‹ Mémoires secrets de Bachaumont [édités et continuésChapitre 12 sur 86 · ÉPITAPHE DE M. DE LA POLPUNIÈRE · texte numérisé non relu

ÉPITAPHE DE M. DE LA POLPUNIÈRE

Sous ce tombeau repose un financier ;

Il fut de son état l'honneur et la critique ;

Généreux, bienfaisant, mais toujours singulier,

Il soulagea la misère publique.

Passant, priez pour lui, car il fut le premier.

3. — 11 se répand un bon mot de cour, d’une espèce singulière; il mérite d’être retenu. On l'attribue à M. de Souvré. Ce seigneur, à l’occasion de la Réforme, disait qu’on s’v était mal pris, qu’il fallait la commencer par celle d’un sacrement. « Quel est-il? — Le baptême. — Pourquoi? Quel rapport entre lui et ce dont il est question? — C’est que tout n’aurait pas été par compère ni par commère. »

13. — Les gens qui plaisantent sur tout, ont fait à M. de La Pouplinière une épitaphe bien différente de celle qu’on a vue ci-dessus. On en jugera, la voici :

Pour être auteur, ci-gît qui paya bien :

C’est la coutume. *

L’ouvrage seul qui ne lui coûta rien.

C’est son posthume.

14. — Depuis quelque temps on parle beaucoup d’une Hollandaise jeune et jolie, nommée madame Pater. C’est la femme d’un riche négociant ; elle fait l’entretien des cercles et le sujet des épigrammes ou madrigaux. Yoici ce qu’on a fait de moins mauvais ; on ne le rapporte que pour faire époque- :

MÉMOIRES SECRETS l>K HACHAI MONT.

Pater est dans notre ci lé ; Sjnritus]e voudrais bien être ; Et, pour former la Trinité, Filius on en verrait naître.

Les seigneurs vont en procession chez elle pour la voir. Son tnari, excédé de ces visites, dit un jour à des courtisans, en les reconduisant : « Je suis très-sensible, messieurs, à l'honneur que vous m,e faites de venir ici, mais je ne crois pas que vous vous y amusiez beaucoup: je suis toute la journée avec madame Pater, et la nuit je couche avec elle. »

15. — La réception de l'abbé de Voisenon est renvoyée à samedi : il se tue de dire à tout le monde que son discours est plat; il serait fâché qu’on le crût.

lti. — 11 court dans le monde une épigramme sur Fréron, qu’on dit être de M. de Voltaire: elle est tapée, mais mal digérée : on en jugera.

Un jour, loin du sacré vallon,

Un serpent mordit Jean Fréron. — /

Savez- vous ce qu’il arriva?

Ce fut le serpent qui creva .

Cette épigramme, originairement en grec; ensuite traduite en latin, entin mise en français, se trouve dans le Dictionnaire de La Martinière (I).

18. — lise trouve dans quelques maisons un petit almanach intitulé: Êtrennes aux Paillards. 11 contienlvingt-six couplets sur vingt-six danseuses de l’Opéra et leurs entreteneurs, fort méchants et fort bien faits dans leur espèce. Mademoiselle Lany ouvre, le bal. Cet almanach est arrivé de Saint-Denis, par la poste, à plusieurs personnes. On l’attribue à M. Poinsinet le Mystifié, et à M. de Pressigny, fils du fameux Maison-Rouge.

(i) Voici la version de Bruzen de La Martinière :

Un gros serpent mordit Anrèle ;

Que croyez-vous quil arriva ?

— Qu’Àurèle en mourut. — B igaletle !

Ce fut le serpent qui creva.

L'épigramme grecque est de Démodocus : Grotius l'a traduite en lutin. — R.

22. — Aujourd'hui s'est laite la réception de M. l'abbé de Voisenon, avec toute l’alfluence qu’on devait attendre. Son discours était plein d’esprit , quelquefois précieux , plus poétique qu’oratoire; les images vives, brillantes, un peu neuves. 11 a traité de la façon la plus agréable les avantages réciproques que les grands et les gens de lettres ont trouvés à se rencontrer ensemble.

La réponse de M; le duc de .Saint-Aignan était celle d'un grand seigneur, simple, noble, et plus dans le vrai genre ; il a fait, ainsi qu’il convenait, l’éloge de M. le duc de Nivernois, qu’il remplaçait dans ce moment-là.

23. — M. Marin répand dans le monde, sous le titre de Lettre (1), un projet intéressant pour l’humanité : il voudrait qu’on fit une souscription pour faire des fonds en faveur de^ honnêtes gens malheureux qui ne peuvent poursuivre leurs procès.

24. — Amédée Vanloo, premier peintre du roi de Prusse, a exposé depuis quelques jours aux regards des curieux un tableau singulier : c’est une allégorie soutenue des vertus du roi personnifiées. 11 y a huit figures sans compter les animaux. On regarde par une lunette, et toutes ces figures se réduisent en une seule, qui représente en miniature le buste du roi très-distinct et trèsressemblant. Pendant que vous levez l’œil à la languette, le peintre passe le doigt sur les différentes parties du visage. Vous levez les yeux, et vous le voyez successivement toucher toutes les figures. Ce chef-d’œuvre d’optique devient moins surprenant par les exemples qu’on en a aux Minimes de la Place-Royale et à la bibliothèque de Sainte-Geneviève (2).

Le tableau naturel est médiocre : les figures mêmes en paraissent lourdes et mal proportionnées.

29. — On rapporte une histoire des plus plaisantes arrivée à un certain intendant : on en pourrait faire un conte épigrammatique très-bon et très-salé. On la met ici pour les gens de lettres qui en voudront faire usage.

Une jeune fille très-jolie se trouvant à l’audience d'un inten-

(l) Lettre de M. Marin, conteur royal, etc., à madame la P*** de'“ sur un projet intéressant pour l'humanité; in-lî, saus.date.

(i) Le Mercure de France de juillet 1763 contient (itr volume, 136) une description de ces jeux d'optique de la bibliothèque Sainte-Oenevièvc. — U.

dant, un placct à la main , Monseigneur la lorgne, la démêle, l’aborde, lui dit de passer dans son cabinet. Rien de plus pressé que d’expédier le reste des suppliants; il rentre, l’amour dans le cœur, le feu dans les yeux : « Qu’y a-t-il pour votre service, belle enfant? — C’est un placet, Monseigneur. — Un placct? Ab ! il n’y a rien que de juste, sans doute : un ange comme vous doit avoir raison. Si vous étiez aussi favorable à ma demande! » En même temps, il appuyait des baisers ardents; ses mains libertines avaient laissé échapper le placet pour des attouchements plus délicieux. « Eh ! mais. Monseigneur, vous n’y songez pas! Vous ne savez pas ce que je vous demande : lisez. » En même temps, notre Agnès ramasse le placet, et, en se baissant, découvre de nouveaux charmes. Sa Grandeur n’y tient point, et, de gré ou de force, il fait exaucer sa requête. Revenu à lui, il jure à la demoiselle le plus inviolable attachement : sa cause est gagnée, avant qu’il l’ait sue. Le bel ange s’envole rapidement, et Monseigneur, n’avant rien de mieux à faire, parcourt le placet. 11 le relit à deux fois : quelle surprise ! c'est une plainte amère contre un chirurgien ignorant ou fripon... On devine le reste. Monseigneur a pris, depuis ce temps, la coutume de lire les placets, avant de présenter le sien.

31. — M. Racine, dernier du nom, (ils du grand Racine, de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, est mort d’une fièvre maligne ; il ne faisait plus rien comme homme de let- • tres; il était abruti par le vin et par la dévotion.

— Les propositions de l’impératrice de Russie à M. d’Alembert sont des plus favorables : elles sont uniquement à la charge d’assister, sans titre, à l’éducation du prince, son fils, pendant le temps de six ans. Sa Majesté Impériale lui offre un traitement semblable en tout à celui des ambassadeurs, avec toutes leurs franchises et tous leurs privilèges, un hôtel magnifique et l’état de cent mille livres de rentes, dont les fonds, au bout de six ans, lui devront être assurés à perpétuité en terres, maisons ou autres effets* à sa volonté, qu’on achèterait en France.

Février. — 2. — On doit se rappeler qu’il y a quelques années M. de Voltaire ayant appris l’extrême indigence où était réduite la petite-nièce du grand Corneille, touché de son état, fit offrir à son père d’en prendre soin, et de la retirer chez lui à sa terre

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près Genève : ce qui fut accepté avec beaucoup de reconnaissance. Tous les journaux s’empressèrent alors de publier cette généreuse action. Mademoiselle Corneille a vécu depuis ce temps au château de Ferneÿ, où M. de Voltaire et madame Denis se sont occupés à lui procurer une éducation et drs connaissances qu’elle n’avait pu acquérir chez ses parents. On vient d’apprendre qu’elle épouse M. Dupuits de La Chaux, cornette de dragons, qui possède une terre en Bourgogne, près de celle de Ferney, et a huit à dix mille livres de rentes. En faveur de ce mariage, M. de Voltaire lui donne un contrat de vingt mille livres. Quelque temps auparavant, il lui avait assuré quatorze cents livres de rentes viagères: elle aura, de plus, le produit de l'édition des OEuvres de Corneille, à laquelle préside M. de Voltaire, et qu’il doit accompagner de ses remarques : ce sera un objet de plus de vingt mille écus.

3. — Il court une' tragédie manuscrite de M. de Voltaire, intitulée: Saül. Ce n’est point une pièce ordinaire, c’est une horreur dans le goût de la Pucelle, mais beaucoup plus impie, plus abominable. On n’en peut entendre la lecture sans frémir.

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