IC. — ÉPITRE A LUCINDE, PAR l’N SAGE
Oui : c’est Lucinde (1) que j’ai vue:
C’est ainsi qu’elle eût soupiré ;
Oui, c’est bien cette âme ingénue,
Qui s’épanouit par degré :
Enfin, c’est la nature meme;
Dans toi, c’est elle que l’on aime ;
Tu dictes scs plus douces lois ;
Dans tes regards elle respire,
Sur ta bouche elle vient sourire,
Elle s’exprime par ta voix.
Qu’elle soit toujours ton modèle :
Elle est la mère des succès ;
Pour reconnaître ses bienfaits,
Sois toujours naïve comme elle.
Sa beauté dédaigne le fard.
Suis l’exemple qu’elle te donne:
La simple fleur qui la couronne Vaut tous les prestiges de l’art.
De mille fous l’essaim frivole Viendra bientôt grossir la cour:
Ah! crains leur encens qui s’envole Aussi vite que leur amour !
Leurs cœurs ressemblent â leurs têtes ; Garde-toi de ees séducteurs :
Ils t’écriraient sur leurs tablettes,
Et puis iraient tromper ailleurs.
Je sais, si tu voulais m’en croire,
Celui qu’il te faudrait choisir :
Il est amoureux de la gloire, Très-indulgent pour le plaisir ;
Il fuit le faste et l’étalage :
En un mot, cet amant, c’est moi...
Tu t’offenses de mon hommage?
Il est indiscret, je le vois.
(I) Mademoiselle Dolignv, qui a jnné le rôle île Lucinde dans V Oracle. — R.
Un Mentor déplaît à ton Age.
Flore n’aime que le printemps,
Lucinde! tu n’as pas vingt ans,
Et j’ai le malheur d’être sage.
19. — M. Thomas, secrétaire de M. le duc de Praslin, connu par ses triomphes académiques, et surtout par son Eloge de Sully, vient d’être nommé secrétaire interprète des Cantons Suisses, pour le roi. 11 doit cette grâce à M. de Praslin, qui a cherché à l'attacher au Gouvernement, pour lever l’obstacle qu’on opposait, et mettre cet homme de lettres en état d’être adopté pour membre de l’Académie, si l’occasion s’en présente.
L’Académie ne reçoit point dans son sein des gens qui ont un service particulier auprès des grands, à moins que ce ne soit chez les princes.
20. — VERS LORRAINS AU ROI STANISLAS, A I.’aCCASION DU TRONE PE POLOGNE, VACANT PAR LA MORT DU ROI ÉLECTEUR PE SAXE, PAR I.’aHBÉ PORQUET.
Peuple ami de la liberté,
Qui dans un roi ne chérissez qu’un sage,
Venez à Stanislas rendre un troisième hommage,
C’est le rendre à l’humanité.
Mais vous, ô Stanislas ! vous des rois le modèlp,
A votre propre loi seriez-vous infidèle?
Vous régnez sur nos cœurs : que voulez-vous de plus?
La monarchie universelle N’est que l’empire des vertus.
22.— M. de Voltaire ne laisse passer aucune occasion de draper M. de Pompignan : il publie un quatrain à l’occasion des traductions de Jérémie, que vient de donner au public ce magistral poète :
Savez-vous pourquoi Jérémie A tant pleuré durant sa vie ?
C’est qu’alorsil prophétisait Que Pompignan le traduirait.
28. — M. Hume, ce philosophe anglais si connu dans la république des lettres, vient d’arriver à Paris : il est secrétaire intime du lord Herford, ambassadeur d’Angleterre en France.
29. — Mademoiselle Bihéron nous donne un spectacle des plus curieux et des plus intéressants. Cette fille, aussi active qu’industrieuse, s’est, depuis plusieurs années, appliquée à l’anatomie d’une façon si intelligente, qu'elle en exécute des modèles dans la plus grande perfection. Elle emploie toutes sortes de matières, à mesure qu’elle les trouve plus propres à faire illusion, et à rendre dans toute leur vérité les diverses parties qu’elle veut figurer. De tels ouvrages pourraient être fort utiles pour plusieurs opérations, et cette habile ouvrière devrait être encouragée par le Gouvernement.
Novembre. — 8. — Nous allons consigner ici trois anecdotes concernant M. le chevalier de La Morlière. Elles peuvent fournir des traits fort piquants pour le dramatique. D’ailleurs, cet ouvrage étant des espèces de Mémoires pour servir à l’histoire des gens de lettres, la vérité nous oblige de tout dire à charge et à décharge.
M. de La Morlière est un excellent comédien. Il y a quelques années qu’étant retourné à Rouen, où il avait un tailleur pour créancier, celui-ci le rencontre, l’aborde, et lui demande sa dette. Le chevalier le regarde avec indignation, lui baragouine de l’allemand, au point d’en imposer à cet homme, qui lui demande pardon et s’en va.
Le chevalier continue son rôle de baron allemand, s’introduit chez un conseiller du parlement, séduit sa fille et lui fait un enfant, lui promettant de l’épouser. La grossesse reconnue, le conseiller est obligé de consentir au mariage. Dans cet intervalle, le chevalier fait écrire au père, par un de ses amis de Paris, qu’il se défie d’un certain baron allemand, qui n’est autre chose que La Morlière. Étonnement du conseiller, qui se met en garde. Les couches se font sourdement, et, sous quelque prétexte, on renvoie le prétendant. Celui-ci continue ses assiduités auprès de la fille, qui veut à toute force l’épouser. Dans cet intervalle, il se présente un parti qu’on propose au père : il accepte, mais il ne peut déterminer sa fille. La Morlière tient bon, se présente toujours pour tenir sa parole, et fait arriver lettres sur lettres, qui confirment que c’est un imposteur; qu’on craigne tout de lui.
qu’il est homme à déshonorer une fille el à le publier; qu’il faut éconduire un pareil scélérat à prix d’argent. Le père le tire à part, lui déclare qu’il lui donnera dix mille francs, s’il veut se désister, tenir le secret et laisser faire le mariage de sa fille. Il éloigne bien loin la proposition : dix mille francs à un homme comme lui ! Bref, on lui en offre trente, qu’il accepte, et il déloge.
L’autre tour du même homme est à l’égard d'une femme mariée, qu’il séduit également, qu’il engage à quitter son mari, marchand à la place Maubert, et à lui voler tout ce qu’elle trouvera pour vivre heureuse avec lui. Elle accepte tout : le jour pris, elle part, après avoir pillé tout ce qu’elle peut, se rend dans une allée où est un jeune homme, ami de La Morlière, qu’elle savait devoir l’attendre. Elle monte dans un fiacre ; elle est conduite dans un quartier isolé, où elle est introduite dans un appartement : il prend l’argent, sous prétexte de le serrer ; sort, en laissant la femme avec le jeune homme ; va chez le mari, lui conte ce qu’il a vu et ce qu’il sait du prétendu enlèvement ; lui dit qu’il voie s’il n’a point été volé. Cela se reconnaît bien vite. Alors il déclare qu’il va le conduire où est sa femme : ce qu’il exécute. Lejeune homme est emprisonné comme complice de vol ; La Morlière triomphe, et se trouve hors de toute atteinte.
!). — En applaudissant à l’ouvrage de M. de La Harpe (I), on donne lieu de rechercher sa vie et ses mœurs. On en fait un portrait affreux. C’est déjà un monstre d’ingratitude et de noirceur, si l’on en croit tout ce qu’on en dit. Il faut prendre garde que la jalousie des talents ne cherche à se venger sur le caractère. Mademoiselle Clairon, à la pique particulière qu’elle a contre l’auteur, d'avoir fait une piècooù elle ne devait pas jouer, joint une jalousie prodigieuse contre sa rivale (2) : elle rejaillit sur le jeune homme. Elle accrédite, elle favorise, elle répand tant qu’elle peut les mauvais bruits qui courent sur le compte de ce dernier.
H. — On répand un bon mot qu’on attribue à M. le duc d’Ayen. Sans en discuter le mérite intrinsèque, il donne une idée de la tournure d’esprit des courtisans. C’est à l’occasion du vicc-
(li Le Comte de. IVarwick, tragédie jouée avec succès le 7 novembre. (i) Mademoiselle Dumesnil, qui jouait dans celte tragédie.
Ri MÉMOIRES SECRETS UE BACHA UMONT.
chancelier (I). Lorsqu’on lui en donna la nouvelle : «Je ne vois, dit-il, dans tout cela, qu’un vice de plus dans l'État. »
24. — M. le comte de Lauraguais est de retour en cette capitale. Cette grâce, qu'on avait refusée à sa famille et à sa femme, a été accordée aux sollicitations de mademoiselle Arnould. Cette anecdote, très-glorieuse pour les arts, mérite d’être conservée. On assure que mademoiselle Arnould a saisi l’instant de la sensation très-vive qu’elle a faite à la cour dans l’opéra de Dardanus, dans le rôle de Céphise : elle s’est jetée aux pieds du duc de Choiscul et a demandé dans cette posture pathétique le rappel de son Dardanus. Les entrailles du ministre galant se sont émues : il s’est prêté de la meilleure grâce du monde à des instances si tendres. M. le comte de Lauraguais a cru devoir rendre hommage de sa liberté à son auteur; il lui a consacré les premiers jours de son retour. Pour ne point troubler ses plaisirs, madame de Lauraguais s'est retirée au couvent.
Nota. M. de Lauraguais n’est point de retour. La demande de mademoiselle Arnould, quoique très-séduisante, n’a pas produit un changement si merveilleux ; elle contribuera pourtant beaucoup à ce rappel, qui ne tient, dit-on, qu’à la condition préalable, qu’on exige, de la séparation du comte d’avec son épouse.
25. — Dans une suite du compte historique qui a été rendu de la conduite de M. Chastelier Dumesnil en Dauphiné (2), on lit cette chanson. Elle fait anecdote, et mérite d’être consignée ici.
Margot la ravaudeuse A dit à Dumesnil :
« Cousin, je suis bien gueuse;
Viens rebattre mon lit,
Comme ton aïeul Biaise,
Qui jadis l'a battu Pour un quart d’écu ! »
Ou prétend M. Chastelier petit-fils d’un cardeur de laine.
(I) Le chancelier de Lamoignon, avant été exilé, et Fcvdeau de Brou s'etant démis, le 11 octobre 1763, de la charge de garde des sceaux, Rcnc-C.harles de Maupeou obtint la place du démettant et le titre de vice-chancelier. — R.
(!) Le marquis Dumesnil, qui commandait la province du Dauphiné, avait été révoqué de ses fonctions.
On litdans la même relation le détail d'un placard séditieux, affiché à Grenoble, dont voici les paroles :
O FRANCE ! O REUl'LE ESCLAVE ET SERVILE !
EN MÉPRISANT LES LOIS, on t’arrache TES RIENS POUR T’EN FORMER DES CHAINES.