CL-gît Poisson de Pompadour
Qui charmait la ville et la cour:
• Femme infidèle, et maîtresse accomplie.
L’Hymen et l’Amour n’ont pas tort,
Le premier de pleurer sa vie,
Le second de pleurer sa mort (1).
20. — On a fait sur madame de Pompadour une épitaphe bien différente de la première ; elle est simple, et contient l’historique * de sa vie.
(1) L’épitaphe suivante, quoiqu’un jeu de mots fasse tout son mérite, nous semble digne d’ètre conservée.
D. D. Joanni» Pohton Epitaphium.
Hic Piscis regina jacet, quæ Lilia auccit Pcrnimis. An mirnni si floribus occubat albi.t* — R.
Ci-gtt qui fut vingt ans pucelle,
Quinze ans catin, et sept ans maquerelle.
Elle a été mariée à vingt ans, et est morte dans la quarantetroisième année de son âge.
22. — Aujourd’hui, jour de Pâques, s'est passée à Versailles une scène dont le concours des circonstances fait une singularité piquante. La manie du jour est de faire tout à la grecque. L’abbé Torné, chanoine d’Orléans, qui a prêché tout le carême devant le roi, ayant oublié de faire le signe de la croix, Sa Majesté s’est retournée du côté du duc d'Ayen, son capitaine des gardes, et lui en a témoigné sa surprise : « Vous verrez, Sire, répond le plaisant, que c’est un sermon à la grecque » L'orateur, en effet, commence : « Les Grecs et les Romains, etc. » Le roi ne peut retenir soïi envie de rire, et le prédicateur déconcerté s’est ressenti pendant tout son discours de cette plaisanterie.
23. — Le cri est général contre la nouvelle édition de Corneille par M. de Voltaire. Il paraît s’être attaché à déprimer ce grand homme.
2a. — Le sieur Palissot a écrit au duc de Praslin pour le prier d’intercéder en sa faveur et demander son rappel : mais ce seigneur, tout débonnaire, n’a point voulu solliciter pour un pareil scélérat.
26. — Les gazettes annoncent que le roi d’Angleterre a ordonné à son procureur général de la Cour du Banc de poursuivre M. d’Éon de Beaumont, dont il est tant question aujourd'hui, à la requête deM.de Guerchy, ambassadeur de France; qu’en conséquence, le procès a été commencé contre lui, comme auteur du libelle le plus scandaleux et des calomnies les plus atroces.
Mai. — 7. — Il se répand sur la destruction des Jésuites l’épigramme suivante, qui, quoique grossière, mérite d’être conservée comme anecdote caractéristique.
Ils sont f les bons apôtres.
Et l'on ne les plaint pas beaucoup,
Car, avant ce malheureux coup,
Ils en avaient bien d’autres.
10. — On sait que M. Vanloo, premier peintre du roi, a peint, il y a quelque temps, mademoiselle Clairon en Médée, tenant d’une main un flambeau et de l’autre le poignard encore teint du sang de ses enfants, insultant à la douleur de Jason,et bravant sa colère. Le roi ayant ordonné que ce tableau filt gravé, l'habile peintre en a fait un second, propre à faire plus d’effet en gravure. L'estampe a été exécutée par MM. Laurent Cars et Jacques de. Beauvarlet, graveurs du roi et de son Académie de peinture. La tête de Médée, c’est-à-dire de mademoiselle Clairon, est l’ouvrage de M. de Beauvarlet.
11. — Les changements faits à la nouvelle salle d’Opéra sont médiocres et ri’en réparent point les défauts. On a seulement reculé ces loges immenses qui offusquaient tout le reste.
19. — On ne peut revenir du peu de goût, ou, pour mieux dire, de l’imbécillité des Comédiens ; on ne conçoit pas que tet aréopage si difficile et si impertinent à l’égard des auteurs, qu’il fait valeter plusieurs années de suite, ail donné les mains à recevoir un drame aussi complètement ridicule que celui du Jeune Homme (1). On sait que l’auteur ne s’en est mêlé en rien, et que les Comédiens étaient engoués de cette comédie.
Le matin, M. l’abbé de Voisenon trouva Molé, qui faisait le rôle du Jeune Homme, chez nîadame la marquise de Villeroi, et qui tenait son cahier à la main ; il le prit, et, tombant sur la scène du valet, il sentit, par l’expression de « jeter par la fenêtre, » tout le ridicule du reste de la scène. 11 demande à Molé ce qu’il en pense. Ce jeune fat l’assure que son rôle est très-bon ; que cette scène est une scène d’humanité qui doit faire le plus grand effet; et l’abbé, de rire, et de dire à la marquise: « Madame, je suis bien trompé, ou ce Jeune Homme donnera bien du fil à retordre à son père. »
20. — Le roi avait souscrit pour deux cents exemplaires du Corneille commenté par M. de Voltaire. Sa Majesté n'en a pris que cinquante, et a fait remettre les autres au père de mademoiselle Corneille. L’impératrice de Russie a fait le même acte de générosité envers mademoiselle Corneille, aujourd’hui madame Dupuits.
(1) Joué et tombé au Théâtre-Français le 17 mai.
26. — Madame Bellot, cette femme qui avait vécu jusqu'à présent dans une grande pénurie et du profit très-mince de ses traductions anglaises, demeure depuis quelque temps avec le président Mesnières qui s’en est engoué; elle mène sa maison^ fait la pluie et le beau temps. Ce phénomène est d’autant plus rare que cette dame est peu jeune : elle est laide, sèche et d’un esprit mélancolique. Elle a renvoyé le Chevalier d’Arcq, avec qui elle vivait.
28. — On assure que le chevalier d’Éon vient de faire paraître un second volume, qui sans doute fait suite au premier.
Des lettres de Londres prétendent qu’il figure mal parmi les honnêtes gens; qu’il a eu différentes affaires, suscitées vraisemblablement, mais qui l’ont mis aux prises avec la police du pays; que le gouvernement voit avec peine l’impunité dont il jouit, sans pouvoir s’assurer de sa personne; qu’il n’a pu arrêter qu’en partie la distribution de son Mémoire, de ses Lettres, etc.; ce qui les rend cependant rares en Angleterre. On dit qu’il en a vendu pour plus de 20,000 livres et qu’il a fait passer le reste à Hambourg.
3t. — Il coure des vers qu’on peut regarder comme une énigme et qui n’ont quelque sens que par leur malignité. Ils roulent sur des anecdotes scandaleuses, vraies ou fausses, mais connues à la cour, où l’on croit tout, parce qu’on s’y sent capable de tout.
Après avoir détruit l’autel de Ganymède,
Vénus a quitté l’horizon ;
A tes malheurs encor, France, il faut un remède :
Chasse Jupiter et Junon (1).
Juin. — 2. — Il paraît que l’on veut employer tous les moyens possibles pour avoir raison de l’inconduite de M. d’Éon, et que
(I) Voici de quelle manière la malignité des courtisans interprétait celle énigme : Vénus désignait la marquise de Pompadour, morte depuis peu; Jupitei', le duc de C.hoiseul, et /mon, la duchesse de C.rammont, sa sœur, avec laquelle il vivait, s’il en faut croire la chronique scandaleuse du temps, dans une intimité plus que fraternelle. Quant au Ganymède dont Vénus-l’ompadour aurait détruit l’autel, nous n'avons découvert dans la vie privée de Louis XV, à laquelle, sans aucun doute, l’auteur de l'épigramme a voulu faire allusion, rien qui puisse donner lieu à d’odieux soupçons. — U.
la cour de Londres s'y prête. On assure qu’elle fait intervenir le corps diplomatique pour demander son extradition ; que tous les ministres étrangers, conjointement avec M. de Guerchy, ont 4»mis un Mémoire à ce sujet au lord Halifax, secrétaire d’État, pour qu’il soit traduit au Banc du roi; mais tout cet éclat ne peut avoir de suite et se réaliser pour l’objet qu’on se propose, qu’autant qu’il sera autorisé par un bill du Parlement. n 11. — M. le comte Algarotti est mort à Pise la nuit du 22 au 23 du mois dernier. Cet ami des arts et des muses a laissé, entre autres choses, un legs de huit mille écus romains à M. Mauro Tossi, peintre célèbre de Bologne. Il veut qu’on en emploie deux mille à lui élever un mausolée à Pise. 11 a donné lui-même le dessin de ce monument et a dicté son épitaphe, que voici :
Hic jacet Algarottüs, sed non omnis.
On doit pardonner cette inscription peu modeste à un homme qui a aussi bien mérité de la littérature et des beaux-arts.
12. — Un procès, porté au parlement de Bretagne, pour statue sur l'état contesté d’un enfant né dix mois et dix-sept jours après la mort de son père, vient d'occasionner un Mémoire, signé de plusieurs habiles chirurgiens et rédigé par M. Louis. On y discute avec beaucoup de clarté et de précision les faits, les raisons et les autorités sur lesquels on veut fonder cette possibilité. 11 décide que, le temps de la gestation et le terme de l’accouchement dans toutes les espèces d’animaux étant fixés par la Nature d’une manière invariable, l'espèce humaine doit être soumise à ce même ordre et que, par conséquent, tout accouchement qui passe le terme de neuf mois et dix ou douze jours ne peut être regardé comme naturel et ne peut se faire sans danger pour la mère et pour l’enfant. Le Mémoire est profondément traité et, d’ailleurs, est écrit avec toute l’élégance et la netteté que comporte le sujet. , 17. — Bébé, le nain du roi de Pologne Stanislas, étant mort
depuis quelques jours de vieillesse et de caducité, à l'âge de vingt-cinq ans, M.le comte de Tressan l’a honoré d'une épitaphe.
Jl'IN 1764.
HlC JACF.T
>gcoi.AUS Ferry, Lotharingius,
NATURÆ LCDUS,
STRUCTURE TEMJITATE MIRANOUS ;
, AB AnTONINO NOVO Dll.ECTUS.
In juventatis ætate sknex.
.QCINQUE LUSTRA FUF.RUNT IP.sl
SÆCULCM. ' ...
Obiit NONA JFNII t -• ‘
An. M. D. C. C. LXIIU.
22. — Nous apprenons par une lettre de Neuchâtel que Rousseau est toujours aux environs de cette ville. 11 y fait des lacets et dit qu’ildevient femme, puisqu'on ne veut pas qu’il soit homme. Il passe les soirées avec une espèce de fermier qu’il a affectionné. Quand il entre chez ce bonhomme, il souffle la chandelle de celui-ci et la rallume à la sienne quand il veut revenir, sans doute pour faire tout au rebours des autres.
24. — M. Jolivet, directeur du Journal de Trévoux, depuis l’expulsion des Jésuites, est mort ces jours-ci. Ce triste médecin avait jeté dans cet ouvrage une sécheresse, une insipidité, qui lui avait donné beaucoup de discrédit. Aussi grave, aussi raide que les premiers auteurs, il n’avait pas su y joindre une aménité de style dont le père Berthier parait son pédantisme. Un abbé Mercier, Génovéfain (I), s'est mis sur les rangs pour la continuation.
20. — Il est arrivé ici, de Vienne, quelques exemplaires d’un livre intitulé : Méditations chrétiennes (2). Ce livre n’était point destiné à devenir public. C’est le fruit des retraites de l’auteur, qui édifiait une auguste famille par une piété tendre et éclairée, ainsi qu’elle en faisait le bonheur par ses autres vertus. Le ton de douceur, de candeur, de raison, de charité, qui anime, pour ainsi dire, chaque ligne de cet ouvrage, aurait seul fait connaître l’esprit et le cœur dont il est une image aussi fidèle que touchante. Voici un quatrain qui se trouve écrit à la main en tête de ce livre:
(1) C'est le savaut bibliographe Barth. Mercier, abbé de Saint-Léger, né à Lyon en 1734, mort i Paris en 1799. Voy. 5 février 1765.
(2) Par la princesse Elisabeth de Bourbon-Parme, femme de l'archiduc Joseph. Vienne, 1764, in-8°. — R.
L’auguste auteur de eet ouvrage,
D’un monde séducteur connut la vanité^
Et, dans le printemps de son âge.
Fut cueilli comme un fruit mûr pour l’éternité.
Juillet. — 17. — On écrit de Londres, du 13 de ce mois, que l’affaire deM. d'Éon a été jugée au Banc du roi, le 9 ; que les jurés ont unanimement déclaré M . d’Eon coupable et son ouvrage libelle; mais que, suivant les formes de ce pays-là, la sentence et la peine ne seront prononcées contre lui qu’au terme prochain, c’est-à-dire dans le mois de septembre ; qu’en attendant, quoiqu’il ait fait courir le bruit qu’il avait décampé de Londres, il continuait à régaler le public d’écrits qu’il fait insérer dans les gazettes, et où il n’y a ni rime ni raison.
Août. — !.— On voit, depuis quelques semaines, au palais des Tuileries, le portrait en grand de feu madame la marquise de Pompadour, parDrouais, peintre de réputation. La ressemblance est des plus frappantes, et la composition du tableau est aussi riche que bien entendue. Cette dernière partie n’a été terminée que depuis la mort de cette femme célèbre.
1t. — La ville de Reims ayant proposé une espèce de concours pour la meilleure inscription à mettre au bas de la statue du roi, qu’elle fait exécuter depuis longtemps par le fameux Pigalle : voici les vers qu’on a jugés les plus dignes de Louis XV. On doit se rappeler que c’est à Reims que le roi est sacré.
C’est ici qu’un roi bienfaisant Vint jurer d’étre votre père :
Ce monument instruit la Terre,
Qu’il fut fidèle à son serment (1).
14. — Fréron, dans son no 22, finit par cet article: « Faute à > corriger dans le n° 20, page 290, ligne 12 : François-Marie » Arouer de Voltaire ; lisez : François - Marie Arouet de Vol- . taire. »
Bien des gens, en remarquant cette pitoyable et infâme plai-
(1) Ces vers de Clicquot de Blervaehe ne sont que la traduction d’une inscription en prose, de Diderot, que l'on trouve dans la Cnrrespaurtanre littéraire de C.rimm, IS janvier 176i. — R.
santerie, l'avaient mise sur le compte de l’imprimeur. Le journaliste 7i eu peur quelle rie fût en pure perte, et par cette affectation décèle qu’il a regardé cette tournure comme très-piquante : il fait voir jusqu’à quel point de platitude peut descendre un homme d’esprit aveuglé parla passion.
19. — Tout le monde court après la nouvelle estampe de mademoiselle Clairon; elle est gravée, d’après le tableau de M. Vanloo, par MM. Cars et Beauvarlet, graveurs du roi. On sait qu'elle est représentée en Médée. On a saisi, dans le cinquième acte de cette tragédie, l’instant où Médée vient de poignarder ses enfants et s’enfuit dans son char en les montrant à Jason. La gravure de la planche a été payée par le roi, ainsi que la bordure du tableau. Quant au tableau, madame la princesse de C.allitzinenafait présent à mademoiselle Clairon. M. K ou gare t a fait les vers suivants pour être mis au bas du portrait :
Cette actrice immortelle enchaîne tous les cœurs;
Ses grâces, ses talents lui gagnent les suffrages Du critique sévère et des vrais connaisseurs :
Et, de nos jours, bien des auteurs Lui doivent le succès qui suivait leurs ouvrages.
Septembre. — 2. — Mercredi, 29 août, la Faculté de Médecine assemblée, M. de L’.Épine, l’ancien des douze commissaires nommés pour rendre compte sur le fait de l'inoculation, a lu* un Mémoire qui a tenu deux heures et un quart de lecture du texte, non compris les notes qu’il n’a pas eu le temps de reprendre. Ce Mémoire conclut à défendre provisoirement l'inoculation, sauf à l’admettre, si elle se perfectionne par la suite dans les pays étrangers, au point d’être exempte de tous les inconvénients très-grands qu’il lui reproche. Les commissaires, au nom desquels M. de l’Épine parlait, sont MM. Astrue, Bouvart, Cochu, Baron, Verdelham et Macquart. Mercredi prochain, il y aura une assemblée sur le même sujet, pour écouter le Mémoire en faveur de l’inoculation.
4. — M. le marquis de Paulmi a été élu hier membre honoraire de l’Académie des Sciences, à la place de feu M. le comte d’Argenson. . . ... -,
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— Il paraît un livre, intitulé : Des Passions (1 ), qu’on attribue à madame de Boufflers (2). L’auteur les réduit à deux classes, l’amour et l’ambition. Elle traite la première avec toutes les grâces dont son sexe peut embellir un sujet digne d’elle. Le développement de cette passion dans le cœur d’une jeune personne est rendu d’une façon neuve, avec une touche de pinceau également ingénieuse et sensible.
5. — La Faculté de Médecine s’est assemblée ce matin pour entendre la lecture du Mémoire favorable à l’inoculation . Il a été lu par M. Petit, qu’on appelle communément l’Anatomiste. MM. Geoffroy, Lorry, Thiery et Malouart l’avaient signé. La matière mise en délibération, il a été arrêté : la tolérance de l’inoculation. Cet avis a passé à la pluralité de cinquante-deux voix contre vingt-cinq.
6. — Le roi s’est rendu aujourd’hui à Sainte-Geneviève, accompagné deM. le Dauphin et de plusieurs seigneurs de la cour. La cérémonie (3) s’est faite sur les onze heures et demie. M. de Costc a présenté les médailles : MM. de Marigny , Souflot et Gabriel entouraient le roi. Le Père Bernard avait préparé une ode relative à la fête; il l’a présentée au roi, qui est allé voir la bibliothèque de Sainte-Geneviève, où il est resté trois quarts d'heure à se faire rendre compte des principaux ouvrages qu’elle renferme.
7. — Le Cercle , ou la Soirée à la mode, de M. Poinsinet, a été joué aujourd’hui avec peu d’affluence ; la réputation de l’auteur ne prévenant pas pour lui. La pièce a reçu de très-grands applaudissements. Une précieuse moderne, deux petites maîtresses subalternes, un marquis fat, un plat robin, un Suisse bonhomme, un poétereau aussi vilain que bas, un médecin à la mode et un abbé musicien, composent ce joli groupe : nous ne parlons point d’une soubrette et d’une jeune personne qui y sont pour peu de chose. 11 n’y a ni intrigue, ni marche théâtrale, mais beaucoup de saillies et des personnages peints avec une
(1) 1761, in 8» Cet ouvrage, et le traite Dp. l'amitié (Amsterdam et Paris, ücsaini. 1782, in-8u) pareillement attribué à madame de Boufflers, est de madame la présidente d’Arconville, morte à Paris, en 1805, âgée de quatre-vingt-ciriq ans. — U.
(2) Voy. 29 juillet 1765.
(3) La pose de la première pierre de la nouvelle église. — II.
grande vérité. Le rôle du médecin est, sans contredit, le premier.
On prétend que c’est Lorry; l’abbé de La Croix est le prototype du musicien; le poëte se désigne par Mes dix-neuf Ans, ouvrage de M. De Rosoy ; enfin la femme est connue pour être madame la comtesse de Beauharnais. Malgré son succès prodigieux, le sujet pouvait être mieux traité, et l’on sent que l'auteur n’a vu la bonne compagnie que de loin ; il n'a pas cette touche fine et légère qui désigne l'homme du grand monde.
12. — Rameau, sans contredit un des plus célèbres musiciens de l’Europe, eî le père de l’école française, est mort aujourd’hui d’une fièvre putride, accompagnée de scorbut. 11 avait quatrevingt-trois ans. Le roi lui avait accordé des lettres de noblesse, pour le mettre en état d’être reçu chevalier de Saint-Michel ; mais il était si avare, qu’il n’avait pas voulu les faire enregistrer, et se constituer en une dépense qui lui tenait plus à cœur que la noblesse. 11 est mort avec fermeté. Différents prêtres n’ayant pu en rien tirer, M. le curé de Saint-Eustache s’y est présenté, a péroré longtemps, au point que le malade ennuyé s’est écrié avec fureur: « Quel diable venez-vous me chanter là, monsieur le curé? Vous avez la voix fausse ! »
16. — On parle beaucoup du mariage secret de mademoiselle Clairon avec M. de Valbelle, son amant intime. On prétend que cette actrice doit se retirer à Pâques, et que ce sera l’époque de la publication de son hymen. En attendant, elle a toujours en titre un Russe, qui se contente de lui baiser la main, et l’on assure que c’est ce qu’il peut faire de mieux.
C’est une fureur pour courir après l’estampe de cette célèbre héroïne ; on assure qu’elle a déjà fait cinq cents louis.
1 8. — Mademoiselle De Miré, de l’Opéra, plus célèbre courtisane que bonne danseuse, vient d’enterrer son amant. Les philosophes de Paris, qui rient de tout, lui ont fait l’épitaphe suivante, qu’on suppose gravée en musique sur son tombeau.
Mi. Ré. La. Mi. La.
23. — M. Rochon de Chabannes, auteur de plusieurs comédies, s'étant attaché au char mademoiselle Dangeville, l’actrice bienfaisante l’a présenté à M. le duc de Praslin et a procuré à M. Rochon, par l’entremise de ce ministre, une place de
2,000 écus dans les bureaux des Affaires étrangères. Il est à craindre que la politique ne refroidisse son génie comique.
27. — M. de Voltaire, suivant son usage, persifle le public et désavoue le Dictionnaire philosophique. Voici une anecdote à ce sujet, que nous tenons du sieur Cramer, son imprimeur à Genève , et qui est à Paris.
11 nous a conté qu'il avait écrit, il y a quelque temps, une lettre à M. de Voltaire , dans laquelle, en lui rendant compte de ce nouveau livre dont on parlait à Paris, fort scandaleux, fbrt connu , fort couru et très-bien fait au dire des connaisseurs , il ajoutait qu’on le lui attribuait*; qu’il le priait, en conséquence, de vouloir bien lui en envoyer un exemplaire M. de Voltaire lui a répondu qu'il avait, ainsi que lui , ouï parler de ce Dictionnaire philosophique ; qu’il ne l’avait pas lu , mais qu’il désirait très-ardemment, ainsique M. Cramer, l’avoir en sa possession; qu’il lui demandait en grâce de lui en procurer la lecture, dès que ce livre tomberait entre ses mains. M. Cramer a riposté à M. de Voltaire qu’il avait fait voir sa lettre atout lè monde, suivant ses intentions, qu’il présumait, quoiqu’il ne le lui eût pas ordonné; qu’actuellement que la farce était jouée, il le suppliait de nouveau très-instamment de lui envoyer un exemplaire de • cet ouvrage (t).
28. — Hier, on a célébré aux Pères de l’Oratoire un service pour le repos de l’àme de Hameau. C’est l’Opéra qui en a fait les frais, et, comme on voulait éviter les querelles occasionnées lors de celui fait à Saint Jean de Latran pour feu Crébillon , on a fait les invitations , sur le billet , au nom de la veuve : il y avait seize cents billets. Le concours a été nombreux, l’orchestre était immense, et l’on n’a jamais vu d’exécution aussi complète. On avait adapté aux circonstances-différents morceaux de Castor et Pollux, et d’autres opéras de Hameau. Le fonds de la messe était celle de Gilles : digne façon de célébrer ce grand homme. C’est ainsi qu’autrcfois , à la mort de Raphaël , on exposa sur sa tombe son tableau de la Transfiguration.
(l)‘Tl paraît, d'après ie témoignage de Wr.guiérc, que le libraire Cramer jouait v un rôle convenu avec Voltaire qui voulait se mettre il l’abri de la persécution. Des lettres à Cramer n’ont point été recueillies dans les Œuvre* de Voltaire. — B.
30. — On vient d’imprimer en Hollande un manuscrit (1) que les curieux s’étaient procuré à grands frais : c’est la confession du curé d’Étrépigny. Voici quelques détails sur ce personnage.
’ Jean Meslier, curé d’Étrépigny et de But, en Champagne, mort en 1723, âgé de cinquante-cinq ans, laisse trois copies, de sa main, d’un ouvrage contenant ses sentiments sur la religion. Sur le verso d’un papier qui servait d’enveloppe était écrit : «J’ai vu et connu les abus, les erreurs, les vanités, les folies et les méchancetés des hommes; je lésai haïs et détestés; je n’ai osé le dire pendant ma vie; je le dirai au moins en mourant et après ma mort. C’est afin qu’on le sache, que j’ai écrit le présent Mémoire, afin qu’il puisse servir de témoignage à la vérité à tous ceux qui le liront. » Ce curé était de fort bonnes , mœurs; il ne lisait que la Bible , quelques Pères et des philoso- „ phes. On croit qu’il s'est laissé mourir de faim, n’ayant rien voulu prendre sur la fin de sa vie.
On a trouvé, dans ses papiers, en imprimés: Traité sur l’existence de Dieu et sur ses attrihnls, par M. de Fénelon, et les Réflexions du Père Tournemine, Jésuite, sur l’athéisme, et, en marge, il y a des notes et des réponses signées de sa main.
Il avait écrit deux lettres aux curés de son voisinage , pour leur faire part de ses sentiments. 11 leur déclare qu’il a consigné au grefiede Sainte-Menehould, justice de sa paroisse, une copie de son écrit; mais qu’il craint qu’on ne le supprime, suivant le mauvais usage établi d’empêcher que les peuples ne soient instruits et ne connaissent la vérité.
Un jour qu’il se trouvait à Paris, dans une compagnie où l’on parlait du nouveau Traité de la Religion, l'ait par l’abbé Houtteville, un jeune libertin ayant voulu plaisanter : « Monsieur, lui dit le curé d’un ton sévère , il est fort aisé de tourner la reli - , gion en ridicule, mais il faut beaucoup plus d’esprit pour la défendre. »
11 était fort ardent pour la justice. Le seigneur de la paroisse ayant un jour maltraité des paysans , il refusa de prier Dieu pour
(I) Von pas le manuscrit, mais une analyse de ce manuscrit, sous le titre d 'Extrait des sentiments de Jean Afeslier. I.a préface est de Voltaire, auteur de Y Extrait. — H.
lui, suivant l'usage. Ce seigneur en ayant porté ses plaintes à M. de Mailly, archevêque de Reims, celui-ci le réprimanda et l’obligea de le faire. Il le fit, en déclarant à ses paroissiens par quel ordre, et en priant le Seigneur de convertir ces riches au cœur dur, désignant son archevêque et son seigneur, et de leur donner l’humanité dont ils avaient besoin.
Octobre. — 2. — M. Poinsinet, auteur de la comédie du Cercle, l’ayant fait imprimer avec une Épître dédicatoire à M. de La Ferté, intendant des Menus-Plaisirs, pleine d’une basse et sordide adulation, on a fait l’épigramme suivante :
On s’étonne et même on s'irrite De voir encenser un butor;
N’a-t-on pas vu l’Israélite Jadis adorer le Veau d’or?
Un auteur peut, sans être cruchp,
Emmécéner un La Ferté ;
C’est un sculpteur qui d’une bûche
Sait faire une divinité.
6. — Monsieur l'archevêque étant à Conflans depuis quelques jours, à l’occasion d’une humeur fistuleuse dont on le croit ^ atteint au podex, les plaisants ont fait l’épigramme suivante. On s’adresse à Moreau, son chirurgien :
Moreau ! quelle est ta gloire et ta vocation !
Le ciel l’a réservé pour cette occasion :
Il anime ton zèle et ton patriotisme.
Par toi s’opérera ce grand événement :
Ton bras sapera sourdement Le fondement du fanatisme.
14. — Il court dans le monde une épître familière de l'auteur de la Soirée à la mode , aune jeune femme qui lui a fait présent d’une robe de chambre. Avec des choses heureuses, on y trouve ces vers singuliers : '
Que d’autres dans Paris étalent leurs galons,
Leur large broderie et leur frisure à l’ambre,
Et le luxe de leurs talons !
Dans mon bonnet de nuit, dans ma robe de chambre...
la. — VERS A M. LE BEC. o’ AIGUILLON.
Couvert de farine et de gloire (1),
De Saint-Cast héros trop fameux,
Sois plus modeste en ta victoire :
On peut, d'un souffle dangereux,
Te les enlever toutes deux.
18. — M. de Robbé de Beauvezet, si connu par ses ouvrages , libertins, et par son fameux poëme sur le mal de Naples, vient de tremper sa plume dans une autre encre. Depuis quelque temps, sans être dévot, il s’est jeté dans le parti des convulsionnaires, dont il est l’apôtre le plus zélé. Il pousse la fureur au point de faire un poëme en faveur de la religion, en six chants (2). 11 paraît avoir suivi, à peu près, le plan de M. Racine. 11 se distinguera sans doute par une manière différente; mais ce qui rendra cet ouvrage original, c’est une apologie des convulsions, par où le poete termine son poëme, et pour laquelle tout le reste semble avoir été préparé.
t9. — M. de La Condamine ne cesse de militer en faveur de l’inoculation. De temps en temps il ranime le courage des combattants par des Lettres sur celte matière, lien paraît deux nouvelles (3) , de cet illustre défenseur. Son grand argument est que plus de trente mille personnes en France sont, tous les ans victimes de la petite vérole naturelle, et qn’elle en mutile , estropie ou défigure un plus grand nombre. Au contraire, cent personnes au plus succomberaient à la nouvelle pratique, en supposant un accident sur trois cents. 11 ne doute point que ce raisonnement ne fasse une grande impression. Ces deux Lettres doivent incessamment être suivies de deux autres du même au-
(1) Les Anglais avant fait une descente sur les côtes de Bretagne, en 1758, le duc d’Aiguillon les battit à Saint-Cast et les força de se rembarquer. On l’accusa cependant d’ôtre resté dans un moulin peudant l’action et de n’avoir pas pris une part assez active au danger. La Chalotais écrivit dans une lettre qui eut trop de publicité : « Si notre général ne s’est pas couvert de gloire, il s’est du moins couvert de farine. » Inde iræl — R.
(2) Ce poëmé n’a point vu le jour.
(3) Lettres de M.de La Condamine à M. le docteur Maty, sur l’état présent de V inoculation en France; Paris, Prault, 1761, in-lî.
123 MÉMOIRES SECRETS DE BACHAl'MONT.
leur, ou il rend compte des ouvrages qui ont paru pour et contre l’inoculation.
23. — Le poëte Roy, chevalier de Saint-Michel, très-connu par ses poèmes lyriques, par le mordant de son génie et la causticité de son caractère , est mort aujourd’hui de consomption. Depuis plusieurs années il s’était entièrement retiré du monde, et menait un genre de vie tout opposé à celui dans lequel il avait vécu : ce qui l’avait fait passer pour mort (1). 11 avait quatre-vingt-un ans, et ne faisait plus que végéter. Il laisse une fortune considérable, et un fils capitaine d’infanterie.
24. — Le Clair, musicien célèbre et très-connu par ses sonates ainsi que par son talent pour le violon, a été assassiné, il y a trois jours, à dix heures du soir, en rentrant chez lui.
28. — Michel-Ange Slodtz, un de nos plus célèbres sculpteurs, est mort avant-hier.
Novembre. — 2. — On peut se rappeler les instances de l’impératrice de Russie pour engager M. d’Alembert à passer en Russie, et le refus dans lequel il a persisté (2). Elle vient de lui envoyer une médaille d’or avec une lettre très-obligeante. Cette médaille porte d’un côté le portrait de cette souveraine, et de l’autre le palais qu’elle vient de faire construire pour y recevoir les enfants trouvés.
8. — Un de ces forcenés dont le génie satirique ne peut rester circonscrit dans les bornes de l’honnêteté, vient de faire une sortie affreuse contre les fermiers-généraux, dans un poème qu’il appelle les Anthropophages (3). Rien de si misérable que cette déclamation : c’est un tissu d’injures et d'invectives mal cousues, dans des vers assez plats. Pour leur intelligence, on y a joint des notes qui rappellent à peu près tous les griefs énoncés dans V Anti-Financier. Ce libelle pitoyable attire la sévérité de la police, et en reçoit tout son lustre. Il y a eu des libraires -de Rouen envoyés à la Bastille, des colporteurs arrêtés.
9. — On apprend, par des lettres de Lisbonne, qu’on a trouvé, en creusant dans un vieux bâtiment, b rôle dans le dernier in-
(lj Voy. 18 janvier >764.
(2; Voy. 23 octobre 1762 et 31 janvier 1703.
!3) 1/Anthropophac/ie ou les Antropophar/es. Amsterdam, in-3<\ 37 patres.
NOVEMBHE 1764.
ccndie, une urne contenant trois cents médailles d’or de l’empereur Titus. L’inscription qu’elles portent semble indiquer qu’elles ont été frappées apres l’expédition de cet empereur contre les Juifs : Tito Vespasiani filio, Juciœis subactis.
10. ' — On écrit de Parme, que le célèbre Tronchin, après avoir inoculé heureusement l’infant Ferdinand, a reçu du prince son père les honneurs les plus flatteurs ; que la Communauté de la ville de Parme, d’abord alarmée de cette méthode nouvelle, ayant eu part lie son heureux succès, a écrit une lettre au ministre de son Altesse Royale, en remerciement et en témoignage de reconnaissance. En conséquence, elle supplie son Altesse Royale de permettre d’expédier à M. Tronchin un diplôme par lequel il serait admis au rang de citoyen, avec les cérémonies accoutumées, et d’ériger en son honneur, dans l’Hùtel-de-villc, une inscription en marbre, pour perpétuer la mémoire de ce grand événement; enfin, de faire frapper une médaille, sur laquelle sera représentée d'un côté la tète de ce savant médecin , et de l’autre un revers allégorique avec une devise analogue. Ce revers doit être composé sur une comparaison ingénieuse, tirée des Mémoires de M. de La Condamine sur l’inoculation. D’après cette comparaison, il représentera un fleuve rapide, que s’efforceront de traverser plusieurs nageurs entraînés par le torrent, tandis qu’un homme sur le rivage montre à un autre homme une petite barque, dans laquelle il pourra gagner en sûreté l'autre bord. On lira pour devise ces mots d’Ovide : Tutissimus ibis. L’infant ^a approuvé cette proposition.
21. — Les noms de Jean-Jacques Rousseau et de Diderot sont si connus dans le monde, qu'il n’est pas besoin de rappeler leur célébrité. Il vient de se passer un fait trop singulier pour ne pas le rapporter. Les rebelles de Corse leur ont député pour les engager à leur dresser un code qui puisse fixer leur gouvernement, ayant en horreur tout ce qui leur est venu de la part des Génois. Jean-Jacques leur a répondu que l'ouvrage était au-dessus de ses forces, mais non pas de son zèle, et qu’il y travaillerait, tjuant à Diderot, il s’en est défendu sur son impuissance à répondre à cette invitation, n’ayant point assez étudié ces matières pour pouvoir les traiter relativement aux mœurs du pays, à l’esprit des habitants, et au climat, qui doivent entrer pour beau-
coup dans l’esprit de législation propre à la confection d’un code de lois.
Il ne paraît pas étonnant que les Corses se soient adressés à lîousscau, auteur du Contrat social, où, dans une note trèsavantageuse, il prédit la grandeur inévitable de cette république; mais à l’égard de Diderot, on ne voit pas en quoi il a pu mériter une distinction si flatteuse (1).
23. — M. de La Harpe, auteur de Warwick et de Timoléon, quoique très-jeune, vient de se marier : il a épousé la fille du maître du café où il avait un logement. C’est une jeune personne très-jolie, très-honnête, très-modeste, et qui était grosse de plusieurs mois de ce poète fécond. Il paraît que les Muses ont fait les frais les plus considérables de cet hymen : les deux conjoints n’ont rien du tout.
2o. — Balechou, célèbre graveur, vient de mourir à Avignon. 11 s’était d’abord fait connaître par des portraits. 11 s’est immortalisé par ses magnifiques planches de marine de M. Vernet. La mort de l'auteur va rendre ces morceaux encore plus curieux.
Décembre. — 9. — La Gazette de France d’avant-hier parle d’un Divertissement de la composition de M. Poinsinet, et exécuté à Trianon, le mercredi 28 octobre, pour l’amusement de nosseigneurs les Enfants de France. Les interlocuteurs sont des personnages moraux, dans le goût de ceux des fables de La Motte> dame Mémoire, damoiselle Imagination , etc. On conçoit combien cela doit être froid.
27. — La nouvelle édition du Dictionnaire philosophique portatif, attribué à M. de Voltaire, paraît enrichie de huit articles nouveaux etde plusieurs changements dans les anciens. Quoique proscrit presque partout et même en Hollande, c’est de là qu’il nous arrive.
Nous citerons à ce propos une anecdote relative à ce livre. Au mois de septembre dernier, Messieurs de l’Académie des Belles- Lettres ayant été présenter au roi leur nouveau volume : « Eh bien î dit le roi au président Hénault, chef de la députation, voilà encore votre ami qui fait des siennes? » Le Dictionnaire venait de
(I) Aussi, u’est-il pas bien certain que dos démarches aient été faites auprès de lui. Quant à Rousseau, on en a des preuves irrécusables dans sa Correspondance avec JI. Bntta-Foco et Pauli. — R.
paraître. « Le malheureux ! dit le président à ses confrères : il travaillait dans ce moment même à revenir en France. » C’est ce qui a donné lieu au désaveu envoyé par M. de Voltaire à l'Académie Française, et que personne n’a cru.
.Janvier. — 8. — M. de Nougaret ayant fait un livre intitulé : la Capucinade, ou Histoire sans vraisemblance, espèce de roman ordurier, dont des religieux sont les héros, la police a cm devoir réprimer celte licence, et l’auteur est à la Bastille.
13. — Dans le grand nombre de chansons, pasquinadcs, bons mots, plaisanteries de toute espèce, auxquelles M. de L’Averdy est en butte, on distingue l’épigramme suivante, relative à une anecdote qu’il faut savoir. M. le contrôleur général ayant indiqué un jour et une heure d’audience pour les receveurs généraux, au commencement de cette année, il les fit entrer et les reçut en bonnet de nuit et en habit noir. M. d'Ormesson, intendant des finances, était à la tête.
Sait-on pourquoi le contrôleur pédant,
Ces jours derniers, avec un ris mordant,
En bonnet gras, du cou montrant la nuque,
Admit chez lui les publicains jaloux?
C’est qu'il voulait leur faire, voir à tous Qu’il n’était pas une tête à perruque.
15. — On annonce un fameux médaillon que Garriek a fait frapper pour mademoiselle Clairon (t). Les flatteurs ont déjà fait les vers suivants :
Sur l’inimitable Clairon,
On va frapper, dit-on,
Un médaillon.
(I) Voy. 10 février 1765.
MÉMOIRES SECRETS DE BACUAUMOflT.
Mais, quelque éclat qui l’environne,
Si beau qu’il soit, si précieux,
Il ne sera jamais aussi cher à nos yeux Que l’est aujourd'hui sa personne.
Un caustique (1) a fait la parodie suivante :
De la fameuse Frétillon A bon marché se va vendre le médaillon :
Mais, à quelque prix qu’on le donne,
Fùt-ce pour douze sous, fut-ce même pour un, ün ne pourra jamais le rendre aussi commun Que le fut jadis sa personne.
30. — Nous tenons de quelqu’un qui a été au collège avec M. de La Harpe, que lés couplets dont il se justifie et qu’il nous donne comme des amusements de sa jeunesse, sont en effet des couplets infâmes et pour le moins aussi abominables que ceux de Rousseau; qu’il n’a point, il est vrai, attaqué ses maîtres, dont il a provoqué le témoignage ; mais qu’il a maltraité un maître de quartier et d’autres personnages qui, s’ils ne lui avaient point fait de bien, ne lui avaient pas fait de mal. Une telle noirceur, sinon aussi criminelle que l’ingratitude, indique toujours une âme méchante et un cœur gâté.
Février. — 5. — Quoique M. de Sartines et M. le vice-chancelier paraissent avoir le projet de supprimer tout à fait le Journal de Trévoux, depuis la mort du continuateur, M. Jolivet, ces magistrats se sont laissés aller aux sollicitations de messieurs de Sainte- Geneviève, et il parait que cet Ordre s’est emparé de la continuation. Il est actuellement entre les mains de M. Mercier, bibliothécaire de Sainte-Geneviève, et deM. le duc de LaVallière. G’est un littérateur de beaucoup d’érudition, et qui a un génie caustique, propre à répandre le sel nécessaire à un pareil ouvrage. On commence à en être plus content, depuis qu’il est entre scs mains.
6. — M. de Rosoy vient de faire imprimer une tragédie, ayant pour titre : Les Décius Français, ou le Siège de Calais. Il rend
(1) Yoy. tî février 1765.
compte, dans une préface assez longue, des raisons qui l’ont déterminé à devancer M. de Belloy; il affirme que sa pièce, présentée 'aux comédiens dans le temps que celle-ci était encore au berceau, resta longtemps entre leurs mains, et qu’aprcs lui avoir été rendue sans qu’on lui donnât aucune raison du retard et du refus, il apprit qu'elle avait été dans les mains d’un ami du comédien à qui il l’avait confiée, lequel ami était fort lié avec M. de Belloy. 11 insinue qu’il se pourrait trouver une ressemblance entre les deux drames, et qu'il veut éviter d’être accusé de plagiat.
Du reste, la pièce est mal écrite, et le canevas ne présente aucun trait de génie.
10. — Il y a quatorze ans que M. Garrick,le plus grand acteur du théâtre de Londres, vint passer quelques jours à Paris : il vit jouer mademoiselle Clairon, et reconnut ce qu'elle devait être un jour. 11 vient de faire faire un dessin par M. Gravelot, dans lequel mademoiselle Clairon est représentée avec tous les attributs de la tragédie. Un de ses bras s’appuie sur une pile de livres : on y lit : Corneille, Racine, Crébillon, Voltaire; etMelpomène est à côté, qui la couronne. Dans le haut du dessin on lit ces mots : Prophétie accomplie, et ces quatre vers au bas :
J’ai prédit que Clairon illustrerait la scène,
Et mon espoir n’a point été déçu ;
Elle a couronné. Melpomène;
Melpomène lui rend ce qu’elle en a reçu.
Ces vers sont de M. Garrick.
Les enthousiastes de mademoiselle Clairon ont saisi avec avidité cette occasion de la célébrer : on a institué l’Ordre du Médaillon, et l’on a frappé des médailles représentant ce portiait, dont ils se sont décorés.
11. — M. Le Normand d’Estioles, ayant épousé depuis quelque temps mademoiselle Rem, fille d’Opéra, dont il avait fait sa maîtresse, de fort mauvais plaisants ont ainsi joué sur le mot :
Pour réparer miseriam
Que Pompadour laisse à la France,
Son mari, plein de conscience,
Vient d’épouser Hem publicam.
12. — Mademoiselle Clairon ayant paru menacer de son indignation l’auteur de la parodie rapportée à l’article du 15 janvier, il s’est fait connaître, et s'annonce partout pour l’avoir faite : c'est M. de Saint-Foix. 11 rapporte qu’un jour où l’on jouait à la cour Olympie et les Grâces, il pria, avant la pièce, mademoiselle Clairon de trouver bon que mademoiselle Doligny, qui faisait un rôle de prêtresse, sortit delà scène un peu plus tôt, afin d’être en état de paraître tout de suite et d’empêcher le roi de s’en aller, suivant sa coutume, quand on met un intervalle entre les deux pièces. Elle répondit fort insolemment, qu’elle ne le voulait point ; que mademoiselle Doligny. se donnât bien de garde de manquer à la pompe et à la décence du spectacle, sinon qu’elle quitterait la scène elle-même. Le Breton, piqué, s’est vengé par la cruelle parodie dont il est question.
13. — Enfin, a paru aujourd’hui le Siège de Calais, cette tragédie tant annoncée. La fureur avait redoublé, et l’on a peu vu de foule aussi considérable. La pièce, plusieurs fois à la veille d’être sifflée jusqu’à la fin du quatrième acte, a repris fortement, grâce au jeu supérieur de l’acteur Molé, et a fini par être très-applaudie . Quoiqu’il n’y ait, à proprement parler, qu’un caractère théâtral, point de passion, point d’intérêt, point d’onction, point de vraisemblance dans tout le reste; que les incidents en soient forcés, le style bouffi, et la plupart des tirades hors d’œuvre et pleines de pensées fausses, nous ne doutons point que cette pièce n’ait le plus grand succès éphémère, à cause des grands noms qu’elle illustre encore et des éloges prodigués aux Français de ce temps-là, que ceux de celui-ci veulent bien s’attribuer. En un mot, c’est un sermon monarchique, que le Gouvernement doit protéger, entendre et faire entendre à toute la nation, s’il est possible*
14. — Mademoiselle Clairon s’étant parfaitement reconnue ^ dans son portrait, tracé d’après nature par Fréron (1), est allée } troUvei1 les gentilshommes de la Chambre et a menacé de se re*
(1) En publiant dans l'Année Littéraire les vers de Du Dover de Castel à mademoiselle Doligny (22 janvier 1765), Fréron faisait le plus grand éloge de la sagesse de cette comédienne, qu’il comparait à une autre actrice dont il faisait, sans la nommer, le portrait le plus infâme. Mademoiselle Clairon eut le courage d’avouer la ressemblance, en'poursuivant le pamphlétaire.— R.
tirer, si l’on ne lui faisait pas justice de ce vil journaliste. En conséquence, on a sollicité un ordre du roi pour le faire mettre au Fort-l’Évêque. Heureusement pour lui, il a la goutte, et ses amis en ont obtenu la suspension jusqu’à ce qu’il fût en état d’y aller. Toute la littérature impartiale crie contre une pareille injustice, d’autant plus grande que cette reine de théâtre, quoique parfaitement ressemblante, n’est point nommée, et n’est môme caractérisée par aucun trait assez particulier pour qu’on puisse dire qu'il l’ait désignée spécialement.
1d. — On fait en Hollande une nouvelle édition de la Pucelle, petit format, enrichie d’estampes très-curieuses et en grand nombre. On l’aura dans toute l’ingénuité du texte.
lrn petit auteur, nommé Nougaret, a formé le projet assez plat de donner la continuation de ce poëme (1).
16. — Le démêlé de Fréron avec mademoiselle Clairon fait grand bruit à la cour et à la ville. M. l’abbé de Voisenon ayant écrit, à la sollicitation des amis du premier, une lettre très-pathétique à M. le duc de Duras, gentilhomme de la Chambre, celui-ci a répondu à l’abbé, qu’il aime beaucoup, que c’était la seule chose qu’il croyait devoir lui refuser ; que cette grâce ne s’accorderait qu’à mademoiselle Clairon seule. Ainsi le pauvre diable, à la honte de devoir son châtiment à mademoiselle Clairon, est menacé de joindre l’humiliation plus grande de lui devoir son pardon. Il dit, comme le philosophe grec: «Aux carrières plutôt ! »
17 . — Le Siège de Calais prend avec la fureur que nous avions annoncée ; le fanatisme gagne au point que les connaisseurs n’osent plus dire leur avis. On est réputé mauvais patriote, pour oser élever la voix. L'auteur est regardé comme le Tyrtée de la nation, et les bas courtisans prônent avec la plus grande emphase une pièce qu'ils sifflent in petto.
18. — M. de Rosoy, l’auteur du Siège de Calais imprimé, vient de se ressentir de sa hardiesse d’avoir osé attaquer M. de Belloy dans sa préface : il est mis au Fort-l’Évêque, pour les ancc-
(1) Il existe une Suite de la Pucelle d’Orléans , en sept chants, poème héroiromique, par AJ. de Voltaire; trouvée A la Bastille le 14 juillet 1789; Berlin et Paris, 1791, in-18. Nous ignorons si celte continuation est celle dont parlent les Mémoires — R.
dotes qu’il y a débitées, et malgré le pair de France (1) auquel elle est dédiée.
21 . — Fréron avait si bien fait mouvoir ses amis, que la reine avait ordonné qu'il eût sa grâce. Mademoiselle Clairon ne s’est point trouvée satisfaite. Elle a écrit de nouveau aux gentilshommes delà Chambre une lettre très-pathétique, ou elle témoignait son regret de voir que ses talents n 'étaient plus agréables au roi ; qu'elle le présumait, puisqu'on la laissait avilir impunément : qu'en conséquence elle persistait à demander sa retraite. Elle est allée ensuite en personne chez M. le duc de Choiseul, où, après avoir épanché son cœur, elle lui a fait part de son projet. « Mademoiselle, a repris M. le duc, nous sommes, vous et moi, chacun sur un théâtre, mais avec la différence que vous choisissez les rôles qui vous conviennent et que vous êtes toujours sûre des applaudissements du public. Il n’y a que quelques gens de mauvais goût, comme ce malheureux Fréron, qui vous refusent leurs suffrages. Moi, au contraire, j’ai ma tâche souvent très-désagréable; j’ai beau faire de mou mieux, on me critique, on me condamne, on me hue, on me bafoue, et cependant je ne donne point ma démission. Immolons, vous et moi, nos ressentiments à la patrie, et servons-la de notre mieux, chacun dans notre genre. D’ailleurs, la reine ayant fait grâce, vous pouvez, sans compromettre votre dignité, imiter la clémence de Sa Majesté. » La reine de théâtre a souri avec noblesse à ce propos, et s’est retirée fort mécontente du persiflage. Elle est revenue chez elle, où s’est tenu un comité (ivec ses amis et la troupe des Comédiens, présidés par M. le duc de Duras; et l’on est convenu que celui-ci ferait craindre à M. de Saint-Florentin la désertion de toute la troupe, si l’on ne faisait pas raison à la Melpomène moderne de l’insolence dé Fréron. Cette démarche a fort étourdi M. de Saint- Florentin, et ce ministre écrit aune princesse, que l’affaire devient d’une si grande importance, que depuis longtemps matière aussi grave n’a été agitée à la cour ; qu’elle en est divisée; et que, malgré son propre respect pour les ordres de la reine, il ne sait s’il ne sera pas obligé de prendre là-dessus ceux du roi. En sorte que Fréron est encore dans les transes.
(I) f.e duc de Grammont. — R
22. — Le Siège de Calais a été joué hier à ïa cour. Le roi en a paru très-flatté ; il a accepté la dédicace que M. de Belloy a demandé d’en faire à Sa Majesté, et la pièce doit être imprimée au Louvre, honneur que n’a jamais eu Corneille. En outre, le roi a chargé M. de L’Avcrdy d’aviser au moyen de récompenser eet auteur.
26. — On a enfin engagé mademoiselle Clairon à souscrire aux volontés de la reine, et Fréron n’ira point au Fort-FÉvèque. *