‹ Mémoires secrets de Bachaumont [édités et continuésChapitre 3 sur 86 · DE L’ÉDITEUR. XV · texte numérisé non relu

DE L’ÉDITEUR. XV

pièces en vers ou en prose, qui n’avaient pas d’autre recommandation que leur hardiesse licencieuse ; nous avons fait la guerre aux répétitions, aux détails oiseux, aux descriptions trop prolixes. Il n’est que certains articles consacrés à des œuvres d’art, qui aient trouvé grâce devant ce système d’élimination sévère : nous ne pouvions pas oublier que Bachaumont était, avant tout, ce qu’on nommait un virtuose distingué, un amateur du premier ordre.

Il aurait été facile de grossir démesurément cet abrégé, en y joignant un commentaire, qui s’offrait de lui-même comme l’accessoire obligé d’un Journal où se pressent tant de faits, où se montrent tant de personnages, où se succê-. dent tant de noms; mais c’eût été dépasser les bornes et le but d’un abrégé : nous avons cru plus convenable d’imiter M. Ravenel, qui, tout en multipliant les notes dans son édition, s’était astreint à les faire aussi courtes que possible ; et, de plus, nous n’avons pas hésité à reproduire littéralement un certain nombre de ces notes, lesquelles font désormais corps avec le texte qu’elles complètent ou qu’elles éclaircissent. Les notes de M. Ravenel, celles du moins qui renferment un jugement et qui ont ainsi un caractère individuel, sont signées R. ; les notes de Bachaumont et de Wagnière (le secrétaire de Voltaire) sont signées B. et W. ; celles qui n’ont pas de signatures et qui n’offrent, en général, que des dates biographiques et des titres de livres, nous appartiennent ou plutôt appartiennent à*tout le monde.

Nous ne pensons pas qu’il soit nécessaire de faire précéder d’une notice sur Bachaumont cet ouvrage qui le fait

PRÉFACE

connaître et qui le peint, du côté de l’esprit, beaucoup mieux que tous les portraits que nous pourrions faire de cet aimable et spirituel philosophe épicurien. Il suffit de rappeler que Louis Petit de Bachaumont, né à Paris, en 1690 ou 1691, ôtait âgé de soixante-douze ans à l’époque où commencent ses Mémoires secrets, qu’il rédigeait encore la veille de sa mort, laquelle eut lieu le 28 avril 1771, quelques jours avant celle de son amie, madame Doublet, qu’on peut regarde* comme sa collaboratrice quotidienne.

C’est ici qu’il faut placer quelques mots sur le fameux salon de madame Doublet, au milieu duquel prirent .naissance les Nouvelles à la main , qui lui survécurent :

« Ce salon, disent MM. de Goncourt à qui nous donnons la parole dans un sujet qu’ils connaissent mieux que personne et qu’ils ont traité avec un esprit digne d’être l’écho du dix-huitième siècle, ce salon tenait le monde et Paris, et la veille et*le jour, la chaire, l’Académie, la Comédie, la Cour. Il était le rendez-vous des échos, le cabinet noir où l’on décachetait les nouvelles; pêle-mêle y tombait le Dix-huitième Siècle, heure à heure, bons mots et sottises, querelles, procès, sifflets, bravos, morts et naissances, livres et grands hommes, un je ne sais quoi sans ordre, une moisson à pleine brassée de paroles et de choses, les mémoires d’Àrgus ! Salon envié ! confessionnal du dix-huitième siècle, où tant d’esprit s’était confessé, quePiron lui-même n’y amenait le sien qu’en tremblant!

Il écrivait au frère de madame Doublet, à l’abbé Legendre : « Annoncez bien une bête à madame Doublet, et j’y ' « serai bon; » et encore : « Je me rendrai samedi à midi

de l’éditeur. xvp

« trois quarts chez madame Doublet, dont vous m’envoyez « l’adresse ; je ferai maussadement la révérence, j’y boi- « rai, j’y mangerai, je dirai grand’merci et je m’en revien- « drai. Tout cela vaut fait. Quant à l’idée que j’y laisserai « de moi, ce sont lesliffaires du dieu Caprice de ma part « et de la déesse Indulgence de celle des autres, et voilà « tout 1 ! » Duché remerciait Bachaumont de sa présentation, en ces termes : « Assurez madame Doublet de mes plus tendres respects : il n’y a point de jour que je ne remercie Dieu de la grâce qu’il m’a faite de me mettre au nombre de ses paroissiens 2. »

« Le salon de madame Doublet était au couvent des Filles-Saint-Thomas, dans un appartement où madame Doublet passa quarante ans de suite sans sortir. Là, présidait, du matin au soir, Bachaumont coiffé de la perruque à longue chevelure inventée par le duc de Nevers3. Là siégeaient l’abbé Legendre, Voisenon, le courtisan de la maison; les deux Lacurne de Sainte-Palaye , les abbés Chauvelin etXaupi, lesFalconet, lesMairan, lesMirabaud; tous paroissiens, arrivant à la môme heure, s’asseyant dans le môme fauteuil, chacun au-dessous de son portrait . Sur une table, deux grands registres étaient ouverts , qui recevaient de chaque survenant, l’un le positif et l’autre le douteux, l’un la vérité absolue et l'autre la vérité relative. Et voilà le berceau de ces Nouvelles à la main, qui, par le tri et la discussion, prirent tant de crédit, que l’on demandait

1 Mélanges de la Soc. des Bibliophiles , t. IV.

* Portefeuilles de Bachaumont, mss. de la Bibliothèque de l’Arsenal.

3 Correspondance littéraire de Grimm , t. VU.

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