Le discours de M. Thomas continue à faire grand bruit
On assure qu’on avait supprime déjà plusieurs phrases avant la lecture : on trouve qu’on n’a pas tout retranché. On cite la devise qu’ilavaitdonnée: Oulinam! On n’a pasvoululalaisserimprimer.
Septembre. — t. — La littérature essuie des modes, ainsique tout le reste. Depuis quelque temps les génies se sont tendus vers la finance et la politique. Les calamités de l’État ont fait naître des écrits vigoureux, presque dignes des beaux jours des républiques d’Athènes et de Rome. On y voit la liberté palpitante rendre ses derniers soupirs avec la plus grande énergie. On sent bien que nous voulons parler des belles Remontrances que nos divers parlements ne cessent de faire en ces temps orageux.
Celles de Bordeaux ne sont point inférieures à celles de Paris et de Rouen ; elles enchérissent même et n’approchent point encore, à ce qu’on assure, de celles de Grenoble.
2. — L’ouvragée M. Thomas fait un bruit du diable, à la cour; les «fermiers-généraux surtout s’en plaignent. Malgré les retranchements qu'on assure y qvoir été faits par l’Académie, on y trouve encore des choses trop fortes pour des temps oii l'adulation et la mollesse ont énervé toute la vigueur des âmes. On est surpris qu’un homme attaché au ministre ait parlé avec tant d’amertume de l’administration moderne. Ce langage ferait honneur au maître, s’il l’avait entendu.
3. — On crie plusieurs arrêts du Conseil, qui suppriment les beaux écrits dont on a parlé. Il semble qu’on veuille interdire aux parlements la liberté de faire imprimer ces grands morceaux d’éloquence, propres à transmettre dans les mains des particuliers les sentiments mâles et généreux des vrais patriotes. Celui contre Bordeaux est adroit, en ce qu’il donne cet écrit et les autres comme propres à décourager les peuples; et c’est sur ce motif qu’il est fait une défense générale aux imprimeurs de France de dévoiler ainsi les secrets de la cour et des parlements.
sans son approbation. Cet écrit, comme littéraire, est attribué au sieur Moreau, appelé l'Avocat des finances.
2t. — Le père Cérutti, Jésuite, âgé de vingt-quatre ans, le fameux auteur de leur Apologie (I ), est à Paris en abbé. 11 part pour Avignon; il travaille à une continuation de son ouvrage. Ses premières visites ont été chez MM. d’Alembert et Duclos; ce qui a fait dire plaisamment à ce dernier, qu'on n’avait rien à craindre de ce Jésuite; que cette double visite valait une abjuration.
24. — M. de Lauraguais ayant écrit à M. de Voltaire pour lui faire part de son séjour à la citadelle de Metz, cet auteur a pris la chose en plaisantant.il parait ignorer dans sa réponsc{2) les motifs de la détention de ce seigneur; il le supposeen ce poste comme honoré delà confiance du roi; il le félicite, et ne doute pas que S. M. n’ait reconnu ses talents, en les récompensant aussi honorablement. C’est un persiflage aussi indécent que facile à faire.
Octobre. — 1 . — Garrick, ce fameux acteur et directeur d’un des théâtres de Londres, est à Paris depuis quelque temps. 11 est venu à nos spectacles ; il a fait connaissance avec nos acteurs, sur lesquels il ne s'explique que vaguement et avec des louanges qui indiquent des restrictions. On prétend que mademoiselle Clairon avait pris des leçons de lui pour la pièce de M. Saurin, auquel cas elle n’a point fait honneur à son îrdÊtre. Cette tragédio est, sans contredit, celle où elle a le plus mal joué depuis longtemps.
5 . — M. de Malesherbes quitte la présidence de la librairie, au moyen de l’exil de M. le chancelier; on ne sait encore qui le remplacera. Il paraît que la littérature ne pleurera pas ce Mécène; on lui rend pourtant la justice d’avoir laissé un cours plus facile que par le passé à la liberté de la presse, sauf les persécutions ultérieures, quand une fois les ouvrages étaient répandus à un certain point.
9. — 11 commence à se répandre un in— 1 2 en billot, intitulée l'Arétin (3). Il a pour épigraphe : Parve, tiec invideo sine me, /*.-
(1) Apologie générale de l’institut des Jésuites, 1762, in-4o, in-S» et in-12.
(2) Cette réponse que Wagnière reconnait avoir été adressée au comte de I.auraguais par Voltaire, manque dans toutes les éditions de ses Œuvres. — R.
(3j Rome, aux dépens de la Congrégation de l'Index, 1763. Cet ouvrage est de l’abhé Dulaiirens, auteur du Compère Matthieu. — R.
ber, ibis in ignem (l). On peut sur cette étiquette juger de ce qu’il contient. C’est un ouvrage dans le goût de Rabelais, un amphigouri où il se trouve des choses excellentes; il indique beaucoup de connaissances et même d’érudition de la part de son auteur. En général, c’est un homme qui en veut beaucoup à l’Écriture sainte, et qui parodie les différentes histoires des Livres sacrés, d’une façon à les tourner en ridicule aux yeux de ceux qui ne connaîtraient pas le poison. Aussi, prétend-on que ce livre est d’un ex-Mathurin. On l’avait attribué à M. de Voltaire.
13. — On fait un conte assez plaisant pour donner matière à une comédie : en conséquence, nous allons en donner l’extrait. On rapporte qu’à Roye le lieutenant-général faisait la cour à une demoiselle qui paraissait agréer son hommage. Un officier se mit sur les rangs, il ne put effacer le robin. Dans un accès de rage, il le tire à part, lui déclare qu’il faut cesser ses assiduités auprès de la demoiselle, ou se déterminer à se battre. Le magistrat, homme de cœur, lui répond que rien n’est capable de l'intimider : il accepte le défi. Tous deux rendus au champ de bataille, le robin annonce qu’il ne sait point se battre à l’épée, mais qu’il a apporté des pislolets. 11 en fait voir deux, donne à choisir au militaire, lui présente ensuite de quoi charger le sien. La préparation faite, il continue d’offrir généreusement à son rival de tirer le premier : celui-ci tire, l’autre tombe ; il le croit mort, va prendre la poste et part. Quelque temps après, il rencontre quelqu’un de l’endroit, qui lui demande ce qu’il était devenu, pourquoi il était parti sans dire mot. « Vous ne savez pas mon affaire, réplique l’officier surpris : c’est moi qui ai tué votre lieutenant-général. — Vous n’y pensez pas, repart en riant le quidam : il est plein de vie ; il vient d’épouser mademoiselle une telle... » Coup de foudre pour le militaire : il voit d’un coup d’œil toute la supercherie ; il reconnaît combien il a été dupe, il finit par en rire, et par avouer son étourderie. Le fait est que le magistrat lui avait présenté des balles artificielles, au moyen de quoi le pistolet n’était que chargé à poudre. Il avait fait le mort, se doutant bien de l’évasion de l’autre, etc.
fl) Ovide.