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A tort chacun de vous crie :
Un coup plus inattendu Nous pétrifie :
Jésus lui -même a perdu Sa Compagnie !
27. — Mademoiselle Dangeville quitte sans rémission le Théâtre- Français : quoique préparés depuis longtemps à cette grande perte, elle sera longtemps encore l’objet de nos regrets. On dit, pour nous consoler, que Préville élève mademoiselle Luzi, de l’Opéra-Comique : il espère qu’elle remplacera quelque jour cette inimitable actrice. 11 trouve à sa jeune pupille le talent le plus décidé. Il la prépare, il la dispose, il la forme et veut laisser mûrir le moment de son début : il ne doute pas qu’ulle n'ait le succès le plus complet dès cet instant. Elle promettait déjà beaucoup; elle est en bonnes mains. Voilà bien des motifs d'espérer; mais nous savons par malheur ce que nous perdons; nous le sentons tous les jours.
Mars. — i. — M. l’abbé Legendre, rival de M. l’abbé de Lattaignant dans le genre des chansons, a réformé ainsi celle qu’on a déjà vue sur la Réforme.
Sur l’air : De tous lus capucins ilu monde.
# Brave oflleier, bon militaire, l.a Réforme te désespère :
Que cela ne t’attriste pas !
Je veux que tu t’en glorifie ;
Jésus est dans le même cas :
On réforme sa Compagnie.
2. — Les Comédiens français ont donné aujourd’hui la première représentation de Théacjène et Chariclée , tragédie de M. Dorât. Le sujet est tiré du roman grec qui porte le môme titre. La pièce est détestable. Le premier acte avait disposé favorablement les spectateurs: il avait eu des applaudissements; dès le second, l’ennui s’est fait sentir et n’a été qu’en croissant jusqu’à la fin. En général, mauvais choix, mauvais plan, caractères ignobles, plats, odieux, mal soutenus ; échafaudage pi-
G* MÉMOIRES SECRETS DE BACHAt'MONT.
toyable : tout dénote une petite tête, point faite pour un enfantement dramatique. La versification mérite des éloges; elle est douce, bien faite ; il y a une tirade contre les rois héréditaires, qu’on prétend avoir le droit de vivre dans la mollesse et dans les plaisirs, qui a été extrêmement applaudie et qui n’aurait point dû être tolérée par la police (1); tout le monde en a été dans le plus grand étonnement. La voici :
Au trône, du berceau ces monarques admis,
Ont droit de végéter dans la pourpre endormis,
Et, chargeant de son poids un ministre suprême,
De garder pour eux seuls l’éclat du diadème.
A tant de défauts, l’auteur avait joint la maladresse de choisir pour son héroïne mademoiselle Dubois, très-jolie créature, mais actrice peu faite pour soutenir une pièce. Mademoiselle Clairon, peu jalouse des talents de cette audacieuse, mais beaucoup de sa figure, avait formé un très-grand parti pour la faire siffler. 11 n’en était pas besoin; l’actrice, la pièce et l’auteur ont éprouvé une chute commune. On prétend que M. Dorât, plus curieux de couronner son front de myrtes que de lauriers, étant devenu amoureux de l’héroïne, avait sacrifié sa gloire à son plaisir. Heureusement il n’a pas sacrifié grand’chose.
7. — L 'Encyclopédie s’imprime actuellement, et l’on espère voir finir ce monument immortel de l’esprit humain.
8. — On voit au Palais un tableau trouvé chez les Jésuites de- * Billom en Auvergne, qui attire la foule des curieux et des amateurs (2). Il est très-grand et contient plus de deux mille figures.
11 représente un vaisseau fort vaste, dans lequel sont toutes sortes de personnages, surtout beaucoup de moines, et les différents généraux d’ordres. L’inscription est Typus Religionis. Un Jésuite, qu’on reconnaît être saint Ignace, est au gouvernail; un autre, à l’avant du vaisseau, paraît observer la route. Le bâtiment cingle vers le port du Salut et laisse derrière lui le monde.
(1) Marin, censeur de la police, fut rais, dit-on, à la Bastille pour avoir laissé passer ces vers. Il n’y resta que vingt-quatre heures. — R.
(2) Ce tableau a été reproduit dans une gravure placée en tète du Précis de
l'histoire des Jésuites, suivi de la bulle qui supprime cette Société; par G. J. Charvilhac. Paris, Lhuillier, 1820, in-8°. «
désigné sous tous les attributs qui en indiquent les pompes, les vanités et les scandales. Différentes barques et chaloupes, ou sont des cardinaux, des rois, des empereurs, cherchent à aborder le grand vaisseau : on parait leur tendre des amarres pour les recevoir; mais on en écarte de certaines qui sont indiquées contenir des hérétiques. On les arquebuse à coups de flèche, et il parait qu’Henri IV, dont on reconnaît la tète, est renversé d’un trait. On ne peut dire par quelle main il est décoché; et on commente beaucoup sur cette effigie. On prétend que ce n’est qu’une copie et que l’original est à Rome. En général, c’est un barbouillage, une peinture d’hôtellerie. Les gens sensés regardent toute cette allégorie comme une capucinade fort en vogue du temps de la Ligue.
Il y a, depuis quelques jours, des défenses sévères de faire voir le tableau : on l’a transporté au Noviciat.
10. — Le Journal encyclopédique est suspendu. Le sieur Rousseau, de Toulouse, est ici pour plaider sa cause. Le duc de Bouillon ayant eu avis que ledit Rousseau voulait quitter Bouillon, où ce journal s’imprime, pour passer à Manheim, chez l'électeur Palatin, où il est appelé, a fait saisir tous les papiers de cet auteur et l’a mis hors d’état d’exécuter son projet. Il demande à rester et la liberté de continuer.
13. — Le divertissement et la comédie pour la Paix, qui devaient être joués aujourd'hui, sont renvoyés à demain. La pièce, qui devait être intitulée : L' Antipathie vaincue , est nommée : L’Anglais à Bordeaux. L’ambassadeur d’Angleterre a demandé ce changement. Au reste, le sieur Favart l’a portée chez tous les ministres étrangers, pour savoir s’ils n’y trouveraient rien qui pût les blesser. Ils en ont été très-contents. Pour les flatter davantage, on a ordonné de jouer Brutus, tragédie de M. de Voltaire, où l’on sait qu’il y a un éloge magnifique de la dignité des fonctions d’un ambassadeur (1).
14. — L'Anglais à Bordeaux a été reçu avec beaucoup d’applaudissement. On y a trouvé de l’esprit infiniment, mais de l’esprit à la Voisenon, délicat, maniéré, précieux, revenant souvent sur la même pensée, qu’il décompose et reproduit sous toutes sortes de faces. Celte pièce en un acte ne peut figurer
(I) Acte l", *c. l*r«.
ne
MÉMOIRES SECRETS DE BACHA l'MONT.
près du Français à Londres (1). Celle-ci est infiniment supérieure.
Dans le courant de la pièce, on avait amené un vive le roi! Quelques voi\ dans le parterre ont fait chorus : il n’a pas été général, à beaucoup près.
Mademoiselle Dangeville, qui se disposait à se retirer, a continué dans cette pièce, par ordre du Gouvernement, qui la prend fort à cœur.
16. — On annonce aussi la retraite de mademoiselle Gaussin. Cette perte du Théâtre-Français ne fera pas autant de sensation que celle de mademoiselle Dangeville.
17. — La seconde représentation de Y Anglais à Bordeaux, donnée hier, a eu le plus grand succès. On avait demandé l’auteur dès la première représentation. Mademoiselle Hus s’était avancée sur le théâtre pour dire qu’il n’y était pas; mais le public ne lui donnant pas le temps de s’expliquer, toutes les fois qu’elle ouvrait la bouche, elle s’était retirée. Bellecour lui avait succédé et, ayant eu plus de patience, avait fait entendre cette excuse au parterre. « Qu’il le nomme donc ! » s'était-on écrié. L’acteur a répondu que c’était M. Favart. Aujourd'hui les clameurs ont recommencé. Le pauvre diable a été traîné par deux comédiens sur le théâtre et y a reçu malgré lui la bordée des applaudissements du public.
19. — Les Français ont fait leur clôture aujourd’hui par Tancrède. C’était mademoiselle Dubois qui faisait le rôle d’Aménaïde : elle a eu beaucoup de partisans et a été singulièrement applaudie. On ne peut cependant se dissimuler que c’est un rôle audessus de ses forces : elle n’a pas assez d’âme pour le jouer en beaucoup d’endroits, encore moins assez de dignité. Quoique bien bâtie, elle a des bras ignobles et trop grands pour avoir un beau geste. Au reste, ce qui décide la question, c’est la tendresse
affectueuse avec laquelle mademoiselle Clairon l’a complimentée et embrassée ; on en peut conclure qu’elle l’a jugée hors d’état de pouvoir l’atteindre ; sa jalousie n’aurait pu y tenir, mademoiselle Dubois ayant déjà l’irrémissible défaut d’être jolie.
21. — IL se trouve à Paris un arrière-petit-fils de Racine par les femmes : comme il ne reste aucun mâle, que le dernier mort
U),De Boissy.
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et son fils ont très-peu joui de leurs entrées, droit héréditaire dans une famille aussi illustre pour le Théâtre, que personne ne recueillait cette espèce de succession littéraire, ce jeune homme a cru pouvoir se présenter et attendre cette grâce du respect et de la reconnaissance des Comédiens pour leur bienfaiteur. Leur procédé noble en faveur de son cousin, de la petite-fille de Corneille, de Crébillon, etc., lui étaient garants de leur générosité.
Ces histrions ont démenti en un instant toute la bonne opinion qu'avaient conçue d’eux les gens qui ne connaissent pas les ressorts du cœur humain. Comme cette grâce a été demandée sourdement, qu’ils n’ont pas espéré qu'elle fit un grand éclat, que le faste et l’ostentation sont ce qui les détermine plus ou moins aux bonnes actions, ils ont refusé tout net les entrées à l’arrière-petit-fils de Racine, en ce que cette grâce porterait un grand tort à leurs intérêts, ont-ils dit, étant déjà trop multipliée.
Leur âme vile et sordide s’est montrée à découvert en cette occasion.
22.— On annonce déjà pour la rentrée une actrice miraculeuse, mademoiselle de Maisonneuve, petite-fille de la femme de chambre de mademoiselle Gaussin. Cela fait une affaire d’État.
Elle est engagée pour aller à Manheim chez l’électeur Palatin; çlle avait reçu cent pistoles. Heureusement qu’on a fait part à l’abbé de Voisenon de cette perte prochaine ; il l’a voulu voir, l’a fait déclamer, lui-a trouvé les talents les plus décidés; il est parti sur-le-champ pour Versailles, en a parlé à M. le duc de Praslin, à M. le duc de Choiseul, à madame la marquise; on est convenu qu’il l’amènerait chez cette dernière, qu’on la ferait jouer devant le roi, en voilant Sa Majesté, pour que la jeune personne n’en fût pas éblouie. Cela s’est exécuté avec le plus grand succès. On a rendu les cent pistoles qu’elle avait touchées, et l’on s'attend incessamment à voir cette merveille.
2t. — L’Anglais à Bordeaux a été joué à la cour. Leroi, la reine et la famille royale ont voulu voir l’auteur : en conséquence,
Favart s’y est rendu. 11 a été accueilli avec beaucoup de bonté.
Au moment où on l’a conduit chez la marquise, elle lisait un écrit de Marmontel, la Bergère des Alpes. Cette grande dame a exigé qu’il en fit une pièce, ce qui sera exécuté.