans des chaises à porteurs , dans des broaettes, dans des fiacres; les autres se sont traînés comme ils ont pu ^ et touis venaient demander leur guérison. La rue s'est trouvée engorgée de voitures et de peuple; il a fallu faire venir des escouades de guet pour arrêter ce tumulte. On pénétrait jusque dans la maison , et déjà des aveugles croyaient voir, des sourds entendre, des boiteux marcher. Ce tintamare a duré jusqu'au soir, que le commissaire revenu a fait embarquer le faiseur
de miracles dans une voiture pour le reconduire chez lui; et, dans la nuit^ il a été enlevé, et on lui a enjoint de ne pas reparaître dans la capitale ; et les aveugles et les sourds , et les boiteux , sont restés comme ils étaient.
19. — M*' Gerbier a fini ses plaidoyers contre M. Luneau, et les libraires associés de \ Encyclopédie répandent aujourd'hui un Précis , ou Mémoire fait par M" Boudet, avocat y qui présente les observations^ les fins de uon-recevoir, les moyens employés pour leur défense par l'éloquent orateur chargé de leur cause.
ao. — M. de Voltaire vient de répandre une brochure ayant pour titre : Essai sur les probabilités en fait de justice. Après avoir rappelé les divers procès criminels dans lesquels il prétend avoir dévoilé Timpéritie, la mauvaise foi 9 ou le fanatisme des juges , il raconte Y Histoire de la veuue Genep^ de Bruxelles , dans le même genre , mais encore plus merveilleuse que celle de la veuve Véron, et il vient à celle-ci. Enfin il prend la balance et pèse les vraisemblances pour et contre, desquelles il résulte y suivant son calcul , qu'il y a cent quatorze pour l'officier général , et rien pour la pauvre famille. Cette méthode anglaise de soumettre au calcul les faits douteux, est très-amusante, très -attrayante pour le philosophe; elle fixe l'imagination, et semble écarter tout esprit de cabale ou de parti. Cependant si les juges la prenaient pour règle , il serait à craindre qu'ils ne rendissent encore plus souvent de mauvais Arrêts, Elle exige une rectitude de jugement si invariable, qu'elle ne peut convenir qu'à très-peu de têtes, assez bien organisées pour avoir une telle justesse. Celle de M. de Voltaire ne semble pas encore dans cet équilibre essentiel; on voit qu'il a omis beaucoup de probabilités, ou d'improbabi-
lités y qu'il en a trop ou trop peu évalue d'autres , en un mot qu'il n'a pris la balance à la main que dëjà décidé à la faire pencher pour M. le comte de Morangiès. Au surplus , ce petit écrit se lit avec beaucoup de.plaisir, on y voit une cause intéressante , présentée sous un point de vue neuf. Malgré la sécheresse de ce genre de plaidoyer^ l'auteur a su y répandre le charme inexprimable qui fait lire avec avidité ses rapsodies les plus absurdes.
ai. — L'entretien du jour roule sur la procession de Brunoy, dont on fait les détails les plus singuliers^ ainsi que du personnage qui l'a dirigée. On assure que tout s'est passé dans le meilleur ordre et de la manière la plus édifiante pour le public. C'est M. de Brunoy qui dirigeait la marche et le cérémonial. Comme personne ne s'entend mieux que lui en lithurgie, il n'y a pas eu une révérence d'omise. Il y avait plus de cent cinquante prêtres, qu'il avait loués à plus de dix lieues à la ronde. Il avait en outre donné des chappes à quantité de particuliers , en sorte qu'il en résultait un. cortège de quatre cents personnes. On comptait vingt-cinq mille pots de fleurs , six reposoirSy dont Fun tout en fleurs et de l'élégance la plus exquise. Après la procession, ce magnifique seigneur a. donné un repas de huit cents couverts, composé des prêtres, des chappiers , et des paysans ses amis, car c'est dans cet Ordre qu'il les cherche. On comptait plus de cinq cents carrosses venus de Paris, et le spectacle du monde épars dans les campagnes, y faisant des repas champêtres ; n'était pas un des moindres coups d'œîl de la fête. Elle doit recommencer jeudi prochain, et le récit de ce qui s'est passé augmentera vraisemblablement la multitude ces curieux
494 anÉMOiRES secrets.
2 !2. -—Depuis plusieurs années^ M. Doyen^ le meilleur peintre d'histoire que nous syoas à présent , était oc*" cupé aux peintures de la coupole de la chapelle Saint* Grégoiréide rHôtel royal des Invalides» Lors de la ccmstruction de 1 église, Person (i) avait été chargé de peintlre dans la chapelle de S»aint-Grégoire les principaux traits de sa vie : il ne put remplir cette tâche au-dessus de ses fbrces. Michel Corneille lui succéda; il avait plus de génie , mais il n'était pas assez instruit des travaux de la fresque y et ses peintures ont été dégradées en peu de tempsti
Carie Vanloo avait été choisi pour déconer de nouveau cette chapelle 9 et au salon du Louvre, en 1763, il avait exposé les esquisses de sa compositiofi ; la mort en a empêché l'exécution , et enfin M. Doyen, son élève, a exécuté cet important ouvrage. Chaque artiste a sa façon devoir; celui-ci a composé sept tableaux, dont on annotice les beautés avec beaucoup d'enthousiasme. Le public va être incessamment en état de juger. Les eu* rieux seront admis à voir cette ehapelle vers la fin du mois.
23. ?— M. le duc de La Vrillière, secrétaire d'État ayant le département de Paris, et conséquemment la haute police de l'Opéra, a envoyé chercher les principaux mutins, tels que les demoiselles Çeslin, Guimard, les sieurs Dauberval , Gardel , etc. , leur a enjoint de retirer sui'^le-champ leur assignation aux directeurs pour
(i) Persou ii*est plus guère connu que par la jolie épigrarome de Rousseau qui commence ainsi : '
Griphon ( Gacon), rimailleur subalUrne , Vante Siphon ( Person ) le barbouilleur ; Et Siphon , peintre de taverne.
Prône Griphon le rimailleur... — R.
JUIN 177a. 495
qu'ils eussent à leur donner congé , sinon les a menacés d'une punition exemplaire; ce Quos ego a tout fait rentrer dans Tordre accoutumé.
— ^M. Luneau, qui n'est jamais en reste, a fait imprimer une Réponse signifiée au Précis des libraires associés à l'impression de V Encyclopédie j distribué le i5 Juin 1 772. Il y réfute avec sa précision, sa vivacité, sa logique ordinaires, les équivoques, les paralogismes , les raisonnemens insidieux, les considérations, les fins de non-recevoir de ses adversaires, et il égaie tout cela, autant que la matière le comporte, de plaisanteries, d'ironies, d'anecdotes , qui puissent en faire passer la sécheresse.
'24.-— 'On a vu successivement dans plusieurs Gazettes de France des relations de plus en plus absurdes, concernant un hydroscope prétendu , dont l'œil perçant découvrait VeBXi à travers les entrailles de la terre. Malgré les autorités que citait le sièur Maria, le rédacteur de ce journal , le physicien révoquait en doute ces faits extroixlinaires ^ ou pour mieux dire n'en croyait rien. Plusieurs curieux, et des meml|res de l'Académie de» Sciences, ont écrit sur les lieux, et, par les informations qu'ils ont reçues, ce phénomène se réduit à très«peu de chose. Des plaisans^ à ce qu'il parait, se sont égayés à se jouer de la crédulité du gazetier, et voyant avec quelle bonhomie il citait les premières merveilles, ils en ont envoyé de plus surprenantes, qu'il a également adoptées.
On ne peut concevoir coipment la Gazette de France j si grave, si sèche, si froide, est devenue tout à coup entre ses mains un recueil de contes de vieilles, et de fables de féeries. Des politiques , qui raffinent sur tout, veulent que ce ne soit pas sans dessein : ils prétendent qu'on ne doit pas supposer raisonnablement que le mi*
496 MÉAIOIRES SECRETS,
nistère eût laissé passer tant d'absurdités daos ces annales qu'il revoit avec le plus grand soin, s'il n'eût voulu prêter ainsi aux spéculations des honnêtes citoyens de quoi se repaître, pour les détourner d'autant des matières politiques, à l'instar de ces relations fabuleuses, de ces chansons qu'on fait courir les rues par des gens gagés de la police pour amuser le peuple. Ou n'a pas été fâché de trouver dans le sieur Marin un esprit simple qui se prêtât de lui-même aux vues du Gouvernement.
26. — Dans ie discours de M. l'archevêque de Toulouse au roi, fait au uom. de l'assemblée du clergé, on a trouvé des phrases fortes relativement au secours extraordinaire qu'on demande au corps ecclésiastique; on prétend qu'il s'y plaint, d'une façon non équivoque , de la déprédation des finances.
27. — Les Cabales j œu%fre pacifique. C'est le titi^ d'une nouvelle satire de M. de Voltaire, qui nous est arrivée de Genève. Elle paraît dirigée principalement contre M. Clément, auquel l'auteur en doit beaucoup, par sa hardiesse à l'attaquer aussi ouvertement, et contre l'abbé de Mably, protecteur de ce Clément, autre grief bien propre à lui attirer les injures du philosophe de Ferney. Aussi celui-ci ne les épargne-t-il pas ; sa bile , en vieillissant, ne fait qu'acquérir plus d'âcreté. Outre ce Eut principal de son ouvrage, il profite de l'occasion pour passer en revue les différens partis qui divisent aujourd'hui la France en politique, en littérature et en religion, et pour se moquer de tout, suivant sa coutume. I.e livre du Système de la Nature semble, depuis quelque temps surtout , l'objet de sa rage ; on ne sait pourquoi ; car, malgré la profession quil fait, dans cette épître, de croire en Dieu, on ne peut attribuer à un zèle vraiment
sincère et éclaire les anallièmes burlesques qu'il prononce contre ce livre , son auteur et ses partisans. Il faut qu'il y ait à cela quelque motif secret que le public ne connaît pas. Au reste, il y a de la chaleur et de la légèreté dans ce pamphlet, toujours marqué au cachet de son auteur.
aQ. -— A l'occasion d'une nouvelle édition que le sieur Panckoucke voulait donner de Y Encyclopédie , il avait présenté à M. de Sartine, comme lieutenant de police et chef de la librairie, un Mémoire rédigé par M. Diderot, où celui-ci, sous prétexte de montrer à ce magistrat les raisons du travail qu'on proposait, prouvait combien le premier ouvrage était informe et méritait une refonte. Cette critique, dans laquelle les auteurs étaient nommés, et qui a été rendue publique dans la réponse signifiée à M. Luneau, avait été lue publiquement à l'audience par M* Belot, l'un des avocats plaidans pour les souscripteurs. M* Gerbier, l'avocat adverse, qui sentait combien cette pièce pouvait faire tort à sa cause, ayant, à plusieurs reprises, voulu interrompre l'orateur pour le faire s'expliquer et lui arracher son secret sur la manière dont elle lui était parvenue, celui-ci lui répliqua, la troisième fois : « M* Gerbier, je croyais que vous étiez ici pour foire l'ornemenl du barreau, et non pour en être le tyran, » phrase qui fut extrêmement applaudie et décontenança son concurrent. Au surplus, le Mémoire est authentique et sort des bureaux de la Police, dont M. de Sartine a bien voulu le laisser enlever; mais l'anecdote fait un vacarme du diable parmi tous les auteurs critiqués , et attire au sieur Diderot une multitude d'ennemis sur les bras.
3o. — Le public n'a point encore tari sur les détails de la ÏOM. III. 3 a
498 BljiMOIRBS SECRETS.
fête dévote de M. de Brunoy; la deuxième procession, exécutée le jour de la petite Fête-Dieu, a donné lieu à beaucoup de scènes et de tumulte. I^a circonstance la plus remar^ quable est celle d'une jeune femme, qui est allée solliciter auprès de ce pieux seigneur la sortie d'un de ses vassaux, qu'il avait fait enfermer ce jour-là comme réfractaire à ses ordres. M. de Brunoy était à table , seul de séculier, avec cinquante prêtres. Cette dame ayant en vain épuisé toutes ses grâces pour toucher le cœur de ce dévot 9 pour dernier trait d'éloquence , insistant plus pathétiquement, lut dit qu'elle le conjurait de lui accorder sa demande au nom du Saint-Sacrement, qu'il venait
d'honorer si dignement A ce mot, que les prêtres
regardèrent apparemment comme un blasphème^ il s'éleva entre eux une huée sourde , répétée par tous les laquais^ par le peuple et la canaille qui s'était introduite, si effrayante, que la suppliante s*en trouva mal, qu'elle eut beaucoup de peine à revenir, et depuis est restée dans des convulsions que les imbéciles regardent comme une punition de Dieu.