Les comédiens italiens ont donné aujourd’hui la pre
mière représentation de Tom Jones, comédie en trois actes et eu prose, mêlée d’ariettes; musique du sieur Philidor, paroles du sieur Poinsinet. Ce sujet, plus susceptible de pathétique que des bouffonneries de ce théâtre, est absolument raté. L'auteur a semé cette pièce de toutes sortes de plaisanteries grossières et sans aucun sel. Les deux premiers actes ont ennuyé. Le parterre s’est mis en belle humeur au troisième acte. A chaque phrase, c’étaient des huées, des éclats de rire, des claquements de mains, qui ont prolongé de beaucoup le spectacle et qui l’auraient absolument fait finir, si la pièce eût été plus longue. Le sieur Poinsinet, très-confiant, avaitdit plaisamment qu’il allait faire lever le Siège de Calais, voulant faire entendre que la foule se tournerait vers lui. •
Mars. — 1 . — Les Enfants de France, pour qui Poinsinet a fait un Divertissement assez mauvais (1), ayant su sa disgrâce au Théâtre Italien, en ont été si touchés que les gentilshommes de la chambre, pour faire leur cour, ont exigé des Comédiens de jouer Tom Jones une seconde fois. On a distribué beaucoup de billets gratis, et, par une révolution assez extraordinaire, cette pièce, huée, bafouée la veille, hier est montée aux nues. On a demandé les auteurs, et ils ont reçu de grands applaudissements.
7. — Le Siège de Calais continue à faire l’engouement de la cour et de la ville. Il n’est, dans les talons rouges, que le comte d’Ayen qui ait le courage de se déclarer, et de larder la pièce de tous les sarcasmes que lui présentent les circonstances. On lui reprochait, ces jours-ci, un tel acharnement contre ce monument patriotique : « Vous n’êtes donc pas bon Français? lui di-
^1) Voy. 9 décembre 1764. . ■ .
sait-on. — Bon Français ! A Dieu ne plaise, s’écria-t-il, que je ne le fusse pas meilleur que les vers de la pièce ! » En effet, elle est barbarement écrite.
8. — Nous ne pouvons omettre un trait dont nous sommes sûrs, et qui est trop propre à découvrir à nu l'Ame du sieur Fréron, pour l’oublier. L’imprimeur Barbou étant allé voir ce journaliste au sujet de Y Essai d'une traduction en vers de l’Iliade, que vient de donner au public M. deRochefort, Fréron demanda s’il s'intéressait beaucoup à cet ouvrage. Le libraire répondit que non, puisque l’auteur l’avait fait imprimer à ses frais. « Cela posé, répliqua-t-il, ce n’est point la peine de le lire, ni d’en parler. » On sent facilement à ce langage quel ressort fait remuer sa plume, et le cas à faire de scs éloges ou de ses critiques.
10. — La ville de Calais, enchantée de la commémoration que M. de Belloy a faite de ses antiques fyéros, lui a écrit une lettre fort reconnaissante, lui a fait offrir des lettres de bourgeoisie, avec un présent, et l’a supplié de trouver bon qu'on plaçât son portrait dans son Hôtel-de-ville.
12. — On ne peut rendre l’affluence du peuple qui s’est présenté à la Comédie, où l’on donnait gratis la tragédie du Siège de Calais : la rue et les entours étaient pleins dès le matin. On a commencé^ spectacle à une heure et demie, et il a été écouté avec une attention surprenante de la part des spectateurs. On ne doute pas qu’il n’y eût là des gagistes qui les avertissaient d’applaudir aux endroits désignés. L’auteur a été obligé de se montrer, et a été reçu avec les acclamations les plus réitérées; on lui a fait l’honneur insigne de joindre son nom à celui du roi, et l’on a crié : Vivent le roi et M. de Belloy ! Des courtisans en grand nombre étaient présents à cette cérémonie : ils sont partis sur-le-champ pour en rendre compte à Versailles.
14. — Entre les différents vers faits à l’honneur de M. de Belloy, on a distingué le madrigal, ou plutôt l’épigrammc suivante :
Belloy nous donne un Siège, il en mérite un autre- :
Graves Académiciens,
Faites-lui partager le vôtre Où tant de bonnes gens sont assis pour des riens.