‹ Mémoires secrets de Bachaumont [édités et continuésChapitre 11 sur 86 · M. Vanloo est nommé premier peintre du roi. Cette place · texte numérisé non relu

M. Vanloo est nommé premier peintre du roi. Cette place

(1) Par l’abbé Du Laurens (Anonyme) ; Constantinople (Amsterdam), 1761, in-So,

MÉMOIRES SECRETS DE BACHAl'MONT,

n’avait point encore été donnée depuis la mort de M. Coypel.

7. — Les Méprises, ou le Rival par ressemblance ,• comédie en vers et en cinq actes, n’a point été favorablement accueilHe du public. Tout était disposé pour arrêter les cabales qui devaient nécessairement se former contre le sieur Palissot. On avait doublé la garde, et des fusiliers, répandus en grand nombre dans le parterre, semblaient forcer à applaudir, ou du moins gênaient beaucoup ceux qui auraient voulu témoigner du mécontentement. Malgré toutes ces précautions, ce drame est mort de sa belle mort. Rien de plus froid, de plus absurde et de plus ennuyeux. La pièce est si mauvaise, que bien des gens en infèrent que Palissot n’est pas même l’auteur des Philosophes, pièce qui n’a de merveilleux que son succès.

11 est bon d’observer encore que le chevalier de La Morlière (t) a eu pendant toute la représentation, à côté de lui, un exempt qui lui a déclaré qu’il était là pour le morigéner, et qu’il eut bien à s’observer. Cette attention de la police ne fait pas plus d’honneur au sieur Palissot, qu’au chevalier de La Morlière.

8. — Rousseau a retiré 7,000 liv. de son livre. C’est madame et M. le maréchal de Luxembourg qui se sont mis à la tête de la vente, et qui en procurent un très-grand débit.

9. — Aujourd’hui, suivant le Réquisitoire de M. le procureur, général, Y Emile ou Traité de l’Éducation a été brûlé avec les cérémonies accoutumées. L’auteur est décrété de prise de corps : heureusement qu’il est en fuite (2).

t2. — On a arrêté plusieurs personnes qu’on soupçonnait auteurs du Balai; entre autres un jeune homme nommé Groubental (3). On lui attribue déjà les Jésuitiques; lrus ou le Savetier du coin.

15. — Avant-hier, le parlement a condamné à la brûlure un poème qui a pour titre: La Religion à l’Assemblée du Clergé de

(1) « Il était le chef et le capitaine des cabales contre les pièces nouvelles; il est prouvé qu'il avait à sa solde plus de cent cinquante conspirateurs. Il mettait tous les auteurs à contribution, et celui qui n’avait pas le moyen de lui payer le tribut qu'il exigeait pour faire réussir un ouvrage, pouvait compter sur une chute inévitable. » Favart, Mémoires, t. II, p. 21.

12) Voy. 20 août 1762.

(3) Le poeme du Balai, comme on l'a vu plus haut, est de l’ahbé Du Laureus. Grouber de Groubental avait été son collaborateur pour les Jésuitiques. Ce dernier est mor» à Paris dans les premières années de la Restauration. — H.

France (1). Cet ouvrage, dont les vers sont grands 'et bien tournés, est une satire des plus licencieuses contre les mœurs de nos évêques.

14. — On ne cesse de parler de Rousseau, et de raconter les circonstances de son évasion. On prétend qu’il ne voulait point absolument partir, qu’il s’obstinait à comparoir ; queM. le prince de Conti lui ayant fait là-dessus les instances les plus pressantes et les plus tendres, cet auteur avait demandé à S. A. ce qu’il lui en pouvait arriver, en ajoutant qu’il aimait autant vivre à la Bastille ou àVincennes, que partout ailleurs; qu’il voulait soutenir la vérité, etc.; que le prince lui ayant fait entendre qu'il y allait non-seulement de la prison, mais encore du bûcher, le stoïcisme de Rousseau s’était ému ; sur quoi le prince avait repris : « Vous n’êtes point encore assez philosophe, mon ami, pour soutenir une pareille épreuve; » et que, là-dessus, on l’avait emballé et fait partir (2).

18. — M. de Crébillon, l’un des quarante de l’Académie Française, dont on avait prématurément annoncé la mort depuis longtemps, est enfin décédé aujourd’hui, dans un âge fort avancé. La place de censeur de la police était donnée depuis quelque temps à M. Marin, comme adjoint.

19. — M. l’abbé de Lignac, ci-devant de l’Oratoire, connu par plusieurs ouvrages de métaphysique, est mort hier aussi : il était très-vieux.

20. — On écrit de Genève, du 12 de ce mois , que ce jour-là même le livre de Jean-Jacques Rousseau avait été arrêté et porté au tribunal de la république, pour y être statué ce qu’il appartiendrait.

On ne sait point au juste où est cet illustre fugitif (3). On Je ' dit chez le prince de Conti; on le dit à Bouillon; on le dit en Hollande; ôn le dit en Angleterre.’

(.1) Par l’abbé Guidi. 1762, iu-12.

(2) On voit, par une lettre de Rousseau à M. Moultou, en date du 15 juin 1762, que ce ne furent point les appréhensions qu’il conçut pour sa sûreté personnelle qui le déterminèrent à quitter la France, mais bien la crainte de compromettre des personnes qui, pour l'amour de lui , s’étaient intéressées à la publication de son livre. — R.

(3) Dès le 15 juin, les lettres de Jean-Jacques sont datées d’Yverdun. Il demeurait chez M. Roguin, qu’en 1769 il appelait le doyen de ses amis. — R.

21. — Les Comédiens français se disposaient à donner, dans la semaine, la Mort de Socrate, tragédie en trois actes de M. Sauvigny (1), ancien garde du corps du roi Stanislas de Pologne. On craint quelle ne soit arrêtée par la police, à cause de la circonstance de l'affaire de Jean-Jacques, qui présente la même scène que cet illustre Grec offrait à 1 aréopage d'Athènes, Dans le drame nouveau, l'auteur, qui n’avait pas pu prévoir ce qui arrive aujourd'hui, a, dit-on, traité cette situation de façon à faire croire qu’elle est adaptée à l'aventure du moment.

27. — L’Emile de Rousseau a été condamné à être brûlé par la main du bourreau, à Genève, et sa personne décrétée de prise de corps.

Juillet. — 1. — Il paraît que la place vacante à l’Académie, par la mort de M. Crébillon, sera pour l'abbé de Voisenon. Toutes les puissances le veulent. 11 fait l’homme indifférent; il prétend qu’il n’en a pas voulu, il y a quinze ans; et, s’il se rend aux sollicitations de ceux qui désirent qu’il soit de ce corps, c’est qu’on lui fait entendre qu'il y figurera comme homme de condition. 11 n’est pas d’une naissance assez relevée pour cela, et cette façon de figurer n’est pas la plus honorable pour un homme d’esprit, mais l’adulation gâte les plus beaux naturels ; il est flatté de ce persiflage.

3. — ’M. Robbé, ce poète érotique (2) également licencieux et impie, mais dont le cerveau faible s’altérait dès qu’il lui survenait quelque petite maladie, est enfin rendu à son état naturel : il donne à corps perdu dans le jansénisme. C’est un convulsionnaire intrépide, et un acteur zélé qui a besoin des secours (3) les

(1) Edme-Louis Billardon de Sauvigny, ué à La Rochelle, le 15 mars 1736 ; mort à Paris le 19 avril 1812.

(2) Pierrc-Honoré Robbé de Beauveset, né à Vendôme eu 1714,»mort à Saint- Germain en 1794. On doit à la muse érotique de ce pocte la satire intitulée le Débauché converti, imprimée dans quelques éditions des poésies de Piron et Grécourt, qui s’y fait distinguer par son cynisme dégoûtant. Il n'est plus guère connu que par ces jolis vers de la Dunciade :

Est-ce donc vous que j'aperçois ici,

Mon cher Ruhbr, chantre du nul immonde.

Vous dont la muse en dégoûtait le monde?— R.

(3) Le diacre Pâris, décédé le 1« mai 1727, avait été, de son vivant, l'un des coryphées du jansénisme et des plus zélés opposants à la bulle Unigenitus. Il fui enterré au cimetière de Saiut-Médard. Quelques fanatiques, guidés par des pré-

plus abondants. 11 ^a passé par tous les états; il a été assommé, percé, crucifié : sa vocation est des plus décidées.

5. — On répand dans le public un prospectus de la nouvelle édition de Corneille, entreprise par M. de Voltaire. Cet ouvrage sera de dix à douze volumes. 11 sera orné de trente-trois estampes, dessinées par M. Gravelot; mais le plus précieux consiste en remarques historiques et critiques sur la langue et sur le goût. L’exemplaire ne coûtera que deux louis : on n'en tirera que deux mille cinq cents. Tout le monde doit savoir que le profit qui en résultera doit être mis en masse pour doter mademoiselle Corneille. Quelle plus noble dot que celle-là?

6. — Les Comédiens françàis font célébrer aujourd’hui avec beaucoup de pompe un service solennel, à Saint-Jean de Latran , pour le repos de l’àme de M. de Crébilion. On dira des messes dans la même vue, depuis huit heures du matin jusqu'à midi. Ils ont envoyé par tout Paris des billets d’invitation pour y assister. Tout cela se fait en dépit de M. l’archevêque, dont la juridiction ne s’étend point sur le curé de Saint-Jean de Latran.

7. — La seconde partie du Compte rendu , par M. de La Chalolais , au Parlement de Bretagne, à l’occasion des Jésuites , n’est point inférieure à la première (I). Elle ne sort en rien du ton de modération de l’auteur ; et elle atterre , elle foudroie, elle pulvérise de plus en plus le colosse de la Société. H conclut toujours à supplier le roi d’ordonner qu’on travaille à un nouveau plan d’éducation. Le parlement n’a point adopté cette partie de ses conclusions. 11 est fâcheux qu’on ne saisisse pas le moment de détruire le fanatisme dans son berceau, en substituant aux

très imbéciles, imaginèrent d’aller se prosterner sur sa tombe, pour faire cesser de prétendues convulsions. Ces jongleries durèrent assez longtemps; mais enfin l'autorité crut devoir mettre fin à ccs scènes de scandale. Le cimetière fut fermé, et les miracles cessèrent. Lesalauseuistes ne se tinrent cependant pas pour battus. Les dévotes du parti s'assemblèrent en secret à la voix de leurs directeurs, de nouvelles convulsions se manifestèrent chez elles; et le tombeau du bienheureux diacre n’étant plus accessible, il fallut aviser à un autre moyen de les en délivrer. Aux unes on perça les mains avec de grands clous, et on les mit en croix; aux autres on asséna sur la poitrine et le dos de violents coups de bûches ou de grosses chaînes en fer: cela s'appelait des secours. Quelques prêtres poussaient le délire du fanatisme jusqu’à se rendre les exécuteurs de ces cruautés. On peut voir, dans la Correspondance littéraire de Grimm, 15 avril 1761, de curieux détails sur les convulsionnaires et les secouristes. — R.

(I) Voy. 24 février 1762.

préjugés, aux erreurs de toute espèce, dont on imboit la jeunesse, un code de vérités lumineuses qui puissent la guider dans tous les temps de la vie.

9. — On ne peut se refuser à consigner un bon mot du roi, qui caractérise également l'excellence de son esprit et de son cœur. S. M., étant allée voir les nouveaux bureaux de la Guerre, il y a quelques jours, entra partout, et, dans celui de M. Dubois, ayant trouvé une paire de lunettes, mit la main dessus : « Voyons, dit le roi, si elles valent celles dont je me sers ?» Un ‘papier, apprêté exprès, suivant les apparences, se trouva sous sa main. C’était une lettre dans laquelle entrait un éloge pompeux du monarque et de son ministre, M. de Choiseul ; S. M., rejetant avec précipitation les lunettes, dit : « Elles ne sont pas meilleures que les miennes, elles grossissent tous les objets. »

10. — On ne cesse de parler par tout Paris de la farce de Saint-Jean deLatran (I); on en rit beaucoup. Les Comédiens n’ont rien épargné pour faire célébrer avec toute la pompe funéraire le service de M. de Crébillon. L’église était toute tendue de noir et fort illuminée. La compagnie était des plus nombreuses. L’Académie Française y était invitée ; elle s’y rendit par députation. L’Opéra, la Comédie Italienne, tous les corps comiques y ont assisté de même. On est allé à l’offrande dans la plus grande régularité. Les actrices étaient sans rouge. Mademoiselle Clairon, en long manteau, menait le deuil. Cette sublime Melpomènc a représenté avec toute la dignité convenable. Arlequin y a figuré aussi. Enfin, tout a concouru à rendre cette cérémonie aussi mémorable que risible.

tl. — On a représenté, il y a quelques jours, à Bagnolet, chez M. Je duc d’Orléans, une pièce en deux actes (2) de Collé, si connu par les Amphigouris. Elle a pour titre : Le Roi (c’est Henri IV) et le Meunier. Ce petit drame g eu le plus grand succès, et le mérite, par la naïveté qui y règne. M. le duc d'Orléans jouait un des principaux rôles, le Meunier. Grandval faisait Henri IV.

14. — Le . sieur Palissot a fait imprimer sa comédie du Rival

(1) Voy. 6 juillet 1762.

(2) Collé ajouta depuis uu troisième acte qui est le premier de la piece. — H.

par ressemblance. 11 a abandonne le litre des Méprises , «pat ce que, dit-il, un plaisant s'est écrié ingénieusement, que c’était une méprise de l’auteur. » \/

20. — ,\1. l’archevêque de Paris ayant fait des reproches à l’ordre de Malte, sur l'indécente cérémonie pratiquée dans une église de l’Ordre, il s’est tenu un consistoire chez l’ambassadeur de l’Ordre, jeudi dernier 15 de ce mois; on a décidé que, pour éviter de perdre un droit dont M. de Beaumont faisait des plaintes amères, le curé de Saint-Jean deLatran, quoique soustrait à l'Ordinaire par les privilèges de l’Ordre, recevrait une punition pour avoir occasionné ce qu’on appelle canoniquement un scandale dans l’Église de Paris, en communiquant avec des histrions, foudroyés tous les huit jours au prône sous le bras ecclésiastique. En conséquence, ledit curé a été condamné à trois mois de séminaire, et à deux cents francs d’amende envers les pauvres.

22. — Le bruit court que le sieur Chevrier (i) est mort de misère, sans feu ni lieu : telle devait être la fin d’un enragé. D’autres assurent qu’il est mort de peur, comme on l’arrêtait.

30. — Il y a une fermentation considérable dans la troupe des Comédiens français à l’occasion du châtiment que vient d’éprouver le curé de Saint-Jean de Latran. Us ne peuvent supporter d’être ainsi frappés des foudres de l’Église. Mademoiselle Clairon, l’héroïne de ce théâtre, parle sur cette matière avec une éloquence majestueuse; si ses camarades suivaient son avis, ils demanderaient tous leur retraite. On se flatte qu’ils n’en viendront pas à cette voie extrême, la cour et la ville y perdraient trop.

31. — M. Bouchardon, un des plus fameux sculpteurs de l’Europe, vient de mourir le 27 de ce mois (2). 11 était chargé de la statue équestre du roi que la ville fait faire. Heureusement son ouvrage est fort avancé : il ne manque plus qu’une des quatre figures qui doivent orner le piédestal (3).

(I) François-Antoine Chevrier, né à Nancy vers 1720, mort à Rotterdam le 2 juillet 1752. Voy. 12 août 1762.

(1) Bouchardon était né en 1698.

(3) La statue, commencée en 1748, ne fut inaugurée que le 20 juin 1763. Elle fut renversée le 1 1 août 1792, en vertu d’un décret rendu la veille par l’Assemblée législative.— R.

AotT. — 1. — C’est M. Pigalle qui est chargé de continuer la suite des travaux du Roule. Bouchardon a écrit une lettre (I) à la Ville, dans laquelle il désigne cet artiste pour lui succéder.

Cette générosité est d’autant plus louable, que ces deux grands hommes n’étaient point amis, et que la jalousie, trop souvent le partage despetits talents, avait élevé quelques nuages entre eux.

3. — Le bruit court, depuis quelque temps, que les Jésuites comparaîtront au jour indiqué, et feront plaider leur cause. Un avocat, nommé Domvné de Yerzet, doit être leur défenseur. Si cela est, on assure que la réplique, très-courte, est toute prête :

« Domine, salvum fac Regem! » lui dira-t-on.

6. — 11 court dans le monde une lettre au sujet d'un nommé Calas, roué à Toulouse, pour avoir assassiné, dit-on, son fils par fanatisme de religion, etc. On prétend que ce père infortuné est innocent. 11 est question de travailler à réhabiliter sa mémoire.

On attribue à M. de Voltaire celte lettre, qui n’a pas la touche forte et pathétique dont ce sujet était susceptible en de pareilles mains.

7. — Enfin le dernier coup est porté aujourd’hui à la Compagnie de Jésus. La Société est dissoute : ses membres sont exclus pour jamais de l’éducation de la jeunesse, à moins qu'ils ne prêtent un serment dont on leur donnera le formulaire. Cette époque est d’une grande importance dans la littérature.

10. — Les plaisants s’exercent sur le compte desci-devant soidisant Jésuites. Entre les mauvaises choses qui courent sur eux, on distingue le distique suivant :

Que fia gile est ton sort, Société perverse!

Un boiteux (2) t’a fondée, un bossu (3) te renverse!

12. — On ne peut s’empêcher de consigner ici un bon ou plutôt un grand mot de M le Dauphin. On lui faisait la lecture* pendant qu’il était dans le bain, de la Gazette de Hollande, où était annoncée la proscription du livre de 1 Éducation. «C’est fort

(1) Voy. le Mercure de France, 17 septembre 1762, p. 133.

(2) Saiut Ignace.

(8) L'abbé de Chauvelin.

bien fait, dit M. le Dauphin: ce livre attaque la religion, il trouble la société, l’ordre des citoyens; il ne peut servir qu’à rendre l’homme malheureux : c’est fort bien fait. — 11 y a aussi le Contrat social, qui a paru très-dangereux, ajouta le lecteur. — - Quant à celui-là, c’est différent, reprit Monseigneur, il n’attaque que l’autorité des souverains; c’est une chose à discuter. 11 y ’ aurait beaucoup à dire : c’est plus susceptible de controverse. » *

12. — Chevrier est décidément mort (t) : les gazettes nous apprennent, ou du moins nous insinuent, qu’il a été empoisonné (I). C’estassez le sort des chiens enragés.

13. — Le chevalier de La Morlière, plus connu par ses escroqueries, son impudence et sa scélératesse, que par ses ouvrages, vient enfin d’ctrc mis à Saint-Lazare : sa famille a obtenu cette grâce, de crainte qu’un jour il ne la déshonorât par un supplice ignominieux.

1 1. — Le parlement a rendu hier un arrêt de brûlure contre un libelle intitulé : Mes Doutes sur la mort des Jésuites (2). 11 est très-injurieux au parlement; cela veut dire qu'il n’est pas fort de preuves. Quand on a des raisons à donner, on n’accable point ses juges d’injures. On disculpe à présent l’abbé de Caveirac, de V Appel à la Raison , et on lui met cette brochure-ci sur le corps.

13. — M. de Voltaire, animé d’un esprit de charité des plus fervents, ne cesse d’écrire en faveur du roué de Toulouse, lienvoie des Mémoires à toutes les personnes de considération, et ces nouvelles tentatives de sa part donnent lieu de croire que la première lettre (3) est de lui. On ajoute qu’il offre d’aider de sa bourse la malheureuse famille de cet innocent.

19. — On parle d’un livre infâme, horrible, exécrable. Il est intitulé : Les Trois Nécessités, et se répartit en trois chapitres : Nécessité de détruire les Jésuites en France; Nécessité d’y anéantir la religion chrétienne ; Nécessité d’empêcher M. le Dauphin,

On prétend que ce libelle affreux est fait en faveur des Jésuites; que de la première nécessité on en veut inférer la nécessité des deux autres. Quoi qu’il en soit, personne ne dit avoir lu ces

(I) Chevrier mourut d’une iudigestion. — R.

(3) In- 1 2 de 45 pages ; sans date.

(3) Voy. 6 août 1762.

MK. MOI H ES SE K H ETS DE IlACUAl'MONT.

AO

' horreurs, bien que tout le monde en parle. On présume avec assez de raison que ce livre n'existe que par son titre. C'est un canevas épouvantable, qu'un monstre fanatique aura répandu dans le public, pour le donner à remplir à qui l'osera (1).

20. — Il parait que le procès de Rousseau reste là. On prétend qu’Abraham Chaumeixcst auteur du Réquisitoire de M. l’avocat général (2); il est aussi plat, aussi dénué de bon sens que son auteur.

25. — Cette après-midi, l’Académie Française a tenu sa séance publique, peu brillante aujourd’hui, et l’on a 'vu, au grand étonnement de tous les spectateurs, deux filles, mademoiselle Mazarelli et sa compagne, dans la loge du Directeur, Moncrif. Depuis quand le temple des Muses devient-il celui des courtisanes?

M. Thomas a remporté le prix de poésie. C’est pour la quatrième fois qu’il est couronné. Son Ode est intitulée : Le Temps.

C’est du galimatias. Il y a deux strophes de sentiment qui méritent d’être distinguées, mais encore sont-elles gâtées par l'enflure du style.

Il avait fait une seconde Ode (3), qui se trouve avoir balancé le prix. 11 y a plus de philosophie, et elle est moins bouffie.

M. d’Alembcrt a relevé tout cela par sa déclamation magistrale et pédantesque. Il a également régalé le public de différentes bribes des autres Odes qui ont paru les moins mauvaises. Il a fait ensuite ce qu’on peut appeler la parade. 11 a lu une suite des Réflexions sur la poésie et sur l’ode en particulier (4) : de mauvaises plaisanteries, mêlées de beaucoup d'amertume, faisaient tout le fond de sa dissertation. Elle a fait rire à gorge déployée.

On a annoncé, pour sujet du prix de l’année prochaine, l’Éloge de M. le duc de Sully, surintendant des finances. On a battu des mains à cette annonce, et quelqu’un a dit avec esprit : « Voilà l’Éloge fait. »

M. Saurin a fini la séance par la lecture du premier acte d’une

(1) Voy. 1er et "8 octobre 1762.

(2) Voy. 9 juin 1762.

(3) Sur les devoirs de la société'.

(4) Le 25 août 1760, d'Alembcrt avait lu, à la séance publique de l'Académie Française, des Jlé/Iexions sur là poésie. — R.

tragédie, à laquelle il travaille : c’est un sujet tiré de l’anglais (1), intitulé dans l’original : Tancrède et Sigiamonde. 11 a changé ces noms en ceux de Blanche et de Guiscard. Les huées soutenues ont empêché d’entendre celte lecture, qui ne promettait rien de satisfaisant, l’auteur n’étant pas un grand tragique. Le ton déclamatoire et l’enthousiasme avec lequel il a débité cette drogue, a beaucoup fait rire : il ne s’est point décontenancé de cet accueil peu favorable, et a fini son acte jusqu’au dernier vers, sans doute sans s’apercevoir du mauvais succès qu'il avait (2).

27. — L’abbé de Radonvilliers, sous-précepteur des Enfants de France et ex-jésuite, se met sur les rangs pour être de l’Académie. Il ne peut faire valoir en sa faveur, que son poste à la cour. Aucun mérite de littérature ne milite pour lui, et de ce côté il est fort inférieur à son concurrent, l’abbé de Voisenon(3).

29. — On parle différemment du sort du frère Berthier, si plaisanté par Voltaire (4). On a prétendu depuis quelques jours, qu’il était instituteur des Enfants de France. Ce bruit est faux. M. le duc de La Yauguvon avait la meilleure volonté du monde de le pousser à ce poste, mais il y a apparence qu’il sera tout au plus à la bibliothèque de M. le Dauphin, ou à celle du roi : jusqu’à présent il est chez ce seigneur.

30. — 11 court dans le monde une plaisanterie de l’abbé *de Yoiscnon. 11 faut expliquer le fait.

M. l’abbé de Boismont, le Mirebalais de l’Académie (b), ne

(1) l)e Thompson.

(2) Celte tragédie fut représentée, avec succès, le 26 septembre 1763.

(3) Yoy. 26 mars 1763.

(4) Voyez dans les Œuvres du Voltaire h facélie intitulée : Relation de la maladie, delà confession, de la mort et- de l'apparifton du Jésuite Berthier. — R.

(5) Nicolas Thyrel de Boismont, né daus un village prés de Rouen, vers 1715, mort à Paris le 20 décembre 17S6. Il avait, en 1755, remplacé à l'Académie Française l'évèquc Royer. L’ ardeur scandaleuse, pour nous servir de l'expression de Colle, avec laquelle la duchesse deXhaulnes sollicitait pour cet abbé, donna lieu à l'épigramme suivante adressée au docte corps :

Déjà Livie en votre temple A mis jadis un guerrier sans talents:

Aujourd’hui même encor Julie, à son exemple.

Pousse un petit collet qu’elle a mis sur les dénis.

Prenei garde qu'enfin quelqu’autre Messuline,

S'écoutant que ses intérêts,

Pour confrère ne vous destine Un êne de Mirebalais.

\î MÉMOIRES SECRETS DE BACHAUMONT.

paie point ses dettes. Un certain doyen de Valenciennes, auquel il doit une pension sur une abbaye qu’il a, rie pouvant arracher rien de ce gros bénéficier, est venu en personne exiger son dû. Ayant demandé où demeurait cet abbé, il s'est fait une méprise, et au lieu de lui donner l’adresse de l’abbé de Üoismont, on l’a envoyé chez l’abbé de Voisenon, à Bellevillc. N’ayant pas trouvé ce dernier, M. le doyen a laissé un billet qui expliquait la cause de sa venue : sur quoi l’abbé de Voisenon a répondu par la lettre suivante, qui court aujourd'hui tout Paris.

« Je suis fâché que vous ne m’ayez pas trouvé, Monsieur : vous auriez vu la différence qu’il y a entre M. l’abbé de Boismont et moi. Il est jeune, et je suis vieux ; il est fort et robuste, et je suis faible et valétudinaire; il prêche, et j'ai besoin d’être prêché; il a une grosse et riche abbaye, et j’en ai une très-mince; il s’est trouvé de l’Académie sans savoir pourquoi, et l’on me demande pourquoi je n’en suis pas; il vous doit une pension enfin, et je n’ai que le désir d’être votre débiteur... Je suis, etc. »

— On ne peut voir de plus mauvaise tragédie que Y Ajax qu’on a joué aujourd’hui ; il ne mérite point la moindre analyse. La plus pitoyable intrigue, des caractères faux et bas, un Ajax infâme, pas le moindre intérêt, des vers d’un ridicule à faire éclater de rire, voilà ce que c’est que ce drame. Les acteurs ont fort mal joué, entre autres Le Kain, faisant le héros de la pièce et beuglant comme un taureau qu’on égorge. Au cinquième acte, un confident vient d’apprendre à Ajax qu’l'lysse est le possesseur des armes d’Achille : « Seigneur, tout est perdu!» s’écria-t-il. A l’instant des battements de pieds et de mains, qui ne tarissaient point, ont annoncé à l’auteur (t) qu’il était plus malheureux que son héros.

Septembre. — 3. — Le Contrat social se répand insensiblement. 11 est très-important qu’un pareil ouvrage ne fermente pas dans les tètes faciles à s’exalter : il en résulterait de très-grands désordres. Heureusement que l'auteur s’est enveloppé dans une obscurité scientifique, qui le rend impénétrable au commun des lecteurs. Au reste, il ne fait que développer des maximes que tout le monde a gravées dans son cœur; il dit des choses ordi-

(l'i Poinsinrt île Siw\.

naires d’une façon si abstraite, qu'on les croit merveilleuses.

5. — On a fait une détestable épitaphe sur les Jésuites. On ne la cite que comme un échantillon dé l’aveuglement du fanatisme.

Ci-gttun corps, le plus savant.

Le plus soumis, le plus fidèle;

Détruit parlé plus ignorant,

Le plus fougueux, le plus rebelle.

7. — Des marchands de la foire Saint-Ovide ont imaginé de faire de petites figures de cire habillées en Jésuite, qui ont pour base une coquille d’escargot ; cela a pris comme les pantins. A l’aide d’une ficelle, on fait sortir et rentrer le Jésuite dans ça coquille. C’est une fureur. 11 n’y a point de maison qui n’ait son Jésuite.

10. — Le grand rôle que mademoiselle Lcmaure a joué sur la scène lyrique ne nous permet pas d’omettre ici une circonstance essentielle de sa vie. Cette sublime actrice, si connue par 3a belle voix, sa laideur et ses caprices, vient de se marier à un jeune homme, chevalier de Saint-Louis, nommé M. de Monrose. Elle a plus de cinquante ans (1).

13. — On publie un arrêt du parlement, du 3 septembre, par lequel il paraît que, pénétré, ainsi que l’a indiqué M. de La Chalotais dans son beau Réquisitoire, de la nécessité de réformer les études pédantesques qu’on fait faireiaujourd’hui, il est enjoint aux Universités de Paris, Reims, Bourges, Poitiers, Angers et Orléans, de donner dans trois mois tels mémoires qu’elles aviseront être bons sur cet objet. Il veut, d’ailleurs, établir une espèce d’affiliation entre tous les différents collèges, pour qu’il en résulte un plan uniforme d’instruction. 11 faut espérer qu'à force d’attaquer le pédantisme, de le combattre, de le suivre jusque dans ses repaires les plus formidables, on le détruira tout à fait.

14. — On publie encore un arrêt du parlement, du 7 septembre, qui transfère le collège de Lisieux dans le collège de Clermont,

(1) Catherine-Nicole Lemaître, l’une des plus célèbres actrices et cantatrices de l’Opera, était née à Paris le 4 août 1 TO-i. KÏle avait quitté le théâtre en 1743. — R.

dit Louis le Grand, dont il occupera une partie convenable. 11 y doit ouvrir scs classes au 1er octobre. Le parlement ordonne, en outre, toujours sous le bon plaisir du roi, que provisoirement les boursiers de différents collèges, qui ne sont pas de plein exercice, seront tenus de fréquenter ledit college de Lisieux exclusivement à tout autre. On ne peut qu’applaudir encore à la sagesse de ce règlement, qui tend de plus en plus à former d’excellents sujets dans tous les genres.

19. — pi. Racine (1) est allé voir la salle de la Coméditj Française, il y a quelques jours. Sa grande dévotion l’empêche depuis longtemps de fréquenter le spectacle. Ce fils d’un illustre père a été accueilli avec tous les égards que les Comédiens lui devaient: il a tout loué, tout admiré. Sa visite faite, « Messieurs, a-t-il dit, je viens réclamer une petite dette. Vous savez que mon père avait défendu, par son testament, qu’on jouit Athalie. M. le Régent a depuis ordonné que, sans égard aux volontés du testateur, ce drame serait donné au public. Cet ordre de M le duc d’Orléans ne me fait déroger en rien à mes droits; je revendique, en conséquence, la part qui me doit revenir des représentations multipliées de ce chef-d’œuvre de mon père. » Cette demande a fort étourdi l'aréopage comique : il est question de trouver un mezzo-termine à cette contestation naissante.

20. — On a fait aujourd'hui capture de différentes éditions de livres prohibés. On en a arrêté une du Contrat social , venant de Versailles; une autre de la suite du Colporteur ; on prétend même qu’on cri a arrêté une des Trois Nécessités. On regarde cependant ce dernier livre comme chimérique. La suite du Colporteur est intitulée : Almanach des gens d'esprit, par un homme qui n’est pas sot. On peut juger du livre par le titre. Il est aussi de Chevrier.

23. — On ne cesse de faire des perquisitions du Contrat social. Un nommé de .Ville, libraire de Lyon, vient d’être arrêté et conduit à Pierre-Encise. On a trouvé chez lui une édition qu’il faisait de ce livre.

2G. — M. C.oldoni, avocat de Venise et auteur d’un Théâtre , s’est transporté ici pour concourir au bien-être de la Comédie

(1) Louis Racine, auteur de la Grâce et de la Religion.

Italienne. 11 travaille à présent pour elle. Scs Caquets, traduits parM. Riccoboni, ont eu un succès étonnant, et ses compatriotes espèrent tirer un parti de son séjour auprès d'eux. Il doit rester deux ans. Il était assez habile avocat, et travaillait beaucoup.

La métromanie l’a emporté.

27. — On confirme l’aventure de M. Racine (I), qui n’ira pas plus loin, à ce qu’on assure; il colorait sa demande du prétexte de la charité: il voulait faire des aumônes de cet argent. On prétend que les Comédiens se sont moqués de lui, et que cette restitution irait de 30 à 40,000 livres.

29. — Le sieur Figalle prend, à ce qu’on pense, possession du Roule, et va travailler à finir les travaux du fameux Bouchardon.

Il prétend que cet artiste ne faisait rien qui vaille sur la fin de sa vie, parce que la main lui tremblait. En conséquence, il refait une troisième figure du piédestal, et tirera de sa minerve la quatrième qui n’était pas encore commencée.

Octobre. — t . — On s’imaginait que le livre des Trois Nécessités, dont tout le monde parle sans l’avoir vu, était un être idéal ; on voit aujourd’hui un arrêt du Conseil souverain d’Alsace, où, sans lui donner une existence réelle, on insinue qu’il • existe. On le dénonce sous le titre des Quatre Nécessités : on en ordonne la brûlure partout où il se trouvera; et l’on fait l’injonction la plus comminatoire d’en apporter tous les exemplaires au grefTe de la Cour. Ce simple dispositif donne lieu à beaucoup de réflexions. En général, on croit qu’il a été fait à l’instigation des Jésuites, très en faveur dans ce tribunal. On sent pourquoi ils voudraient donner quelque consistance à un ouvrage qui heureusement ne se trouve nulle part.

4. — Aujourd’hui M. Fourneau, recteur de l’Université, a pris possession, au nom de son corps, du collège ci-devant dit Louis le Grand. Cette cérémonie s’est faite par l’attouchement, suivant l’usage. Elle a été suivie d’un Te Deum en action de grâces, pt d’une grande messe. Ensuite s’est faite l’ouverture des classes, où le principal de Lisieux et les professeurs ont été installés. MM. les commissaires du parlement présidaient à ces différentes cérémonies. Le tout s’-est terminé par une harangue du régent

(1) Voy. 19 septembre 17f>2.

de rhétorique de Lisieux : elle roulait sur la rhétorique. 11 a tiré l’augure le plus heureux de la nouvelle transplantation ; il a fait entendre à MM. du parlement, qu’elle se4aisait sous leurs auspices, et que sans doute ils protégeraient ce nouvel établissement.

5. — 11 court une caricature où l’on représente MM. de Voltaire et Rousseau, l’épée aucôté, en présence l’un de l’autre, faisant le coup depoing. Aubas,cstun dialogue en vers entre cesdeux auteurs. Le poëte demande au philosophe pourquoi il l’a critiqué si durement : il lui fait des reproches sur sa bile trop amère. L’autre répond qu'il est en possession de dire la vérité envers et contre tous. Enfin la querelle s’échauffe. Rousseau gesticulant des poings. Voltaire lui reproche de ne pas se servir de son épée en bon et brave gentilhomme. Celui-là prétend que ce sont les armes de la nature. Telle est la substance de cette conversation où tous deux sont tournés dans le plus parfait ridicule, quoique en très-méchante poésie.

8. — On fermente beaucoup sur le livre des Quatre Nécessités, proscrit parle Conseil souverain d’Alsace, qui ne l’a ni lu ni vu. On le nomme ainsi , parce qu’il se sous-divise en quatre propositions : Nécessité de détruire la Société des Jésuites. Nécessité pour la France de se séparer du pape. Nécessité d’anéantir l’épiscopat, ou, au moins, d’humilier les évêques. Nécessité... La plume tombe des mains ici... Onnepeut, sans frémir, tracer cet horrible canevas. Dans chaque chef, l’auteur donne les moyens de parvenir au but dont il s’efforce de prouver l’excellence et la nécessité. On continue à regarder cet ouvrage des ténèbres comme n’existant que dans le cerveau de quelque esprit infernal.

20. — On renouvelle les plaintes faites depuis longtemps contre Fréron. On trouve ses feuilles absolument vides : elles ne sont pas même soutenues par le sarcasme si à la main de ce journaliste et si agréable aux lecteurs. Ses amis lui en ont fait reproche; il se défend, et prétend qu’il ne peut plaisanter lé moindre grimaud du Parnasse , qu’on ne le mulctc à la police , qu’on ne le sabre, qu’on ne le mette en pièces : il gémit fort de cette inquisition.

23. — Le bruit court que l’impératrice de toutes les Russies a

écrit à M. Diderot pour l’inviter à se rendre à sa cour : on prétend que M. d’Alembert a reçu les mêmes offres (1).

24. — En vertu d’un arrêt du parlement qui défend aux cidevant soi-disant Jésuites de se retirer autrement que comme écoliers dans les lieux où la jeunesse est élevée, l’Université avait renouvelé son décret qui excluait depuis longtemps les membres de cette Société de toutes les places scolastiques. Ce décret avait été notifié aux principaux de tous les collèges , en vertu d’une délibération prise par la Faculté des Arts.

Le 18 de ce mois, le recteur, M. Fourneau, a reçu une lettre de cachet pour se rendre à Fontainebleau , avec ordre d’y apporter la requête de l’Université. Admis à l’audience du roi , M. le chancelier lui a déclaré que Sa Majesté désapprouvait le décret qu'il avait rendu, et a fait mettre en marge du registre de l’Université un arrêt du Conseil qui casse ledit décret, sans rien toucher à l'arrêt du parlement, au bas duquel il est inscrit. Le recteur a représenté vivement au roi, que le décret qui avait le malheur de lui déplaire n’était point son ouvrage, mais celui de l’Université, à laquelle il avait l’honneur de présider, comme M. le premier président au parlement.

Quelques moments avant de paraître devant le roi , M. le chancelier, prévenu contre le recteur, lui a fait des reproches très-vifs en présence de quelques ministres, sur un discours qu’il a prononcé depuis peu aux Mathurins, où, en rendant compte de sa gestion et de ce qui s’est passé sous son rectorat, il a parlé de la destruction de la Société des Jésuites, comme ancienne et continuelle ennemie de l’Université. Ce suprême magistrat a trouvé mauvais qu'il ait pris de là occasion de s’étendre sur leur doctrine, sur leur attachement aux opinions ultramontaines, sur les vexations qu’ils avaient exercées depuis deux cents ans, et dont la Providence a enfin terminé le cours.

Des gens mal intentionnés ou fort ignorants avaient rendu très défavorablement ce discours du recteur à M. le chancelier, et avaient rapporté un passage cité, tiré de l’Apocalypse, chapitre xvin, verset 22. Le voici i Et vox citharcedorum, et musi-

: (1) Voy. 31 janvier ellS février 1763. -

corum, et tibia canentium, et tuba , non audielur in te. amplius. Ce passage avait été énoncé au sujet de la prise en possession du collège de Clermont, et on sent l’application amère, mais vraie, qu’on en devait faire. Au lieu du mot de cilharoedorum, des plaisants, ou des méchants, ou des imbéciles , avaient substitué celui de cijnœdurum. (Voyez Pétrone, Martial.) On voit par cette méprise quelle indécence le terme présentait à l’esprit, et combien cela rentrait dans les préjugés odieux reçus contre la Société. M. le chancelier, dans les reproches qu’il faisait au recteur, appuyait beaucoup sur ce passage, dont il ne disait que le sens en français, et qui par là devenait inintelligible à son auteur. Ce ne fut qu’avec beaucoup de peine qu’on se concilia et qu’on reconnut qu’on avait substitué le mot cynœdorumk celui de citharœdorum : l’énigme devint claire.

Novembre. — t. — On ne saurait trop consigner à la postérité les noms de deux femmes illustres qui honorent les lettres de leur protection : mesdames les duchesses de Choiseul et de Grammont méritent une place distinguée dans le rang de ces virtuoses.

W. l’abbé Barthélemy, de l’Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, garde du cabinet des médailles du roi, ayant été depuis peu favorisé d’un logement particulier, ces deux dames l’ont gratifié d’une galanterie peu commune. Elles ont, pendant qu’il était absent, trouvé le secret d’avoir la clef d’un Muséum qu’il avait arrangé philosophiquement; elles l'ont décoré, à son insu, de la façon la plus galante et la plus voluptueuse : elles l’ont enrichi de plusieurs ouvrages de leurs mains, et, au retour de l’abbé, la clef s’étant retrouvée, il a été transporté dans un boudoir de fée. Tout Paris parle de cet enchantement.

2. — Nous apprenons comme un fait constant que les héros du conte de Marmontel, dont on a fait d'eux pièces différentes, intitulées Annette et Lubin, existent réellement à Bezons, dont M. de Saint-Florentin est seigneur : que c’est lui qui est désigné dans le rôle de bonté et de bienfaisance qu’on lui fait jouer; que le bailli est le curé du lieu, homme dur et sans entrailles. Ce ministre se propose de faire voir, un jour, à la Comédie Italienne,

ccs deux modèles de l’innocence pastorale. Au reste, ils ont bien dégénéré de leur figure de Vierge.

6. — M. l'abbé Yvon, depuis son retour, est fort bien avec M. l’archevêque : il lui communique le plan d’une nouvelle Histoire Ecclésiastique, qu’il a entreprise, et qu’il compte, traiter philosophiquement. Ce mot n’a point effrayé Sa Grandeur, et le prospectus de cet ouvrage doit paraître incessamment (l).

7. — M. Thomas, secrétaire intime de M. le duc de Praslin, ministre des affaires étrangères, ci-devant comte de Choiscul, vient de lui payer son tribut d’hommages, par les vers suivants, sur sa nouvelle dignité :

La justice aujourd'hui récompense le zèle :

Le royaume applaudit à ce titre flatteur;

Et votre dignité nouvelle Est l’aurore de son bonheur.

Dans son sein aujourd’hui la France Compte deux ducs, ministres vigilants,

Moins unis par le nom, le rang et la puissance,

Que par la gloire et les talents.

Toujours, aux rives de la Seine,

Le nom que vous portez, annonça le succès.

Dans des temps malheureux, de discorde et de haine, Plessis-Praslin battit Turenne :

Vous faites plus, vous nous donnez la paix.

* 9. — Mademoiselle Clairon s’est mis dans la tète qu 'Irène (2) était une bonne tragédie, puisqu’elle l’avait trouvée telle, et qu’elle y jouait. En conséquence, elle a cabalé pour lui faire avoir une seconde représentation. Elle a ameuté ses partisans, et la pièce a été applaudie à tout rompre, au moyen de quelques changements. Elle avait donné le mot pour qu’on demandât l’auteur : on l’a traîné fort humblement sur le théâtre. Ce spectacle, moins un triomphe qu’un supplice, a fait étrangement souffrir l’amour-propre de M. Boistel : il n’a osé sortir de sa contenance

(1) Yoy. 22 avril 1768.

(2) Jouée le 6 novembre précédent. L’auteur se nommait J. D. Robert Boistel d’Wclles.

humiliée, et il s’en est retourné aussi honteux qu’il était venu.

H. — M. Séguier, ce grand avocat général, se délasse quelquefois entre les bras des Grâces et des Muses des travaux importants auxquels sa charge l'assujettit. Voici une chanson (I) très-agréable qui a passé dans toutes les bouches des jolies femmes de Paris :

Tous mes souhaits et ma plus forte envie,

Auraient été d’étre un nouveau Crésus;

Des riches dons d’Amérique et d’Asie,

J’aurais tâché d’amasser tant et plus;

Non pas pour moi; c’eût été pour ma mie:

Sans elle, hélas ! en aurais-je voulu ?

D’être un héros j’aurais eu la manie ;

Mars m’aurait vu suivre ses étendards; l/antique amour, l’amour de la pall ie Ne m'eût point fait affronter les hasards :

L’espoir d’offrir mes lauriers à ma mie,

Seul m’eût frayé la route des Césars.

D’élre un Apelle il m’aurait pris envie.

Mais sans daigner travailler pour les rois ;

Si. de Rubens imitant la magie,

La toile eût pu s’animer sous mes doigts,

. Quel beau portrait j’aurais fait de ma mie !

Je l’aurais peinte, ainsi que je la vois.

Éterniser une flamme chérie Aurait été de mes vœux le premier ;

Le tendre amour, seul guide de ma vie,

Aux doctes Sœurs m’eût fait sacrifier :

J’aurais été le chantre de ma mie,

J’eus mis ma gloire à la déifier.

Kn me livrant tout à l’astronomie,

J aurais suivi ma tendre passion;

Un nouvel astre, au gré de mon envie,

Eût de nos jours paru sur l’horizon :

(t) Elle est attribuée à Fontenelle, par Griram ( Correspondance littéraire, 20 août 1776), qui la donne comme adressée à madame Geoflrin. — R.

Au firmament j’aurais placé ma mie,

F.lle eût été ma constellation.

J’aurais banni la sombre jalousie :

L’amour sincère en écarte l’horreur;

Trop délicat pour cette frénésie,

D'un feu plus pur j’aurais fait mon bonheur;

Car, en l’aimant, j’eusse estimé ma mie :

Sans mon estime aurait-elle eu mon cœur P

14. — La Faculté de Théologie de Paris vient de rendre publique sa Censure contre le livre cFÉmile, ou de ^Éducation , par J. J. Rousseau (1). Elle est en latin et en français, très détaillée, particulièrement sur le troisième volume. Elle trouve dixneuf hérésies dans cet auteur. Quelques critiques prétendent que l’article le plus mal traité dans cet ouvrage scientifique est celui de la religion.

20. — Éponine, tant prônée, doit enfin se jouer la semaine prochaine. Les partisans de cette pièce, ou plutôt de l’auteur, sont en grand nombre. Tout est déjà loué depuis quelques jours.

M. Chabanon est un jeune homme de trente-cinq ans, qui, après avoir fait des études assez bonnes, s’est jeté dans le monde, et y a réussi par une figure agréable, par un esprit aisé, brillant et facile, et surtout par un talent supérieur pour le violon. Il a longtemps fait les délices des sociétés. 11 y a quelques années que, réfléchissant sur le vide de son art, et sur la nécessité d'appuyer son existence sur quelque chose de plus solide et de plus durable, il a pris la généreuse résolution de travailler à mériter quelque titre littéraire/ Il n’a point vu de moyen plus aisé de commencer à percer, que d’entrer à l’Académie des Belles-Lettres. 11 s’est donc jeté dans le grec à corps perdu, a travaillé trois ans avec la plus grande opiniâtreté, et sans voir aucun humain que quelques partisans de cette langue. Il est sorti muni de tout le savoir nécessaire; a été admis à l’Académie des Belles-Lettres; a travaillé sur Pindare, pour payer son tribut littéraire, et, ne regardant cette Académie que comme un passage à l’Académie Française, il a fait des tragédies. Son succès peut lui ouvrir une route brillante.

(I) Rédigée pai l’abbé Le Grand. — H.

2 t. — Quoique nous ne soyons point dans le goût de consigner ici les mariages, on ne peut passer sous sileuce celui de mademoiselle Lcmière et de Larrivée. Ces deux coryphées de la scène lyrique sont enfin unis par des liens indissolubles, après s’être essayés longtemps à porter leurs chaînes. Ce grand événement a fait une sensation si générale parmi les amateurs de l’Opéra, qu’il fait nécessairement époque dans son histoire.

25. — Autre événement non moins remarquable, quoique aussi étranger en apparence à la littérature; madame Saurin, qui réunit les grâces à l’esprit, étant acgouchée d’un garçon, il y a quelques jours, l’Académie a nommé une députation pour féliciter la femme de leur confrère. M. l’abbé d’Olivet a été chargé de'cette galante harangue, et il a porté la parole avec toute l’éloquence possible.

27. — Le parlement s’occupe sérieusement du nouveau plan d’études : il regarde surtout la philosophie, si barbare encore dans les écoles. 11 est question de soumettre les professeurs à profiter des bons livres écrits sur cette matière, à choisir les plus orthodoxes et les plus lumineux, et à les expliquer à leurs disciples, au lieu de perdre un temps infini à dicter des cahiers d’une philosophie scolastique, et dans laquelle ils étaient maîtres de glisser des absurdités et toutes les erreurs qu’ils voulaient. On voudrait comprendre dans ce projet la théologie même : ce point est délicat, et fera le sujet de grandes contestations.

28. — On commence à parler d’une traduction des Gèorgiques, par M. l’abbé Delille (1), jeune homme dont on a vu des vers fort joliment faits. Il n’est point rebuté par les détails agrestes où entre son auteur, et il prétend qu’on peut les rendre avec élégance en français. Il s’agit de prouver ce qu’il avance.

29. — On a joué aujourd’hui Heureusement, comédie en un acte et en vers. Ce drame est tiré du conte de M. Marmontel. Il a été bien reçu; il est écrit avec facilité, fort court, et n’a que très-peu d’intrigue. C’est un tissu des plus frêles. Le dénoûment est heureux, mais pas assez filé. En général, la pièce frise l’obscénité. Mademoiselle Dangeville en fait le principal mérite

(1) Jacques Delille, fils naturel d'Antoine Montanier, avocat au parlement, et de mademoiselle Marie-Hiéronyme Bérard, né à Port, près de Clermont-Ferrand, le 22 juin 1738 ; mort à Paris, te 11 mai 1813. — R.

par son jeu. Il s’est passé un événement qui fait anecdote. L’amant et la maîtresse sont à table ; le premier est un jeune officier sur le point de partir pour l’armée; il prend le verre : <* Je vais boire à Cypris ! » dit-il. « Je vais donc boire à Mars ! » répond la femme. Mademoiselle Mus, qui faisait ce rôle, a jeté une œillade au prince de Condé, en prononçant ces dernières paroles. Le public a saisi la-propos, et les battements de mains de se multiplier pendant quelques minutes.

30. — Le roi a ordonné qu’un mausolée soit élevé à M. de Crébillon, dans l’église de Saint-Gervais, où il est enterré. En conséquence, M - de Marigny a écrit une lettre au fils (t), pour lui faire part de cette marque d'estime et de considération que S. M. veut donner à son célèbre père. C’est M. Le Moine qui est chargé de cet ouvrage.

Décembre. — 3. — 11 n’y a point eu de comédie aujourd’hui, quoiqu’on eût annoncé deux pièces à l’ordinaire. 11 s’y étaitrendu du monde ; on attendit jusqu’à six heures. Alors on vint déclarer au public qu’on ne jouerait point, vu l’indisposition d’une actrice qui ne pouvait être|suppléée. On rendit l’argent, et l’on se retira. Cette actrice indisposée était mademoiselle Dubois, qui, dans ce moment, était en grande loge à l’Opéra. Le lieutenant de police, informé de cette aventure, a mandé cette actrice, l’a traitée avec toute la dureté due à son caractère et à son impertinence, et l’a envoyée en prison. Elle a de plus été condamnée à payer les frais et le profit de la représentation, évalués à cinq cents livres, et une amende de cent écus.

4. — Aujourd’hui s’est faite l’élection de M. l’abbé de Voisenon. On était si prévenu de cet événement, qu’à l’instant où l’Académie était encore assemblée, il s'est répandu une quantité de portraits de cet abbé, avec son nom et cette phrase : Elu à l’Académie Française , le 4 décembre 1762. On lit au bas ces vers :

L’aimable successeur du sombre Crébillon,

Dans un genre opposé s’illustre sur la scène.

Les arbitres du goût ont élu Voisenon,

Ils couronnent Thalie, en pleurant Melpomène.

(t) On la trouve daus les noies qui suivent l 'Eloge de Crébillon par d’Alcmbert. — R.

On est fort intrigué pour savoir l’auteur de eette galanterie. Les uns prétendent que c’est madame Favart, avec qui cet abbé vit; d’autres disent que c'est le mari.

5. — On ne cesse de parler de l’aventure d’hier. Les portraits ont été envoyés à toute la cour. L’Académie est furieuse de voir le secret de ses suffrages violé. L’abbé de Voisenon se trouve chargé d'un ridicule auquel il ne s'attendait pas. Favart et sa femme protestent qu’ils ne lui ont point rendu ce mauvais service.

6. — Éponine, tant vantée (l), a eu ce matin une répétition devant une assemblée très-nombreuse, qui a fondu en larmes. Celte après-midi, elle a été jouée. Le public du soir ne s’est pas trouvé aussi bien disposé que celui du matin, et cette pièce qui eut passé pour médiocre, si on ne l’avait pas tant exaltée, est jugée détestable'. Son succès a été si faible, que l’auteur voulait la retirer; il se disposait à faire un compliment au parterre pour lui en demander la permission. Mademoiselle Clairon lui a fait sentir l’indécence de ce procédé; qu’il était le maître de le faire sans rien dire; mais elle lui a conseillé d’essayer une seconde représentation, promettant de la faire aller tant qu’elle pourrait.

7. — Les admirateurs deM. de Chabanon ne peuvent revenir du peu de succès de sa pièce. 11 se répand une anecdote qui ferait peu d’honneur à cette tragédie, si elle était vraie. A la fin delà pièce a régné un grand silence ; ensuite quelques clameurs se sont fait entendre ; on a demandé sourdement l’auteur. Ce bruit s’est accru, a recommencé à plusieurs reprises, enfin est devenu si tumultueux, que la garde s’en est mêlée, et l’on a arrêté deux jeunes gens les plus acharnés. On assure qu’ils se sont trouvés être deux frères ou parents de l’auteur... On les a relâchés tout de suite.

10. — Les Muscs pleurent depuis quelques jours la mort de l’un de leurs nourrissons et de leurs protecteurs en même temps. C’est M. de La Pouplinière. Son nom, à jamais fameux dans les fastes littéraires, va sans doute s’accroître par l’impression de ses ouvrages, qui sont en grand nombre. On ne .doit jamais oublier sa munificence envers les artistes. Un orchestre entier se trouve dispersé paT la perte de cet Apollon.

(I) Voy. 20 janvier 1702.

H . — M. le chevalier de La Morlière est sorti de Saint-Lazare, et se montre avec un front d’airain.

•t4. — Le sieur Bernaud vient d’être chassé de la Comédie Française, par un ordre deM. le duc de Duras. 11 avait eu une querelle très-vive dans les foyers avec mademoiselle Clairon. Il avait invectivé cette actrice, de la façon la plus indécente... La sublime Melpomène a conservé toute sa majesté dans cette occasion ; mais, piquée au vif, elle a demandé sa retraite. Le gentilhomme de la chambre, instruit de son mécontentement, lui a fait justice, et elle reste.

ta. — M. le duc de Saint-Aignan est nommé directeur, pour répondre à M. l'abbé de Voisenon, le jour de sa réception à l’Académie Française. Il est fixé au 15 janvier. Cet abbé, trop célébré, trop fêté à Paris, va se renfermer dans son abbaye pour travailler à son discours. Il a demandé trois jours pour cet important ouvrage. Toute la cour doit se trouver à cette cérémonie» et surtout les femmes les plus élégantes.

17. — Dans la comédie à' Heureusement, imprimée, on a con- • sacré l’anecdote du « Je bois à Mars. » On a choisi cet instant de la pièce pour estampe. Ce petit drame soutient à la lecture sa réputation, du côté du style qui est facile et naturel. M. le prince de Condé a fait annoncer à mademoiselle Hus, qu'elle aurait un présent de S. A. S.

2o. — Il paraît une grande estampe in-folio, où l’on voit, d’une part, le roi élevé sur son trône; de l’autre, le groupe des Jésuites plus bas. Le monarque paraît les disperser et leur dire :

Maturale fugain, regique hæc dicite vestro :

Non illi imperium

Vihg.

11 y a beaucoup d’autres devises, dont celle-ci est la plus mémorable.

27. — M. Titon Du Tillet, fort connu par son Parnasse français (t), vient de mourir dans un âge très-avancé. Sa maison

(1) Ce monument, exécute par Louis Garnier, élève île Girardou, est aujourd'hui dans une des salles do la Bibliothèque royalè. Evrard Titon Du Tillot, né à Paris le 16 janvier 1677, est mort le 20 décembre 1762. On a de lui une Description Un Parnasse français, in-folio. — H .

était ouverte aux gens de lettres, et les Muscs doivent jeter des fleurs sur le tombeau de cet aimable Mécène.

28. — M. l’abbé de Caveirac, depuis longtemps soupçonné d'être auteur de différents libelles écrits en faveur des Jésuites, vient d’être recherché très-sévèrement. La police a fait chez lui une descente des plus circonstanciées. Heureusement pour lui qu’il avait pris la fuite.

30. — Le nommé Orangé, libraire, ouvre incessamment ce qu’il appelle une salle littéraire : pour trois sous par séance, on aura la liberté de lire pendant plusieurs heures de suite toutes les nouveautés. Cela rappellerait les lieux délicieux d’Athènes connus sous le nom de Lycée, du Portique, etc., si le ton mercenaire ne gâtait ces beaux établissements.

3t. — 11 a débuté à l’Opéra une nouvelle basse-taille (I). On parle plus des gasconnades de cet acteur, que de sa voix. Rebel lui ayant déclaré qu'il n’aurait (pie de médiocres appointements d’abord, mais qu’à mesure que le public serait content de lui, il serait augmenté : « Cadédis, a-t-il dit, cela étant, monsieur, vous m’augmenterez donc tous les jours. »

Janvier. — t . — On a donné dernièrement le Comte d'Essex. Il s’est passé ce jour-là un événement qui mérite d'être consacré.

Lorsqu’il fut question de cette pièce à l’assemblée, mademoiselle Clairon demanda qui jouerait Élisabeth. Mademoiselle Dumesnil dit qu’elle s’en chargeait. « Je ferai donc la duchesse? reprit la première. — Non pas, s’il vous plaît, s’écria mademoiselle Hus; c’est mon rôle, et je ne m’en défais point. — Je ne veux rien vous enlever, répliqua mademoiselle Clairon; cela étant, je ferai la confidente : il n’y a pas grand’ chose à dire, c’est mon fait. » On crut qu’elle se moquait, et l’on se sépara. Le jour de la représentation, elle tint parole, au grand étonnement de mademoiselle Hus, qui en fut déconcertée. Elle en joua le

(l) Cet acteur, nommé Varin, n'a laissé aucune réputation. — R.

double plus mal. Mademoiselle Clairon ne paraissait pas, que les battements de mains ne recommençassent, et les sifflets pour l’autre... Ce lut avec grand peine qu’elle alla jusqu’au bout, et l’on présume qu’elle ne cherchera plus à se trouver en concurrence avec mademoiselle Clairon. Les niais du parterre ne pouvaient concevoir cela. « Nous voyons bien, disaient-ils, pourquoi l’une est huée, mais pourquoi applaudir l’autre, qui ne dit mot? » Mademoiselle Clairon, pour se délasser, joua Cathos dans les Précieuses Ridicules, et s’amusa comme uné reine.

Page 1